‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 11 sur 47 · III. — LE SCRUTIN · texte numérisé non relu

III. — LE SCRUTIN

Le mode de l'élection à l'Académie, les formalités qui l'accompagnaient et les garanties dont elle était entourée ont varié depuis la fondation et ne furent fixées qu'assez tard. Encore entra-t-il dans les combinaisons des philosophes, au milieu du dix-huitième siècle, d'en modifier un point essentiel.

Au début, l'on votait, semble-t-il, à main levée sur les candidats que présentait un des membres : tout au plus faisait-on un tour d'opinion. Ce fut seulement le 4 décembre 1634 qu'on sentit la nécessité « qu'on opinât sur les élections par billets et non pas de vive voix, comme on avait fait jusqu'alors ». Le scrutin ne prit une forme réglée qu'à la suite des statuts de 1635, lesquels formulèrent la règle qui devait être suivie désormais : il convient d'en peser les termes, d'autant qu'ils eussent parfois gagné à être plus clairs. Il est dit à l'article X : « La Compagnie ne pourra recevoir ni destituer un Académicien si elle n'est assemblée au nombre de vingt pour le moins, lesquels donneront leur avis parles ballottes dont chacun des Académiciens aura une blanche et une noire et, lorsqu'il s'agira

de la réception, il faudra que le nombre des blanches passe de quatre celui des noires ; mais, pour la destitution, il faudra au contraire que les noires l'emportent de quatre sur les blanches. »

Que les Académiciens présents à Paris ne pussent se dispenser de se trouver aux élections et dussent, au cas d'absence légitime, se faire excuser par un des présents, cela ne tirait point à conséquence : Ton est tenté d'ailleurs de penser que, jusqu'à 1672 environ, l'on ne pratiquait ni le vote par billets décidé le 4 décembre 1634, ni le vote par ballottes des Statuts. » Lorsque j'entrai dans l'Académie, écrit Perrault dans ses Mémoires, l'élection des académiciens se faisait de cette sorte : un mois après la mort d'un Académicien, un de la Compagnie, après en avoir parlé avec quelques-uns de ses amis de la Compagnie, disait : « Nous avons perdu M. Tel, etc. ; je « crois que nous ne saurions mieux faire que de « jeter les yeux sur M. Tel ; vous connaissez son mérite, etc. » Telle était la forme au moins de la proposition, peut-être confirmée par le ballottage ; le candidat ainsi proposé avait été soumis préalablement au Protecteur et avait obtenu son assentiment; mais cela se passait, si l'on peut dire, hors de l'Académie, qui votait par ordre, quoiqu'elle gardât l'apparence d'être libre.

Cette procédure ne pouvait être conservée lorsque l'Académie devint, sous la protection directe du Roi, un des grands corps de l'Etat; il

ne s'agissait plus pour la Compagnie, installée au Louvre, dans le palais même du souverain, de ces rapports familiers avec le seigneur qui l'hébergeai! et qui, tout en s'enorgueillissant de protéger ainsi les Lettres, faisait trop souvent sentir son autorité et son goût à l'exercer. Plus de confidences, de rapports à la muette, de récompense à donner à tel précepteur d'enfant noble, sinon à l'enfant même, au cas qu'il eût bien mangé sa soupe et rempli ses exercices. Ainsi du marquis de Coislin, petit-fils du chancelier Séguier, qui avait dixsept ans quand il fut reçu. Il fallait un peu plus de dignité, d'ordre et d'indépendance, et que les formes imaginées pour acquérir ces vertus théologales soient venues de Charles Perrault lui- ■ même ou qu'elles eussent été inspirées par son patron, Golbert, on ne peut que louer l'un ou l'autre.

Il fut donc décidé, le 21 novembre 1672, que. à l'avenir, la proposition se ferait de la façon suivante : chaque Académicien apporterait un billet cacheté où il y aurait autant de noms qu'il y aurait de places vacantes ; il le mettrait dans une corbeille, aux mains du Directeur et des Officiers; on tirerait alors au sort un des membres de la Compagnie pour assister au dépouillement : ce serait YEvangêMste. Le mot est introduit au Dictionnaire de r Académie de 1694, complété au Dictionnaire de 1762, et ses définitions n'ont disparu qu'avec la septième édition; on lisait jusqu'à

1878 : « Evangéliste... On appelle au Palais Evangéliste le conseiller qui tient l'inventaire d'un

procès pendant que le rapporteur lit les pièces... On appelle encore Evangéliste celui qui, dans une Compagnie, est nommé pour être témoin et inspecteur d'un scrutin. »

L'Èvangéb'ste ayant donc été désigné et s'étant rangé près de messieurs les Officiers, la Compagnie se retirera un peu plus loin; le Directeur comptera les billets, les ouvrira, lira à voix basse les noms qui y seront contenus et que le Secrétaire perpétuel inscrira par colonnes sur un papier ; puis, il déclarera à la Compagnie celui ou ceux qui auront le plus de voix et il tiendra secrets tous les autres. Pour être proposé au premier scrutin, il faudra avoir pour le moins huit voix, s'il n'y a qu'une place vacante et au moins six, s'il y en a plusieurs. Lorsque les Officiers auront déclaré celui qui en aura le plus, avant que de le proposer, on demandera s'il y a quelqu'un de la Compagnie qui demande et assure qu'il le souhaite : lorsque quelqu'un en aura rendu un témoignage bien positif, on procédera au scrutin de la proposition à l'ordinaire ; lorsque le premier proposé aura été admis ou exclu, on procédera au scrutin du second proposé tout de même et ainsi à celui du troisième, et, le lundi suivant, on procédera au second scrutin pour la réception. »

Ce cérémonial se complique à l'usage : ainsi le scrutin par billets cachetés, de fait scrutin élimi-

natoire, a lieu à la pluralité des voix, mais on serait embarrassé, pour les élections anciennes, de rendre compte du nombre de suffrages obtenus par chaque candidat, car, aussitôt le résultat acquis, le Directeur jette au feu les billets sur lesquels sont portés les votes, ainsi que la feuille sur laquelle l'extrait a été fait par colonnes.

Le second vote a pour objet de ménager les droits de la minorité, et il est admirable de rencontrer les satisfactions données aune telle préoccupation. Comme en un cercle d'aujourd'bui, il est donné à la boule noire plus que sa vertu efficiente d'unité. La majorité ne s'établit point par une voix, mais par quatre. Et, par la suite des temps lorsque, en 1752, on procède à une revision des statuts, l'Académie renforce encore la proportion : par ce scrutin, est-il dit, « où règne une plus grande liberté », la nomination par billets sera regardée comme nulle et non avenue si le sujet qui avait eu d'abord la pluralité des suffrages par billets, se trouvait avoir contre lui un tiers franc de boules noires : on ne saurait, d'après les statuts, procéder validement à une élection si le quorum de vingt voix n'est atteint ; au-dessus de vingt, à vingt et un suffrages, il suffit de sept boules noires pour annuler l'élection, et à vingtdeux et vingt-trois, il en faut huit, comme à vingtquatre. Il ne suffit donc pas de dire qu'une noire annule deux blanches : la proportion est sensiblement supérieure. De là résulte qu'une minorité,

résolue à se défendre, eût pu, en tout état de cause, prohiber l'entrée de l'Académie à des personnages qu'elle eût jugés incompétents, insociables ou peu sûrs.

Mais la respectabilité même de ceux qui auraient été ainsi « blackboulés » aurait été sauvegardée par des précautions étroites : « Voulons et ordonnons, disait le Roi, que le cas arrivant, il ne soit permis à personne de parler ni pour, ni contre le sujet ainsi exclu; mais qu'à l'instant le Directeur demande à chacun sa parole d'honneur de ne divulguer jamais ce qui vient de se passer... ; voulons de plus que, dans la même séance, et sans qu'il soit libre à personne d'en sortir, on procède tout de suite à l'élection d'un autre sujet, afin que, tout étant fini dans la même assemblée, le public ne soupçonne point qu'il y ait eu quelqu'un de proposé et d'exclu. »

Tel est le premier acte de l'élection ; le second est le compte qui désormais en est rendu immédiatement au Protecteur par le Directeur en charge ou à son défaut par tel autre que l'Académie a désigné ; pour quoi le Directeur se présente, à Versailles, est reçu par le Roi dans son cabinet et lui présente sa requête. A la vérité, il se fait souvent suppléer par un des Académiciens que leurs fonctions appellent à Versailles et que leurs places et dignités approchent de Sa Majesté, mais il n'est pas moins en droit de le faire ; c'est de vive voix que la demande est exposée ; c'est de vive voix

m L'ACADEMIE FRANÇAISE

que le Roi répond ; c'est de vive voix que l'approbation du Roi est transmise à la Compagnie et cela constitue assurément un de ses privilèges les plus précieux et auxquels elle est encore le plus justement attachée.

Au cas que l'élection eût été confirmée par le Roi, huit jours après le premier scrutin, l'on passait à un second, appelé scrutin d'élection, tandis que l'autre était qualifié scrutin de proposition. Ce scrutin se faisait de la même façon que le précédent, par ballottes blanches et noires. On n'avait point d'exemple que ce nouveau scrutin différât du premier et que l'élection s'en trouvât annulée, mais si ce n'était là qu'une formalité, au moins était-elle d'importance, puisqu'elle montrait qu'il n'y avail élection accomplie qu'après l'approbation royale et que le premier scrutin n'avait que la valeur d'un vœu.

L'on cabala fort à l'Académie pour que ce second scrutin fût supprimé, et il n'est pas besoin de dire qui forma la cabale. Le prétexte était la superlluité et le but l'affranchissement ; obtenir que l'élection fût parfaite dès le premier scrutin amenait à penser que l'agrément roval n'était point organiquement nécessaire, et que l'Académie pouvait, sinon résister au Roi, du moins lui adresser des représentations et presque des remontrances. C'était, dans tous les cas, une diminution dans le respect vis-à-vis du souverain, un manquement dans des formes qui, pour oiseuses

•qu'elles pouvaient paraître, n'en avaient pas moins leur raison profonde, leur raison historique. Le deuxième (ou si l'on veut troisième) scrutin subsistait pour rappeler que l'approbation du Protecteur •était, au début, préalable à toute élection et que si. pour rendre la proposition plus efficace, l'on était passé de l'oral à l'écrit afin d'exercer un choix •entre les candidats possibles, on ne préjugeait en rien le résultat de l'élection, lequel demeurait essentiellement subordonné au consentement du Roi.

Ne voulut-on rien voir de ces considérations, passa-t-on sur elles par légèreté ou déjà, comme -on le pourrait penser, l'esprit révolutionnaire étaitil si répandu que l'on voulût attaquer la prérogative royale dans l'espoir de la détruire quelque jour? En tout cas, lorsque l'Académie chargea, en 1752, M. de Boze de rédiger les statuts, afin de réunir en un corps les décisions prises en divers temps et de suppléer à quelques omissions, elle fit aux règlements ce changement considérable : « la suppression du second scrutin par boules blanches et par boules noires qui s'était fait jusqu'à présent huit jours après le premier et qui fut jugé inutile. » Le Roi ne vit point le piège qui était tendu et il y donna tout du corps, sans comprendre qu'il renonçait ainsi à une de ses prérogatives essentielles, car s'il ne l'avait point fait, l'affaire ■qui l'émut si fort, le refus de Delille et de Suard n'eût souffert aucune difficulté. On ne doit toucher

aux vieilles maisons que d'un doigt prudent et pieux. Telle saillie qui semble oiseuse et superfétatoire a son essentielle raison d'être dont on ne s'aperçoit que lorsqu'elle fut abolie et qu'on en eut aplani les vestiges. La Rovauté se détruisit à prétendre se rajeunir et se débarrasser d'inutiles impedimenta. Les siècles ont toujours raison contre les passants momentanés.

« Lorsque quelqu'un sera reçu dans la Compagnie, est-il dit à l'article 14 des statuts que le Cardinal-due octroya à l'Académie, il sera exhorté par celui qui présidera d'observer tous les statuts de l'Académie et signera l'acte de sa réception sur le registre du Secrétaire. » Ainsi semble-t-il que le discours adressé par le Directeur au récipiendaire ait dû précéder le remerciement du nouvel élu, mais cela n'eût point paru galant ni même poli, et il convenait que celui auquel on avait fait la grâce de l'élire s'en montrât, par quelques phrases au moins et pour le temps très court qu'il prendrait pour les dire, reconnaissant envers ses nouveaux confrères ; mais quel air eût-il eu si, se trouvant dans une chambre parfois médiocre, chez un confrère, ou même dans une salle, chez le chancelier Séguier, il eût enfourché son Pégase et eût pris du haut ton pour louer son prédécesseur et lui-même. Les choses se passèrent donc, durant les premières années, avec une grande simplicité, et il ne s'agis-

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sait que d'une ou quelques phrases. Mais l'avocat Patru, ayant été reçu le 3 décembre 1640, n'eut point peur du ridicule qui pouvait s'attacher à un morceau d'éloquence prononcé à huis clos devant une dizaine de personnes, car il avait l'habitude de parler devant Messieurs. Il se guinda donc à être éloquent et on le trouva sublime. Il fut résolu qu'à son exemple chaque nouvel Académicien serait tenu de faire un « discours » de remerciement, etleplan que M. Patru avait adopté fut jugé à ce point excellent que chacun dût s'y conformer : éloge du Roi, éloge du Cardinal, éloge plus tard du chancelier Séguier, éloge du défunt, éloge de l'Académie: c'étaient les litanies qu'on devait débiter. A quoi, le Directeur répondait par des regrets sur la perte que la Compagnie avait subie et par des compliments sur l'œuvre, ou sur la personne, la généalogie ou les actes du récipiendaire.

Toutefois, cela était bref. « D'abord, a dit d'Olivet, ces discours ne furent que des compliments peu étendus : ils se prononçaient à huis clos et devant les Académiciens seuls, tant que la Compagnie s'assembla chez le chancelier Séguier. » Mais tout changea lorsque l'Académie eut reçu du Roi protecteur l'hospitalité en son château du Louvre. Les séances de réception devinrent publiques sur la proposition de Perrault qui le rapporte ainsi : « Le jour de ma réception, je lis une harangue dont la Compagnie témoigna être très satisfaite et j'eus lieu de croire que, ces louanges étaient sin-

cères. Je leur dis alors que mon discours leur ayant fait plaisir, il aurait fait plaisir à toute la terre si elle avait pu m'entendre; qu'il ne serait pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception. Ce que je dis parut raisonnable et d'ailleurs la plupart s'imaginèrent que cette pensée m'avait été inspirée par M. Golbert : ainsi tout le monde s'y rangea et l'approuva d'une commune voix. Il n'y eut que M. Chapelain, rigide observateur des coutumes anciennes, qui s'y opposa quelque temps, prétendant qu'il ne fallait rien innover. »

La première réception faite publiquement eut lieu le 12 de janvier 1673. Il s'agissait de trois récipiendaires qui n'étaient point du commun. C'étaient MM. Fléchier, évèque de Nîmes; Racine et Galois. On prit un jeudi parce que M. Colbert, qui avait marqué y vouloir assister, n'était point libre le lundi. « 31. l'archevêque (Hardouin de Pérefixe, archevêque de Paris), était assis au haut bout de la table, dans un fauteuil, M. Colbert du côté de la cheminée sur un pareil siège, et le reste de la Compagnie sur des chaises sans bras. Les portes furent ouvertes à plusieurs personnes de qualité et de belles-lettres. Tout l'auditoire étant dans un grand silence, M. l'archevêque s'est découvert fort civilement et a invité, par une inclination de tête, M. Fléchier à parler, ce qu'il a fait aussitôt. Deux ou trois moments après qu'il a eu achevé, M. le Directeur en a usé de même à l'égard de

M. Racine; puis encore d'une pareille manière à l'égard de M. Galois. Tous trois ayant ainsi parlé en son rang, il leur a répondu par un seul et même discours très obligeant pour eux et qui était fort selon sa dignité et celle de cette Compagnie. Puis, il a invité tous ceux de Messieurs qui auraient quelques pièces à la louange du Roi à en régaler la Compagnie... Cette lecture finie, M. l'archevêque et M. Colbert se sont levés, le Secrétaire perpétuel leur a présenté la bourse aux jetons où ils en ont pris chacun un pour leur droit d'assistance. » L'on n'a point conservé le remerciement de Racine ; il l'avait dit d'une voix si basse que personne n'en avait rien entendu, pas même M. Colbert, qui était venu tout exprès, et comme il trouva que son discours n'avait point réussi, il ne le voulut point donner à l'imprimeur et le supprima.

Par la suite, le cérémonial de la réception s'accrut un peu et reçut des règles que décrit ainsi le Père Léonard. (Note aux Registres de l'Académie. | « Le jour qu'un Académicien est reçu, la porte du lieu de l'Académie qui est au Louvre est ouverte à tous les honnêtes gens. Au milieu, il y a un grand bureau sur lequel, ce jour-là, on met un beau tapis. Il y a des chaises d'un côté et d'autre, pour les Académiciens seulement. Ceux de dehors sont au second et troisième rang. Celui qui doit être reçu est mené d'abord dans un petit cabinet et. quand trois heures de l'après-midi sonnent, le libraire de l'Académie avertit le candidat et l'amène

Réception cl un Académicien. J,

dans le lieu de l'assemblée et lui montre sa place, qui est à un des bouts du bureau, où il y a une chaise sans bras. A la tête du bureau, tout vis-à-vis, est le directeur de l'Académie, qui a une chaise à bras. Le candidat commence son discours ; il salue l'assemblée et se couvre en même temps et demeure couvert tant qu'il parle. Son discours fini, il se découvre. Le Directeur alors prend la parole et répond à son discours. Ayant achevé, on lit quelques pièces de la composition de quelques-uns des Académiciens ; après quoi, on finit l'assemblée. »

Cette note se rapporte à la réception du président Cousin, qui eut lieu le 15 juin 1697, et l'on voit ici qu'en vingt-cinq ans, les choses n'avaient guère varié : mais les innovations n'allaient point tarder à se produire. Le 23 septembre 1702, où M. Cliamillard, évèque de Senlis, frère du ministre, fut reçu par l'abbé Galois à la place occupée cidevant par M. Charpentier, on pratiqua « dans un cabinet voisin de La salle où se font les réceptions, une tribune pour les dames ». Il n'en était jamais venu jusque-là à l'Académie française. Il est vrai que, a dit Saint-Simon, « cette nouveauté fut en faveur des filles de Chamillard et de leurs amies qui y allèrent pour se moquer du pauvre Senlis ».

Jusqu'en décembre 1713, les réceptions avaient eu lieu dans la salle particulière de l'Académie

(selon Clarac, salle de Francheville, actuellement Coustou), mais le Roi avant bien voulu accorder à l'Académie des sièges à bras en nombre voulu, pour tous les Académiciens, il se trouva qu'ils occupaient plus d'espace que les sièges ordinaires et rendaient la salle ordinaire des assemblées trop petite pour les jours où elle ouvrait ses portes. L<> Directeur et le Secrétaire perpétuel allèrent donc trouver M. de Fontanieu, intendant des meubles de la Couronne, et lui demandèrent, pour ces jours extraordinaires, la salle d'entrée, beaucoup plus grande. M. de Fontanieu répondit avec beaucoup de politesse qu'il y consentait, « de sorte qu'à l'avenir cette salle serait toujours préparée avec la même magnificence pour les jours des assemblées publiques ». Cet usage commença pour la réception de M. de La Monnoye, auquel répondit M. l'abbé d'Estrées, cbancelier, président de la Compagnie, en l'absence de M. l'abbé de Clérembault. La salle dite, sous la Restauration, salle Jean-Goujon (actuellement salle Puget), était « très décorée » et, malgré que « la première fenêtre en eût été donnée, selon Clarac, à l'Académie des inscriptions, avec la salle dénommée sous la Restauration Jean-Cousin, actuellement Coysevox, elle était assez vaste pour que le public qui avait le goût de ces sortes de divertissements se trouvât à l'aise. Cela dura peu; la vogue fut telle que, si spacieuse lût la salle, elle ne pouvait contenir tous ceux qui aspiraient à l'agréement d'y être admis.

Telle était l'affluence que, pour donner par surcroît quelques places aux belles dames, M. le duc d'Antin, qui. s'entendait à être galant — au moins par sa mère — lit, comme surintendant des Bâtiments, élever, dans la salle où l'Académie tenait ses séances publiques, deux tribunes dont le Directeur et le récipendiaire eurent la disposition. Sans qu'on en soit sûr, on peut penser qu'en courtisan madré, le duc en ménagea l'inauguration pour la réception de M. Fleury, évoque de Fréjus, précepteur du Roi, auquel M. de Valincour, directeur, répondit « avec une éloquence qui soutint toute la réputation de la Compagnie ». Il y eut là une immense affluence môme d'Académiciens, ceux-ci s'étant trouvés au nombre de vingt-sept, et les tribunes furent si bien reçues que, à la séance suivante, le Secrétaire perpétuel proposa de députer à M. le duc, pour le remercier, et cela passa tout d'une voix.

Le cérémonial ne semble avoir en rien été modifié durant le dix-huitième siècle et, tel il était en 1673, tel en 1743, où le duc de Luynes a retracé le spectacle qu'il avait sous les yeux à l'élection de son frère Févêque de Bayeux, plus tard cardinal de Luynes. Il a montré les Académiciens assis dans des fauteuils, autour d'une table fort longue, le Directeur au bout d'en haut, le récipendiaire au bout d'en bas, les évoques et prêtres en habit court, sauf le jour de leur réception où les évêques doivent paraître en habit long; les dames, dans les

tribunes qui sont dans les deux fenêtres de la salle ; les assistants, sur des chaises, derrière les Académiciens ; il a dit comment tout se passe : « Lorsque tous les Académiciens ont pris séance, le Directeur et celui qui doit être reçu, ayant leur chapeau sur la tète, le Directeur ôte son chapeau ; c'est pour annoncer au nouvel académicien qu'il peut parler. Celui-ci ôte son chapeau toutes les fois qu'il dit « Messieurs » ou qu'il parle du Roi. L'usage est de lire son discours, on ne le prononce pas par cœur. On sait d'ailleurs la règle pour tous les discours de ceux qui sont reçus : il faut parler du chancelier Séguier, du cardinal de Richelieu, de Louis XIV, du Roi, et faire l'éloge de l'Académicien auquel on succède. Pour le Directeur, il ne doit parler dans son discours que de l'Académicien qui est reçu, de celui dont il vient remplir la place et du Roi... Chaque discours dura un quart d'heure. »

L'on sait par une lettre de Voltaire à Maupertuis du 3 juillet 174G que, à cette époque, l'usage était introduit que le récipendiaire lût d'abord son discours de réception, devant les Officiers et plusieurs autres Académiciens avant de le prononcer, de façon qu'ils jugent s'il se renfermait exactement dans les objets de littérature du domaine de l'Académie et qu'ils retranchassent tout ce qui paraîtrait s'en écarter. Mais c'est là la première rencontre que l'on fait d'un tel usage qui continue à être en vigueur : toutefois il est à remarquer qu'on est moins sévère qu'au temps de Voltaire où l'on

LES RECEPTIONS lui

coupait impitoyablement tout ce qui n'était point de style.

L'impression des discours de réception faisait une partie notable des privilèges accordés au libraire de l'Académie : par la délibération prise le 24 mai 1732, confirmant des délibérations antérieures, pour ce qui regarde les discours faits à la réception des nouveaux Académiciens qu'il imprime, il sera tenu d'en délivrer gratuitement, et à l'ordinaire, quarante au nouvel Académicien et trente à l'Académicien qui aura répondu au récipiendaire, et il sera tenu d'en donner, tant au récipiendaire qu'à celui qui aura répondu, la quantité qu'ils en voudront prendre à raison de dix sols l'exemplaire, broché, coupé et couvert de papier marbré. Ce sont presque littéralement les termes reproduits dans le traité conclu le 10 mars 1749 entre le Secrétaire perpétuel et le nouveau libraire de l'Académie, sauf que chaque Académicien a droit gratuitement à un exemplaire et, moyennant dix sous par chacun, à telle quantité qu'il voudra.

Mais il n'est nulle part question des exemplaires que le bureau de l'Académie est à présent accoutumé de remettre sous une couverture de papier doré, au protecteur, lorsqu'il lui présente le nouvel Académicien. On prétendait que cet usage remontait à Louis XIV, et lorsqu'il était secrétaire per-

pétuel, M. Boissier ne manquait point de l'affirmer doctoralement au chef de l'Etat. La première mention pourtant que l'on rencontre aux registres, de la présentation au Protecteur des discours de réception, n'apparaît qu'à la date du 30 janvier 1747 où « M. l'abbé de Bernis, Directeur, a rendu compte qu'il était allé la veille à Versailles avec ML Duclos afin de présenter au Roi les discours qu'ils avaient prononcés tous deux dans l'Académie jeudi dernier : que s'étant adressés d'abord à M. le duc de Gèvres, premier gentilhomme de la Chambre, il lui avait dit que le Roi faisait l'honneur aux Directeurs de l'Académie française de leur donner audience dans son cabinet. A quoi, M. le duc de Gèvres avait répondu qu'il était instruit de cet usage et qu'il s'y conformerait avec plaisir. Que l'huissier les ayant ensuite appelés l'un et l'autre par leurs noms, ils étaient entrés dans le cabinet, et avaient présenté leurs discours à Sa Majesté ; qu'au sortir de l'audience du Roi, ils étaient allés chez la Reine, chez Mgr le Dauphin, chez Madame, et chez Mesdames de France, à qui ils avaient pareillement présenté leurs discours et qu'ils avaient été reçus partout avec bonté et politesse ». Ce n'est point à dire qu'il n'y ait point eu de cas antérieur, mais n'en eût-on pas fait mention aux registres?

Peu s'en fallut que, encore à propos de Voltaire, le cérémonial des réceptions, leur publicité, leurs tenues môme ne fussent abrogés, car les philo-

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sophes et leurs amis dont ils avaient rempli la salle, firent si fort scandale, lors de la réception de Ducis, 'successeur du seigneur de Ferney, par l'abbé de Radonvilliers ; ils menèrent tant de bruit « qu'on croyait que l'abbé n'achèverait pas sa lecture et, si on l'a laissé finir, ce n'est que par égard pour l'Académie » ; on faisait passer dans l'auditoire des caricatures du Directeur. Après qu'il eut terminé, d'Alembert, Marmontel et Saurin prirent la parole pour conduire l'apothéose du grand homme qui avait écrasé « l'hypocrisie » et qui, du haut de sa gloire, dédaignait toutes les flétrissures. Sous un autre prince, cette insolence eût été châtiée comme elle eût dû l'être, mais les Encyclopédistes étaient en faveur à la Cour, où il était du bon ton d'être de leurs amis, sinon de leurs complices.

Quatorze années plus tard, la royauté entraînait naturellement l'Académie dans sa chute. La dernière réception, celle de l'abbé Barthélémy, eut lieu le 25 août 1789, et ce fut M. le chevalier de Boufflers qui répondit au récipiendaire — le même Boufflers qui, à la réception de Ducis, faisait courir de méchantes caricatures sur l'abbé de Radonvilliers, coupable d'avoir, comme prêtre et comme chrétien, apporté quelque restriction à l'éloge de M. de Voltaire. Bientôt, les routes de l'exil s'ouvrirent pour cet homme qui passa le temps de son émigration à louer, en prose et en vers, le prince de Prusse, son protecteur et celui de

Mme de Sabran. Il n'eut garde d'avoir des remords et il garda son appétit, sa bonne humeur et la pauvreté de ses rimes pour en faire hommage, lors de son retour dans sa patrie, à Mme Bonaparte, à M"e de Beauharnais et au Premier Consul. Ce qui lui permit d'ailleurs de renouer la tradition, d'être des premiers nommés à la nouvelle Académie et d'y prononcer, à la séance publique du 13 août 1806, l'éloge de ce même abbé Barthélémy qu'il avait reçu dix-sept années auparavant. Il y a là un des rapprochements les plus instructifs qu'il soit possible de rencontrer.

Mais c'étaient alors d'autres gens et d'autres choses et ce n'est point ici qu'il en faut traiter, quoique ainsi la soudure se marque et qu'il soit matériellement impossible de la méconnaître. Les discours se répondent et les oraisons funèbres se succèdent.

Depuis deux siècles, l'Académie, en se renouvelant, a donné ainsi environ cinq cents représentations d'une pièce à deux personnages qui, si elle n'est pas toujours pareille, est au moins sensiblement la même ; et, depuis deux siècles, elle a trouvé un public constamment empressé où les femmes sont en majorité et excellent à distinguer, louer et critiquer. Il n'est point de théâtre qui n'envierait un tel succès obtenu avec si peu de frais, une si petite troupe et des moyens aussi bornés. Faut-il dire que ce succès n'est point pour

faire un médiocre honneur au goût qu'éprouve pour les lettres la société française et qu'en vérité il n'est point d'autre nation où l'on se passionnerait chaque année pour des exercices d'une éloquence souvent médiocre et digne, comme l'écrivait récemment le correspondant d'un journal suisse, « de l'Académie de Carpentras ». Qu'est-ce que Carpentras a fait à cet Helvète? Ne sait-il pas qu'on peut être obscur, envieux et médiocre sans venir de Carpentras ?

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