LA PREMIÈRE SÉANCE DE L’INSTITUT
elle-même par ces arts enchanteurs, la tyrannie ne s’aperçoit pas des écueils au milieu desquels ils l’entraînent; elle se croit couverte de l’éclat des talents et forte de leur gloire, tandis que, provoquant peu à peu l’audace de la pensée et l’énergie des sentiments, les lettres amènent la philosophie et appellent de loin la liberté.
La révolution cependant, alors même qu’elle consommait l’affranchissement des beaux-arts, parut d’abord peu favoriser leur progrès et un moment le ralentir; ce n’est pas qu’ils n’aient aussi, durant ces années de commotion et de troubles, offert à la liberté des tributs honorables. Souvent l’éloquence, la poésie, la musique ont pris avec un éclatant succès le noble accent du patriotisme ; mais, lorsque de si grands intérêts occupaient tous les esprits, que de si pressants périls captivaient toutes les pensées, les arts de la paix pouvaient-ils se promettre, au sein de toutes les discordes, d’attirer et de fixer sur eux ces regards rémunérateurs, cet hommage de l’admiration publique, dont l’espoir est nécessaire au talent pour qu’il soit tout ce qu’il peut être? Que dis-je? distrait lui-même par tant d’événements, froissé par les partis, atteint par les malheurs communs, et partageant surtout avec un dévouement assidu les saints devoirs que la patrie imposait à tous les citoyens, le talent retrouvait-il assez pleinement pour ses travaux paisibles et solitaires ce loisir calme, ce recueillement religieux, cette attention immobile et profonde réclamés peut-être à un degré encore plus éminent dans les beauxarts que dans les sciences, et sans lesquels il n’est pas donné au génie de perfectionner ses ouvrages.
Mais qui, mieux que la liberté, par qui tout s’agrandit et se régénère, peut rouvrir le temple du goût et recommencer un siècle de gloire? Ce peuple qui jadis brilla, dans la Grèce, de l’immortel éclat des arts, était un peuple républicain; et parmi nous sous l’empire même de la monarchie, c’étaient encore les leçons et les exemples des nations libres, leurs monuments et leur histoire, c’étaient les pensées, les sentiments et le génie de la République qui fécondaient les talents et leur inspiraient des chefs-d’œuvre. Quelle renaissance auguste est donc promise à ces arts sublimes, quand la France est devenue plus que jamais leur patrie, et qu’environnés d’institutions républicaines comme eux, ils se retrouvent dans leur antique et naturel élément?
Il est vrai que l’on a contesté quelquefois l’utilité politique des beaux-arts; des hommes qui les idolâtraient, ont feint de redouter leur influence; mais l’expérience que de grands événements ont donnée, et le progrès qui doit en résulter dans l’étude du cœur humain, mais l’établissement des fêtes publiques, et surtout eette alliance solennelle que contractent dans l’Institut le goût et la raison,
lONDATlON DE L’INSTITUT NATIONAL
la lillérature et les sciences : tout annonce que, désormais plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux-arts ses organes les plus éloquents et les interprètes qu’elle a besoin d’avoir auprès des nations. Elle sentira tout le prix de l’enthousiasme qu’ils propagent, et sans lequel il ne s’est opéré rien d’utile et de grand sur la terre. Si dans les sciences même les plus sévères, aucune vérité n’est éclose du génie des Archimède et des Newton sans une émotion poétique et je ne sais quel frémissement de la nature intelligente, comment, sans le bienfait de l’enthousiasme, les vérités morales saisiraient-elles le cœur des humains? Comment circuleraient-elles privées de ce véhicule, comment, dénuées de cette chaleur animatrice, pourraient-elles au sein d’un grand peuple se transformer en des sentiments, en des habitudes, en des mœurs, en un caractère? Que deviendraient tant de maximes sociales, tant de généralités abstraites, si les beaux-arts ne s’en emparaient pas pour les replonger dans la nature sensible, les rattacher aux sensations d’où elles dérivent et leur redonner ainsi des couleurs et de la puissance ?
Voilà, citoyens, quelles ont été jusqu’ici parmi nous, et quelles peuvent devenir sous les auspices de la liberté, les destinées des sciences, de la philosophie et des arts dont l’Institut national est appelé à seconder les progrès, rassembler et raccorder toutes les branches de l’instruction, reculer les limites des connaissances et rendre leurs éléments moins obscurs et plus accessibles, provoquer les eft'orts des talents et récompenser leurs succès, recueillir et manifester les découvertes, recevoir, renvoyer, répandre toutes les lumières de la pensée, tous les trésors du génie; tels sont les devoirs que la loi impose à l’Institut et que ses membres, réunis dans celte enceinte, vont partager avec ceux qui, dispersés dans les diverses contrées de la République, forment avec nous une seule et même société, jusqu’à ce que, la liberté française ayant été garantie par des traités honorables, il soit donné à l’Institut de se rattacher, sous tous les points du globe, les hommes qui, par l’utilité et la gloire de leurs travaux, appartiennent à tous les pays comme à tous les siècles.
Aujourd’hui, citoyens, la paix la plus pressante à consommer est la paix de l’intérieur de la République. Ah ! s’il est une influence digne des arts et conforme à leur caraclère, c’est de ramener au sein de l’État la concorde et la douce fraternité, de tourner l’attention nationale vers les méditations des sciences, vers les chefs-d’œuvre du génie, de substituer aux rivalités des partis l’émulation des talents, et à tant d’inquiétudes aveugles et meurtrières, la civique activité des industries réparatrices. Le temps est venu pour la pliilosophie et les lettres de se montrer envieuses de cette gloire immor-
LA PriKMIÈRK SÉANCE DE L’INSTITUT
telle dont resplendissent aux yeux de l’Europe épouvantée les triomphantes armées de la France républicaine. O vous, qui cultivez les arts et les sciences, des victoires non moins glorieuses peuvent être remportées par les lumières sur les préjugés de l’esclavage comme sur les délires de l’anarchie. La statue de la Liberté s’élève sur des trophées innombrables; bàtez-vous de la couronner des lauriers de tous les talents, que vos mains l’environnent de l’éclat de toutes les vérités, des bienfaits de tous les sentiments généreux, et que riiistruction, consommant l’ouvrage de la valeur, vienne à son tour illustrer, défendre et maintenir la République.
Après ce discours, Lacépède, secrétaire de la classe des sciences physiques et mathématiques; Lebreton, secrétaire de celle des sciences morales et politiques, et Fontanes, secrétaire de celle de la littérature et des beaux-arts, ont rendu successivement compte des travaux de ces trois classes, depuis l’ouverture de leurs séances.
Collin d’IIarleville a lu une pièce de vers intitulée ; La grande famille réunie.
Fourcroy a lu ensuite un mémoire sur les détonations du muriate suroxygéné de potasse, lorsqu'il éprouve une pression ou un choc.
Cabanis a donné l’extrait d’un mémoire sur les rapports de rhomme2diysique et de V homme moral.
Lacépède a lu une notice sur la vie et les ouvrages de Yandennonde, membre de la première classe, décédé le il nivôse.
Prony a fait connaître les travaux et les procédés employés par le bureau du cadastre jjour déterminer avec précision la surface et la population du territoire de la République.
Andrieux, craignant que la faiblesse de sa voix ne l’empêchât d être entendu, a demandé à Monvel de lire une pièce de vers, intitulée : Le procès dio Sénat de Capoue.
Lebreton a prononcé Véloge historique de G.-T. Raijnal, membre de la classe des sciences morales et politiques, décédé le 16 ventôse.
Grégoire alu un discours sur les moyens de ^Perfectionner les sciences politiques.
Cuvier a iirésenté un mémoire sur différentes esiièces d'éléphants.
l)u.ssAULxa lu une note destinée à sei'vir d’introduction à un voyage des Pyrénées.
FONDATION DE L’INSTITUT NATIONAL
Enfin, Lebrun a récité une ode sur V enthousiasme.
La séance s’est terminée par des expériences sur les détonations et les pressions par le choc se rapportant à la lecture de Fourcroy. Ces expériences, exécutées par Vauquelin, ont été répétées deux fois avec succès.
La séance avait duré quatre heures.
Cette solennité publique laissa derrière elle un souvenir ineffaçable; popularisée par la gravure, elle assura rapidement et dans une large mesure l’influence que l’Institut national devait exercer sur les développements de l’esprit humain.
Sceau de l’Institut national, en l’an IV.
Peu de temps après, le gouvernement était appelé à compléter son œuvre et à porter ses regards sur l’organisation des travaux de la Compagnie et sur la fixation des indemnités pécuniaires qu’il convenait de réserver à ses membres.
Qu’il nous soit permis de compléter cette partie de notre travail en reproduisant ici, sans aucun commentaire, les documents qui fixent ces points importants :
LOI QUI ACCORDE UNE INDEMNITÉ AUX MEMBRES DE l’iNSTITUT
national
Du 29 messidor an IV (17 juillet 1796).
Le Conseil des Anciens, adoptant les motifs de la déclaration d’urgence qui précède la résolution ci-après, approuve l’acte d’urgence.
Suit la teneur de la déclaration d’urgence et de la déclaration.
Du 19 messidor an IV (7 juillet 1790).
Le Conseil des Cinq -Cents, considérant que le progrès des sciences et la justice exigent qu’il soit accordé un traitement aux
membres qui composent l’Inslitut national et qu’il est pressant de pourvoir aux dépenses de cet établissementj
Déclare qu’il y a urgence.
Le Conseil, après avoir déclaré l’urgence, prend la résolution suivante :
Article I". — Chaque membre de l’Institut national recevra une indemnité qui ne pourra être sujette à aucune réduction ni retenue, et qui sera répartie suivant les règleraens intérieurs de l’Institut.
Le total sera calculé sur le pied de 1500 francs pour chaque membre (1).
Article IL — Il sera pris, en conséquence, pour cet objet une somme de '216000 francs sur les fonds destinés à l’encouragement des sciences et des arts, et mis à la disposition du Ministre de l’intérieur.
Article III. — Il sera pris sur les mêmes fonds la somme de 6-4 000 francs pour les dépenses ordinaires et extraordinaires de l’Institut, présentées par le Directoire exécutif dans son message du 14 de ce mois.
La présente résolution ne sera pas imprimée.
Signé : Pelet, de la Lozère, président;
J.-Y. Dumolard, J. -F. Philippe Delleville, secrétaires.
Après une seconde lecture, le Conseil des Anciens approuve la résolution ci-dessus.
Du 29 messidor an IV.
Signé : Portalis, président;'
M. Dumas, Rabaut, Moysset, Cretet, secrétaires.
Le Directoire exécutif ordonne que la loi ci-dessus sera publiée, exécutée et qu’elle sera munie du sceau de la République.
Fait au palais national du Directoire exécutif, le 29 messidor an IV.
Pour expédition conforme :
Signé : Carnot, président.
ARRÊTÉ DE l’iNSTITUT NATIONAL POUR LA RÉPARTITION DES INDEMNITÉS