‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 12 sur 47 · I. — L'ABBE DE FUBETIEBE · texte numérisé non relu

I. — L'ABBE DE FUBETIEBE

Les statuts primitifs avaient prévu qu'un Académicien pourrait être destitué et avaient déterminé que, pour la destitution, il faudrait que les ballottes noires l'emportassent de quatre sur les blanches. C'est à croire que, à la boule noire, eût, en l'espèce été attaché le signe de la réprobation. Mais pourquoi la destitution? « Si un des académiciens, était-il dit à l'article 13, fait quelque action indigne d'un homme d'honneur, il sera interdit ou destitué selon l'importance de sa faute. » Mais, qui jugerait que l'action était « indigne d'un homme d'honneur » ? L'Académie n'aurait-elle point à prononcer en premier ressort seulement et le jugement définitif n'appartiendrait-il pas au Protecteur? De même qu'il fallait son consentement explicite pour recevoir, ne fallait-il pas son consentement explicite pour exclure ? Ce fut bien en effet ce qui apparut dans, les deux cas qui se produisirent durant

J'espace de cent soixante années; et si, dans l'un, il s'agit bien « d'actions indignes d'un homme d'honneur », dans l'autre, l'on peut bien dire qu'il ne s'agit en rien de probité, mais d'une sorte d'explosion de loyalisme politique, ayant pour effet un attentat à la liberté d'écrire.

Le premier cas se produisit le 22 décembre 1684. Antoine Furetière avait alors soixante-trois ans : il avait eu une existence qu'on peut croire agitée et, s'il était entré tardivement dans les Ordres, c'était moins par vocation que parl'agréement qu'il avait trouvé d'abord à devenir — étant procureur fiscal de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés — prieur du prieuré séculier de Saint-Laurent-sur- Saône. Cela le conduisit à être prêtre, pour être prieur du prieuré conventuel de Saint-Pierre Gigny; puis pour échanger ses deux prieurés contre l'abbaye de Chalivoy, enfin pour obtenir par surcroît le prieuré de Chaisne. 11 avait été élu à l'Académie en 1662 en remplacement de Pierre de Boissat lequel, en 1634, avait été agrégé aux premiers membres de l'Académie. Il ne fut point un Académicien indifférent et il produisit en prose et en vers des morceaux à la louange du Roi qu'il ne manqua point de lire aux assemblées. Il avait une assez bonne situation à l'Académie pour que, en 1675, l'on établit chez lui, près des Grands Augustins, un des trois bureaux entre lesquels se partageaient les membres de l'Académie pour décider des prix d'Eloquence et de Poésie. Assuré-

ment était-ce pour la commodité de ces assemblées, « sans préjudice du droit des anciens chez lesquels les autres se doivent rendre, suivant l'ordre qui s'observe dans tous les corps bien réglés ». Néanmoins, pouvait-on conclure qu'il ne manquait point de considération et qu'il figurait parmi les importants de la Compagnie.

Ce fut comme tel qu'il fut chargé d'assister à la levée des scellés au domicile de Mézeray. En sa qualité de Secrétaire perpétuel, Mézeray avait chez lui les feuilles déjà imprimées du Dictionnaire et les feuilles en correction, plus un certain nombre de cahiers manuscrits. Faut-il croire que dès lors, à l'Académie, on eut le soupçon que Furetière avait profité de l'inattention de ses confrères pour s'emparer de la plupart de ces papiers, ou doit-on penser que ce soupçon naquit plus tard et qu'on ne fit jamais la preuve qu'il fût fondé? De môme faut-il tenir compte de l'accusation portée contre lui, que, lors du service fait à Colbert par l'Académie, il friponna ce qu'il avait reçu? Il est possible que de telles allégations ne furent émises qu'après qu'eut éclaté, à la fin de 1684, la grande querelle entre Furetière qui avait obtenu un privilège pour publier ses : « Essais d'un Dictionnaire universel », et les publiait en effet; et l'Académie qui, en possession d'un privilège exclusif, ne se trouvait nullement prête pour en profiter. Ce qui est certain c'est que, dès le début, le 22 décembre 1684, la question se trouva ainsi posée : Furetière

■JIO L'ACADEMIE FRANÇAISE

avait surpris de la bonne foi du chancelier de Fiance un privilège en tout point contraire à celui que l'Académie avait obtenu le 2G juin l(>7i, interdisant à tout imprimeur d'imprimer aucun dictionnaire de la langue française avant qu'eût paru celui de l'Académie, ni pendant vingt ans à compter du jour de la publication. De plus, le Secrétaire perpétuel, l'abbé Régnier-Desmarais, démontrait par la lecture de quelques feuilles imprimées du Dictionnaire de Furetière que le travail de l'Académie s'y trouvait entièrement compris.

On ne saurait accuser la Compagnie d'avoir agi de premier mouvement, ni de n'avoir point porté en cette affaire une patience extrême. Furetière trouva des défenseurs de grand parage comme le Premier Président de Novion qui, étant Directeur. prit sur lui d'arrêter les injonctions qui avaient été faites à Furetière de se venir justifier, et s'efforça d'amener la paix en exigeant qu'il remît son privilège et les feuilles volantes qu'il avait déjà imprimées : mais Furetière s'émancipa dès lors à faire courir des pamphlets contre l'Académie et bientpt il se refusa absolument à rapporter son privilège. L'Académie alors résolut d'en demander la cassation à celui qui l'avait délivré, c'est-à-dire au chancelier lui-même et elle députa vers lui formellement; mais cette députation fut reçue si mal par ce Le Tellier que l'on put penser qu'il avait dessein d'outrager la Compagnie entière. 11 est vrai que le sieur Charpentier, qui s'était entremis pour

obtenir à Furetière son privilège et qui était des commensaux du chancelier, accompagnait la députation, et qu'il prit à part M. Le Tellier pour lui dire à l'oreille on ne sait quoi, dont il fut ensuite fort empêché de rendre compte.

Le lundi 22 janvier, l'évêque de Dax, Philippe de Chaumont, Chancelier, présidant en l'absence du Premier Président Directeur, exposa le cas ; il montra que Furetière s'était obstinément refusé à toutes les sollicitations de ses plus intimes amis, du chancelier, du directeur même, que tout cela n'ayant de rien servi, il était question de voir ce qu'il plairait à la Compagnie de faire sur ce sujet ; la chose fut mise en délibération et plusieurs avis furent « à le destituer de la Compagnie selon les formes prescrites par les statuts ». On objecta alors qu'il fallait la présence de vingt membres et qu'il n'y avait que dix-neuf présents. Dancourt, survenant, mit fin à ce débat et « toute la Compagnie conclut qu'il fallait procéder au scrutin par boules noires et blanches pour juger si l'on destituerait M. Furetière ». On passa donc au scrutin et toutes les boules furent noires, sauf une seule. Le président Rose fut chargé d'aller rendre compte au Roi « et de recevoir là dessus les ordres de Sa Majesté ».

En même temps que l'on poursuivait au Conseil du Roi la révocation du privilège, sur quoi le chancelier avait refusé de prononcer de lui-même, on prit les mesures pour obtenir du Roi l'approba-

tion de la révocation; mais Louis XIV y portait un si vif intérêt et considérait que la mesure était de telle conséquence qu'il exigea d'être éclairci sur quatre points, savoir : si Furetière avait réellement pris et usurpé le travail de la Compagnie ; s'il avait donné à l'Académie un véritable sujet de procéder contre lui ; si toutes les formes avaient été suivies pour la convocation de l'assemblée et aussi pour la délibération qui avait été prise. Le Secrétaire perpétuel fut chargé de rédiger et remettre au Roi les éclaircissements qu'il avait désirés et les lui porta en effet le 9 février. Le Roi les prit, les mit dans sa poche et malgré les plaintes réitérées auxquelles donnaient lieu les « libelles diffamatoires » de Furetière, il ne rendit aucune décision. Le 17 décembre 168o, l'Académie chargea son Secrétaire perpétuel d'écrire au duc de Saint-Aignan, directeur, dans la confiance « que, quand ses intérêts auraient été représentés par une personne comme lui, elle ne doutait pas que Sa Majesté ne prenne bientôt les résolutions nécessaires pour empêcher qu'une Compagnie qui a l'honneur d'être particulièrement sous sa protection demeure plus longtemps exposée aux outrages et aux insultes d'un particulier ». Le duc de Saint-Aignan rendit compte qu'il avait pris la liberté de parler au Roi, que Sa Majesté avait bien reçu ce qu'il avait eu l'honneur de lui dire, et qu'il croyait que Sa Majesté, toujours éclairée et toujours juste, accorderait à l'Académie la grâce qu'elle lui demandait, « ayant pris toutefois un

peu de temps pour en décider entièrement ». Le Roi prit tellement de temps que les jours passèrent après les jours, les mois après les mois : on continuait à disputer chez le chancelier, malgré les arrêts que l'Académie avait ohtenus, mais la mort de Furetière arrivée le 14 mai d 688 mit fin à tout.

On a dit qu'il avait été exclus et, si la proposition en fut faite en effet par l'Académie, comme elle ne fut point agréée par le Protecteur, elle ne fut point réalisée : et la preuve en est d'ailleurs que son fauteuil n'avait point été rempli. L'on mit en délibération si l'on devait le considérer comme ayant été du corps de l'Académie jusqu'à sa mort et lui faire un service : « Tous ceux de la Compagnie qu'il avait le plus grièvement offensés ont déclaré qu'ils lui pardonnaient de bon cœur tous les outrages qu'il leur avait faits et en même temps, parce que les services qu'on a accoutumé de faire faire aux Académiciens défunts sont des marques publiques de l'honneur qu'on rend à la mémoire de ses confrères aussi bien que des actes de piété et de religion et que le sieur Furetière ne pouvait plus être considéré comme tel depuis son exclusion, il a été décidé qu'on ne lui ferait point faire de service. » Mais tous Messieurs ont été exhortés à prier et à faire prier Dieu pour lui, et chacun a promis de n'y pas manquer.

Un mois plus tard, le 21 juin, l'Académie procédait au premier scrutin pour le remplacement de Furetière ; le sieur de la Chapelle, secré-

taire des commandements du Prince de Conti, se trouva désigné par la majorité des bulletins : son prince ayant écrit de sa main au Directeur, au Secrétaire perpétuel et à quantité de membres de l'Académie pour le recommander. Après approbation du Roi, on passa au second scrutin qui fut favorable à M. de la Chapelle, lequel fut reçu le 12 juillet par M. Charpentier. Si le récipiendaire fut discret au sujetde Furetière, M. Charpentier fut quelque peu féroce pour le mort et ne l'enterra point sous les fleurs. Cela fit un changement, mais ne forma point un précédent. Un directeur est plus ou moins galant pour le défunt, mais qu'il le retue, c'est singulièrement rare et sans doute ne le vit-on de nos jours qu'une fois; encore le mort avait-il près de cent ans.

M. Sainte-Beuve, qu'il ne convient de lire qu'avec des précautions, car ses articles sont pleins d'allusions qu'il faut comprendre a, dans un article sur M. de Harlay, paru en 18G3, jugé tout à l'inverse de l'Académie le cas de Furetière, qu'il avait, semblet-il, étudié médiocrement, mais qui lui servait à assommer ses confrères. C'était l'année où Littré, combattu si violemment par Mgr Dupanloup, avait été écarté au profit de M. de Carné. Et c'est pourquoi M. Sainte-Beuve écrivait de Furetière. « Il s'agissait au fond de l'affaire importante de l'Académie, le Dictionnaire, et de savoir si un Académicien avait le droit d'en faire un, tandis que l'Académie n'avait pas encore publié le sien » et, disant qu'il y avait

DESTITUTIONS Ho

toujours inconvénient, même pour M. de Harlay, à se jeter dans la mêlée pour séparer des furieux, il ajoutait : « 11 y a dans les querelles de Vadius et de Trissotin une acrimonie particulière qui échappe à Faction et au traitement des gens polis. »

Jetant les voiles, il revenait sur le sujet quelques semaines plus tard en une série d'articles sur M. Littré. Il disait comment lui et plusieurs autres avaient pensé que l'Académie et M. Littré, auteur d'un Vocabulaire historique de la langue, pouvaient très bien et sans aucunement s'entraver, se rendre utiles et profitables l'un à l'autre et il développe cette idée : « Hélas ! ajoute-t-il, il était écrit que ce n'était là qu'un rêve et que jamais aucun auteur — j'entends un auteur sérieux — de dictionnaire, ne ferait partie de l'Académie française. Elle a autrefois chassé Furetière pour avoir osé entreprendre une telle rivalité... Elle vient de repousser M. Littré... » 0 Vadius! Pour venger son candidat, et confondre ceux qui, pour des motifs de conscience, ne l'ont point voulu nommer, il le met en parallèle et à égalité avec un filou qui était un plagiaire : ce jour-là, M. Sainte-Beuve fit l'ours et M. Littré fut l'amateur de jardins.

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