II. — L'ABBÉ DE SAINT-PIERRE
M. delà Chapelle, secrétaire des commandements du prince de Conti, se trouvant chancelier lors de l'élection de Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre fut comme tel chargé de lui répondre et ce fut ainsi que le successeur de Furetière introduisit à l'Académie, le 3 mars 1695, un homme qui fut en vérité l'artisan le plus déterminé de troubles et de factions, le fâcheux le mieux constitué que la Compagnie ait jamais accueilli, et le second des Académiciens que l'Académie eût voulu exclure. Il y a là un rapprochement qui amuse l'esprit.
L'abbé de Saint-Pierre, qui était Castel en son nom, était d'une famille du Cotentin, dont la noblesse comme la établi le savant auteur du Dictionnaire des Familles françaises, ne remontait point au delà de 1471, où Raoul Castel fut anobli aux francs fiefs moyennant une finance de trente livres : n'empêche que sa postérité fut maintenue en 1528, 1569, 1660 et 1704 et que ces trente livres suffirent aux preuves pour la Grande Ecurie et pour Malte et que, de ces trente livres de noblesse, sortirent une baronnie régulièrement érigée par Lettres patentes de février 1644, et les marquisats
de Saint-Pierre de Crèvecœur et de Kerfily qui, à la vérité, étaient de complaisance ; puis des alliances. Et ce fut de leur alliance avec les Gigault de Bellefondsque les Gastel tirèrent leur lustre. Le maréchal de Bellefonds était bon parent et s'occupa à grandir la famille de Madame sa tan te. N'est-ce pas par lui que l'oncle Castel fut Grand bailli du Cotentin, baron, ce qui est presque incroyable, par érection de baronnie et marquis de propre mouvement. Quant aux cousins, un acheta la charge d'aumônier de Madame, duchesse d'Orléans, l'autre fut son confesseur. Avait-il, celui-là, payé la conscience de cette grosse Allemande qui, nuit et jour invectivait la cour de France, son fils, sa bellefille et le reste? Au poids des calomnies, c'eût été cher.
Tout cela est peu de chose et il ne convient pas de se laisser prendre au similor. On pouvait fort bien être illustre sans être noble et noble sans être illustre : les Castel n'étaient ni l'un ni l'autre, Saint-Simon, ici comme en beaucoup de cas, a raison et les Carrés bleus de d'Hozier prévalent contre d'apocryphes traditions familiales : cela n'importe. Il ne faut pas de quartiers pour entrer à l'Académie lorsqu'on a du mérite. On en prêta à l'abbé de Saint-Pierre, qui n'avait encore rien publié, qui ne prêchait point, et dont on a pu mettre en doute qu'il eût même été ordonné, tant sa vie était peu sacerdotale et tant ses idées paraissent avoir été anti-chrétiennes : mais il se poussait, il était par-
tout à la fois, près de tous ceux dont il attendait un suffrage ou un appui, car cet homme, tout occupé du bien public, savait à merveille tirer parti des autres pour son bien-être particulier. Ainsi avait-il fait pour sa charge d'aumônier, pour l'abbaye de Tiron, ainsi fit-il pour l'Académie. Fontenelle, son camarade du collège de Rouen, lui en ouvrit d'abord l'antichambre en l'introduisant chez Mme de Lambert, et M'" de Lambert s'était faite, dit-on. la portière du Louvre: nul n'entrait que par elle. Pourtant, s'il n'avait aucune illustration comme écrivain, M. l'abbé de Saint-Pierre avait sa réputation faite de raseur et de gaffeur, selon ce qu'il sera loisible de dire quand la huitième édition du Dictionnaire aura paru. Il avait son portrait de fâcheux peint d'après nature par La Bruyère et pendu dans sa galerie avec le nom au-dessous, crainte qu'on en ignore : « Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître. Il prie des gens qu'il ne connaît pas de le mener chez d'autres dont il n'est pas connu. Il écrit à des femmes qu'il connaît de vue, il s'insinue dans un cercle de personnes respectables et qui ne savent quel il est et là, sans attendre qu'on l'interroge ni sans sentir qu'il interrompt, il parle, et souvent, et ridiculement. Il entre une autre fois dans une assemblée, se place où il se trouve sans nulle attention aux autres ni à soi-même : on l'ôte d'une place destinée à un ministre, il s'assied à celle du duc et pair; il est là précisément celui dont la mul-
titude rit et qui seul est grave et ne rit point. Chassez un chien du fauteuil du roi. il grimpe à la chaire du prédicateur: il regarde le monde indifféremment, sans embarras, sans pudeur; il n'a pas non plus que le sot, de quoi rougir. » N'est-ce pas là la plus déplorable espèce d'homme à introduire dans une compagnie d'hommes polis?
Comment le tolérait-on'? Sans doute parce qu'il s'imposait, que l'on n'était point si mal élevé que de le chasser, qu'il étourdissait du flot de ses discours et qu'il arrivait presque à faire croire qu'il avait du génie. A la vérité, fuligineux et plein de niaiseries quand on v distinguait quelque chose. 11 s'était mêlé d'abord de réformer la morale: il travaillait à présent sur la politique — et comme ! C'était le Réformateur. Rien de plus aisé: en faisant table rase de ce qu'avait été l'Europe, de la façon dont s'étaient formées, accrues, élevées, grandies les nations, de leurs intérêts, de leurs besoins et de leurs ambitions, en raisonnant à priori sur les hommes et les choses, on ne pouvait manquer de découvrir que celles-ci n'étaient point ordonnées comme il eût plu au Réformateur qu'elles le fussent et que ceux-là n'étaient point tels qu'il eût été désirable qu'ils parussent. Ce jeu est des plus aisés ; il mène à tout, pourvu qu'on n'essaie point de mettre en pratique les belles imaginations qu'on s:est faites des hommes vivant en société.
L'abbé, lorsqu'il n'était point encore de l'Académie, s'était, pour le plaisir d'avoir quelqu'un avec
dio L'ACADEMIE FRANÇAISE
qui discuter, assuré pour trois cents livres sur les dix-huit qui composaient alors son revenu, un contradicteur, comme quelqu'autre aurait un masseur. Qu'on juge comme il devait être agréable pour ses confrères et comme, avec eux, il devait exercer gratuitement sa faculté contradictoire. 11 ne man-. quait point une séance : son récent biographe, ignorant que les Officiers de l'Académie étaient tirés au sort, annonce que « ses confrères voulurent rendre hommage à son assiduité en l'appelant à trois reprises à exercer les fonctions de Chancelier ». Ce qui vaut mieux: on l'avait chargé expressément de « tenir la plume pour le travail ordinaire, en l'absence du Secrétaire perpétuel, l'abbé Regmer » et l'on pouvait ainsi concevoir l'espérance qu'écrivant il se tairait : Mais, à domicile, il préparait encore des discours, des'terribles discours, des discours de cent pages in-i° que l'Académie faisait tirer à quarante exemplaires, préférant en payer l'impression à en entendre la lecture : et comme cela s'explique !
Pourtant il faut croire qu'il était en réputation d'homme politique, puisque l'abbé de Polignac, nommé pour négocier à Utrecht, de concert avec le maréchal d'Uxelles, jugea à propos de l'emmener comme secrétaire. L'on comprend mieux qu'il ait servi de correspondant à Dubois lors de sa mission à Londres. Allant partout, forçant toutes les portes et se mêlant dans les conversations de toutes les sociétés, cela sans doute présentait des
avantages, mais cela dut avoir des inconvénients. ]1 paraît impossible qu'il n'ait pas exaspéré légitimement ses confrères et qu'ils n'aient point conçu contre lui des soupçons, en même temps qu'ils nourrissaient de ces belles, bonnes et légitimes haines que sait inspirer le fâcheux, l'indiscret, le colporteur de nouvelles, l'écouteur aux portes, le hâbleur à contre-temps, le discoureur à perte de vue qui, toujours en révolte contre l'opinion des anciens et contre l'avis général, se rend l'avocat agressif des causes déplaisantes et pérore des heures durant ses confrères pour n'en convaincre aucun.
Ainsi est-il permis de penser que lorsque l'abbé s'avisa, dans son Mémoire pour l'établissement de la taille proportionnelle d'attaquer la mémoire du Roi, prolecteur et véritable fondateur de l'Académie, ce fut un véritable soulagement lorsqu'on put penser qu'on aurait, non pas même un prétexte, mais une raison de se débarrasser de lui. Et qui se fit son accusateur, ce fut ce même cardinal de Polignac qui s'en était affublé pour aller à Utrecht et qui lui eût ouvert la carrière de la politique si l'abbé eût pu ne point s'y rendre importun à quiconque la parcourait. Face à lui, à la séance du 14 de juin, le cardinal dit « qu'il ne pouvait exprimer rétonnement où il était de voir qu'un Français et un Académicien eût fait imprimer des choses très injurieuses à la mémoire du feu Roi... et que, quoiqu'il fût ami particulier de M. l'abbé
de Sainl-Pierrc, il ne pouvait s'empêcher d'en porter ses plaintes à la Compagnie et île direqu'elle était obligée de prendre sur cela des mesures pour faire connaître à Mgr le Régent qu'elle condamnait une conduite si imprudente et si contraire à ses sentiments. Sur cela, M. le Secrétaire qui présidait en l'absence de M. le Directeur et de M. le Chancelier a fait opiner. Il y a eu plusieurs avis. mais enfin, sur ce qu'on a représenté que M. l'abbé de Saint-Pierre n'avait péché en cela que par un zèle outré pour le bien public, et sur l'aveu qu'il a fait lui-même de sa faute et du repentir dont il était pénétre, la Compagnie s'est contentée d'ordonner que M. l'abbé de Saint-Pierre irait luimême avouer sa faute à Mgr le Régent, lui en marquer sa douleur et lui dire que l'Académie, après l'avoir beaucoup blâmé, lui avait enjoint de faire cette démarche ».
Voilà donc l'homme à caractère, le réformateur de la société qui, au premier geste des confrères qui n'ont à ce qu'il semble aucune juridiction sur ses idées, s'ils en ont une sur sa conduite ^honnête homme, se met en posture pour être fouetté, avoue sa faute, demande pardon, et, sur l'ordre qui lui est donné d'aller trouver M. le Préfet des Etudes pour implorer sa grâce, jure qu'il va obéir incontinent « pour satisfaire l'impatience qu'il a d'eflacer sa faute ». Et en effet trois jours après — on ne dit pas si ce fut à g'enoux et après ses soumissions — M. l'abbé de Saint-
Pierre s'en vint rendre compte à la Compagnie de ce qu'il avait fait conformément à l'ordre qu'il en avait reçu; il dit qu'il avait eu l'honneur de parler à Mgr le Régent après son dîner, « qu'il lui avait dit qu'il venait, par ordre de l'Académie, marquer à S. A. R. la douleur qu'il avait d'avoir écrit dans son dernier Mémoire des choses qui avaient paru injurieuses à la mémoire du feu Roi <?t qui lui avaient attiré le blâme de la Compagnie, qu'il en demandait très humblement pardon et qu'il n'y avait rien qu'il ne voulût faire pour effacer sa faute ». A quoi le Régent répondit que l'Académie avait eu grandement raison et l'abbé considérablement tort, mais « qu'il était content de son repentir et lui a ordonné de remercier de sa part la Compagnie et de lui marquer la satisfaction qu'il avait de voir combien elle était jalouse de la gloire de son protecteur et avec quelle fidélité elle conservait le souvenir de ses vertus et la reconnaissance de ses bontés ».
Qu'il ne pensât pas que son oncle eût été si grand, ni qu'il eût déployé tant de vertus, il n'avait à le dire ni à M. l'abbé de Saint-Pierre, ni à l'Académie et il faut en vérité qu'on ait pris une étrange idée de ce qu'était la Monarchie pour qu'on ait attribué une médiocre importance à une telle et si mortifiante démarche, qu'on ait prêté au Régent des espèces de sentiments dont il ne fit point à coup sûr la confidence et qu'on ait voulu voir là, comme Sainte-Beuve, « une revanche du
vieux parti de Louis XIV battu partout ailleurs ».
Tel était le goût que l'abbé portait à discuter, telle son inconscience et tel son aplomb, qu'après avoir reçu de l'Académie un tel affront, accepté une telle pénitence, et l'avoir remplie avec une telle humilité, il ne faillit à aucune séance, arriva des premiers et partit, le dernier ; mais, durant ce temps, il écrivait une apologie à la gloire du nouveau gouvernement, de ce gouvernement par Conseils dont l'invention appartenait à Fénelon et dont le projet avait été si fort applaudi par les survivants des Féodaux, l'Aristocratie vaincue par la Monarchie : après la Ligue et la Fronde, c'était comme une suprême tentative de revanche. Déjà, le gouvernement des Conseils, la Poh/synodie, comme dit l'abbé, avait donné au complet ses preuves d'insuffisance lorsqu'il éprouva le besoin d'en démontrer les beautés, en exprimant du même coup sa détestation pour l'autocratie telle que l'avait pratiquée Louis XI Y.
Le cardinal de Polignac veillait. Le 28 avril 1718, il arriva à la séance porteur du livre qui venait de paraître à Londres, chez Tousson, et où il avait marqué les passages les plus frappants. « La Compagnie a été très surprise qu'un homme, et un homme de son corps, ait pu laisser échapper à sa plume des choses si offensantes contre un prince dont la mémoire sera toujours précieuse à tous les Français et qui doit être encore plus en grande vénération à la Compagnie qu'il a comblée d'hon-
rieurs et de bienfaits. » Sur-le-champ, le bureau composé du Directeur, l'abbé de Dangeau et du Secrétaire perpétuel, M. Dacier, se rend aux Tuileries pour y prendre Févêque de Fréjus, M. de Fleury, Chancelier qui était près de son élève, et de là au Palais Royal, où le Régent ne se trouve pas. Mais le 29 au matin, les trois Officiers du Bureau arrivent au Palais Royal ; ils sont introduits dans le cabinet du Régent où ils trouvent le Premier Président qui se joint à eux : Le Directeur dans la harangue qu'il adresse au prince lui dit : « Notre indignation fut générale et si nous avions été en plus grand nombre que nous n'étions nous aurions parlé de le déposer. » Le Régent répond en louant le zèle de l'Académie qui n'avait eu aucune part à la faute de l'abbé ; celui-ci lui écrit une longue lettre où, loin de s'excuser, il persévère dans sa^faute.
Comme il y avait au jeudi 5 mai « une assemblée convoquée à la huitaine pour affaires importantes de la Compagnie », on ne jugea point nécessaire de faire une nouvelle convocation, ce qui était un manquement aux règlements.
La Compagnie s'assembla donc le 5 mai au nombre de 24. L'abbé n'était plus venu depuis la séance du 25 avril, et il ne parut point. Après que le Directeur, l'abbé de Dangeau, eut exposé l'affaire importante pour laquelle l'Académie était réunie, le Chancelier, avant qu'on allât aux opinions, demanda la parole et tint un long discours où il
proposa de rayer par une acclamation unanime ce confrère du catalogue des Académiciens.
11 assura en même temps que le Régent avait voulu laisser agir librement la Compagnie, mais qu'il louerait sa résolution et aurait la bonté de la confirmer. Son Altesse Royale en avait formellement donné l'assurance au duc du Maine et au marécbal de Yilleroy qui lui en avaient parlé. Sur quoi, le cardinal de Polignac qui se trouvait le premier à opiner, étant à la droite du Chancelier, dit qu'il fallait que l'Académie fût bien instruite de l'attentat de M. l'abbé de Saint-Pierre et à cet elfet il lut plusieurs endroits de son ouvrag'e. Mais, après dix à douze, « la Compagnie, d'une commune voix, déclara que cela suffisait ». On allait donc passer aux opinions lorsque M. de Sacy demanda à lire un mémoire qu'il avait reçu de l'abbé et où celui-ci opposait qu'il n'y avait point eu de convocation expresse ad hoc et qu'il fallait qu'elle fût faite à trois séances d'intervalle pour qu'il eût le temps de préparer sa défense. On opina sur cette exception qui trouva quatre voix pour la soutenir (Sacy, dit-on, avec Fontenelle, La Motte et l'abbé Fleury) . On passa au fond et, tout en regrettant son vote, chacun exprima cette idée qu'ayant pardonné six mois auparavant à l'abbé qui avait témoigné son repentir par les paroles les plus fortes, on ne pouvait sans faiblesse lui pardonner encore. Après quoi, on alla au scrutin et toutes les boules furent noires, une exceptée. Elle avait dit-
on été donnée par Fontenelle, camarade de collège et de tout temps compagnon de l'abbé.
Le G, le Directeur accompagné du Chancelier et du Secrétaire, revint au Palais Royal et annonça au Régent le jugement rendu. Son Altesse Royale répondit « qu'il approuvait la conduite de la Compagnie et qu'il était très satisfait du zèle qu'elle avait marqué en cette occasion... que, du reste, l'Académie n'avait qu'à suivre ses règlements et ses usages et faire comme on avait fait à l'égard de l'abbé de Furetière dont la place n'avait pas été remplie ». Sur quoi, la députation s'en vint aux Tuileries faire part de ce qui s'était passé au Roi qui en témoigna sa satisfaction.
Ce n'était pourtant point le même cas que celui de Furetière et Son Altesse Royale montrait par là qu'elle était mal instruite des précédents puisqu'elle approuvait la destitution de l'abbé de Saint- Pierre, ce que le Roi n'avait jamais fait pour Furetière et que pourtant elle ordonnait qu'on traitât celui-là comme celui-ci, c'est-à-dire qu'on ne nommât point à sa place et que seulement on la laissât vide. Cela donna lieu à l'abbé, qui décidément avait peu d'orgueil, de solliciter très humblement, dès le 24 novembre 1719, la révision de son procès et la levée de ce qu'il appelait son interdiction. Il demandait d'abord à être entendu, et, par une allusion, il semblait indiquer qu'il avait pour cela l'assentiment du Régent. Avant même de mettre en délibération si l'on convoquerait une
assemblée générale pour examiner le cas, le Bureau décida d'aller prendre les ordres du Régent « qui, selon que l'assuraient plusieurs Académiciens, recevrait agréablement la députation de rassemblée ». Il la reçut au contraire « avec une sécheresse qui ne lui était pas ordinaire, ce qui marquait combien il était fâché qu'on se fût servi de son nom pour remettre sur le bureau une affaire qui lui avait déplu ». Il déclara « qu'il ne voulait point entendre parler de cette affaire, encore moins s'en mêler et qu'on avait employé son nom très mal à propos ». Il paraît que l'abbé fit encore, dix ans plus tard, une suprême tentative ; mais qui ne fut pas plus heureuse. L'Académie était délivrée, et elle n'avait garde de se remettre en présence du plus sinistre, du plus creux, du plus oiseux des utopistes.
Pourtant il était honnête homme et, lorsqu'il fut mort, l'Académie lui pardonna ; elle pria pour lui aux Cordeliers le 9 mai 1743, comme elle avait habitué de faire pour ses autres membres ; mais, par ordre du Roi, son nom ne fut énoncé ni sur les billets de convocation pour la nomination de son successeur, ni dans le discours de M. de Maupertuis reçu à sa place et la réponse de M. de Moncrif.
Naturellement lorsqu'arriva dans l'Académie le triomple des Philosophes, ils revendiquèrent l'abbé de Saint-Pierre pour un des leurs : d'Alembert, lors de la réception de M. de Malesherbes le
11» février 1775, lui consacra un éloge qui est à coup sûr en même temps que l'un des morceaux d'histoire les plus mensongers, une des attaques les plus audacieuses contre la Monarchie. Et, en présentant à l'Académie, le 24 novembre 1787, les Éloges des académiciens par feu M. d'Alembert, M. le marquis de Condorcet ajouta à ce présent, celui du portrait de l'abbé, que M. d'Alembert dans son Eloge de Villars avait déploré de ne point voir figurer aux collections de la Compagnie. Le marquis sut toutefois tempérer son enthousiasme d'une louable économie ; ce Saint-Pierre est si mal peint qu'on pourrait penser que, durant qu'il le peignait, l'artiste subissait la lecture des œuvres de son modèle.
L'Un des Quarante de F Académie française, c'est le titre que ne manquent point de prendre — dès qu'ils ont eu l'honneur d'être agréés par la Compagnie et par le Roi protecteur — les plus grands seigneurs, les plus illustres soldats, les écrivains les plus renommés: pour ceux-ci, il va de soi qu'ils en tirent honneur, mais, que les autres en soient aussi ambitieux et aussi fiers, c'est de quoi l'on s'étonnerait si l'on ne savait comme ce pays fut constamment sensible à l'esprit, comme il rechercha les hommes réputés pour en avoir et quelles faveurs les souverains se plurent à leur accorder.
Il en est un exemple qu'il faut rappeler. Lorsque mourut, le 27 décembre 1737, Victor-Marie duc d'Estrées, pair, maréchal et vice-amiral de France, chevalier des ordres du Roi, grand d'Espagne de la première classe, vice-roi d'Amérique, lieutenant général au pays nantais, gouverneur des ville et
château de Nantes, président du Conseil de Marine, les crieurs-jurés, qui rédigèrent le placard pour le convoi et l'enterrement, omirent d'indiquer que le défunt faisait partie de l'Académie. Alors, à la séance du 30 décembre, « Mmc la marquise de Gourtenvault et M"' de Tourves, sœurs et héritières du maréchal, prièrent M. de Foneemagne de dire à la Compagnie qu'elles avaient été fâchées que le titre d'Un des Quarante de l'Académie françàist eût été omis dans les billets d'enterrement et qu'elles avaient, aussitôt qu'elles s'étaient aperçues de cette omission, fait leur possible pour la réparer » ; et, à la date du 2 janvier 1738, pour prévenir tout préjudice aux droits et honneurs de la Compagnie, les membres du bureau firent iné- L'rire aux registres et signèrent cette déclaration :
« L'Académie a assisté au service que ses Officiers ont fait faire aux Cordeliers pour M. le maréchal duc d'Estrées. Mm0 la maréchale d'Estrées a envoyé un gentilhomme prier M. le Directeur d'assurer l'Académie qu'elle était fâchée de l'omission dont il est parlé ci-dessus. »
Le titre était acquis dès que l'élection avait été approuvée par le Roi et avant même que la réception eût été faite. Ainsi, l'Académie ayant élu, le 2 mars 1776, M. Colardeau, en remplacement du duc de Saint-Aignan et le Roi ayant approuvé ['élection, M. Colardeau mourut le 7 avril sans ivnir été reçu. « La famille avant demandé si l'on
mettrait, sur Je billet d'enterrement, Y Un des quarante de I" Académie française, la Compagnie répondit que cela était sans difficulté. » Elle fit célébrer le service à l'ordinaire à l'église des Cordeliers et lorsque, par suite des règlements relatifs aux fonctions du Directeur, elle eut à décider lequel, de celui qui était en charge à la mort du duc de Saint-Aignan ou de celui qui présidait lors de la mort de Colardeau devrait recevoir le candidat qu'elle élirait en sa place, elle décida unanimement que ce serait le Directeur exerçant à la mort de Colardeau, « celui-ci ayant été regardé et traité après sa mort comme Académicien »
Toutefois, les agréments et les avantages ne couraient que du jour où l'Académicien, avant été reçu, était en possession de son brevet. Ce brevet, il devait le représenter en toute circonstance, car il en tirait des immunités qui n'étaient point médiocres. Dans les statuts de 1635, à l'article 9 il était dit: « Si quelqu'un des Académiciens désire d'avoir un témoignage de la Compagnie pour justifier qu'il en est, le Secrétaire lui en baillera uncertificat signé de lui et scellé du sceau de l'Académie. »
Dans quelle forme était rédigé ce certificat durant le premier siècle de l'institution, l'on serait embarrassé pour le xlire : ce fut seulement le 2 avril 1718 que la Compagnie résolut de faire imprimer sur parchemin, par le sieur Coignard son libraire, des lettres d'Académicien pour ceux qui en vou-
draient prendre «et que ces lettres seraient scellées du sceau de la Compagnie el signées parle Secrétaire ». Il esl vraisemblable que l'on rechercha alors un protocole ancien et que l'on imprima seulemeril ce qu'on avait eu jusqu'alors coutume d'écrire à la main. Voici <lu moins la teneur du brevet imprimé :
« L'Académie française a tous ceux qui ces présentes LETTRES VERRONT, SALUT!
» Le feu roi Louis XIII, de glorieuse mémoire, par son édit du mois de février 1635, vérifié en Parlement le 10 juillet 1637, dont copie est attachée aux présentes par notre contre-scel. ayant établi notre Compagnie en cette ville de Paris pour cultiver la langue française et la rendre non seulement élégante, mais aussi capable de traiter les Arts et les Sciences, nuus avons jugé que pour répondre autant qu'il sera possible à son intention royale et au dessein de feu Monsieur le Cardinal duc de Richelieu, nommé par le même édit chef et protecteur de cette Compagnie, nous ne devions jeter les yeux, pour remplir les places vacantes des Académiciens, que sur des personnes de probité et d'esprit, et propres aux fonctions académiques.
» C'est pourquoi, ayant reconnu toutes ces qualités en la personne de , nous lui donnons et
accordons par ces présentes une des quarante places d'Académicien; vacante par le décès de M....,
pour assister à toutes les assemblées académiques, tant ordinaires qu'extraordinaires, pour y opiner, avoir voix délibérative et même y présider lorsqu'il sera élu Directeur ou Chancelier, et pour jouir des honneurs, privilèges et exemptions qu'il a plu au Roi de nous accorder parle même édit, à la charge de garder tous les statuts faits et à faire en ladite Académie, et d'obéir et de se soumettre à toutes les résolutions qui seront prises dans ladite assemblée, ce qu'il jurera et promettra entre les mains du Directeur et, en son absence, du Chancelier ou du Secrétaire de la Compagnie, auquel nous mandons qu'après que l'un d'eux aura pris le serment dudit sieur..., il l'admette et lui fasse prendre séance dans les assemblées, pour jouir, en conséquence, de toutes les grâces et concessions qui nous sont octroyées par l'édit de concession ou qui le seront ci-après :
» Mandons aussi à leurs successeurs auxdites charges qu'ils le maintiennent en la possession de ces avantages et au Secrétaire de l'Académie qu'il fasse registrer les présentes dans les registres de la Compagnie et qu'il ajoute le nom dudit sieur..., selon l'ordre de sa réception, aux Rôles des Académiciens qui seront fournis aux Requêtes de l'hôtel du Roi et aux Requêtes du Palais à Paris :
» Car telle est notre intention, pour témoignage de laquelle Nous avons fait sceller ces présentes du sceau de la Compagnie, qui furent données à
l'Académie, le ? jour de , l'an de grâce mil
sept cents... »
C'était à ce brevet qu'était attaché L'exercice des
privilèges accordés à l'Académie par les lettres patentes de janvier 163o et dont voici la teneur :
« Et notre dit cousin (le cardinal duc de Richelieu) nous ayant exposé que plusieurs d'entre eux ne se pourraient trouver que fort peu souvent aux assemblées de ladite Académie si nous ne les exemptions de quelques unes des charges onéreuses dont ils pourraient être chargés comme nos autres sujets et si nous ne leur donnions moyen d'éviter la peine d'aller solliciter sur les lieux les procès qu'ils pourraient avoir dans les provinces éloignées de notre bonne ville de Paris où lesdites assemblées se doivent faire, nous avons, à la prière de notre dit cousin, exempté et exemptons par ces mêmes présentes de toutes tutelles et curatelles et de tous guets et gardes, les dits de l'Académie française jusques audit nombre de quarante, à présent et dans l'avenir, et leur avons accordé et accordons le droit de Commillimiis de toutes leurs causes personnelles possessoires et hypothécaires, tant en demandant qu'en défendant, par devant nos amés et féaux Conseillers, les Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel ou les Gens tenant les Requêtes de notre Palais à Paris, à leur choix et
option, tout ainsi qu'en jouissent les officiers domestiques et commensaux de notre Maison »,
Les Académiciens par là se trouvent obtenir un inappréciable avantage, mais, comme on n'ignorait point ailleurs de quel agrément il était de ressortir uniquement au Parlement de Paris et aux Requêtes de l'Hôtel, le nombre de ceux qui sollicitèrent cette (Viveur et qui l'obi i nient devint tel que le Roi crut en devoir faire la réduction «à diverses communautés et aux plus anciens de ceux qui les composaient, en sorte qu'il ne fut laissé qu'aux quatre plus anciens de l'Académie » et tel fut l'effet de la déclaration du mois d'août 1669; mais, quatre années plus tard, le 5 décembre 1673, de nouvelles lettres patentes obtenues par Colbert rendirent à tous les Quarante les droits qui leur avaient été conférés dès l'institution de la Compagnie. À la vérité", en 1716, un secrétaire du chancelier chercha chicane à propos de l'omission de certaines formalités, et de même, en 1720; ce pourquoi, afin de parera tout. l'Académie obtint, le 22 février 1720, de nouvelles lettres patentes contirmatives qu'elle fitregislrer au Parlement de Paris le o février 1721 . Elle eut à se pourvoir encore, en conformité de la déclaration du Roi du 19 avril 1727, et à reine! lie ses titres au commissaire nommé qui était M. d'Argenson le cadet. La dernière fois qu'on s'avisa de contester fut en 1751 où l'abbé de Bernis, alors directeur, exposa que, pour un procès qu'il avait
pour un bénéfice situé en Bretagne, on lui disputait la validité de son droit de Committimùs attaché à son titre d'Académicien, et il requit la Compagnie de vouloir bien intervenir, ce à quoi elle a unanimement consenti.
Pour les agréments pécuniaires, on ne saurait dire qu'ils fussent de nature à tenter l'avidité des gens de lettres. Le seul qui fût de droit était les
je In il s.
Nos ancêtres pensaient qu'il est quantité de services exigeant une présence fréquente et régulière qu'un homme peut rendre à une compagnie, une confrérie, une communauté, qu'on ne saurait rémunérer à leur valeur, mais dont il est utile de consacrér le souvenir par une sorte de marque d'honneur.
Les jetons paraissent à l'origine n'avoir guère servi qu'à compter, et cet usage qu'avaient les trésoriers des maisons royales et princières ne semble point antérieur au règne de Charles VII, mais il est affirmé depuis lors par les devises et les légendes des jetons de Charles VIII, Louis XII, Anne de Bretagne. Des rois, il se répandit aux villes, aux compagnies, et aux seigneurs particuliers; de là, l'usage vint des jetons dits historiques, consacrant, depuis le règne de Louis XIII, chaque événement de l'histoire à moindres frais que les médailles. Enfin, on en distribua pour attester la présence, et l'on veut que l'origine de cet usage revienne à l'Académie française.
L'on trouve aux registres à la date du 2 janvier 1673 : « M. Perrault, chancelier, a dit que M. Colbert lui a ordonné de dire à la Compagnie que le Roi avait résolu de faire un fonds tous les ans pour les menues nécessités de l'Académie, comme bois, bougies, journées de copiste pour transcrire le Dictionnaire et autres besoins, et même aussi pour faire des jetons qui seront distribués au nombre de quarante, à chaque jour d'assemblée, aux Académiciens qui s'y trouveront présents, en la manière qui sera réglée par la Compagnie. »
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Et voici quelle fut cette manière : les jetons, étant versés aux mains du Secrétaire et enregistrés par lui, furent, à chaque jour d'assemblée, partagés entre les Académiciens réputés présents, c'est-à-dire ayant exactement assisté aux séances. Il y avait séance les lundis et les jeudis, de trois heures à
cinq, depuis le Ier octobre jusqu'au 31 mars et de quatre à six, depuis le l" avril jusqu'au 30 septembre. Nul n'était réputé présent fju'il ne lût arrivé avant l'heure sonnée et qu'il ne partit de même. Pour quoi, une horloge fut donnée par le Roi et un horloger fut chargé d'entretenir et remonter celte horloge, moyennant 60 livres par chaque année. Entre jetons,- bois, cire, gages de l'horloger et du morte-paye chargé de balayer, il en coûtait au Roi 7.000 livres, dont G. 400 pour les jetons.
Ces jetons étaient d'argent, mais à très bas titre, portaient, d'un côté, l'effigie du roi régnant, de l'autre, la devise de l'Académie : A l'Immortalité. Ces jetons n'étaient point un salaire, comme a dit improprement un des derniers historiens de l'Académie ; ils étaient une attestation de présence qui faisait honneur à ceux qui le recevaient. Lorsque, par quelque hasard, un très grand seigneur français, quelque ministre, quelque abbé de grande lignée venant faire hommage de sa thèse, assistait à la séance, le Secrétaire perpétuel leur tendait la bourse où ils prenaient un jeton. C'était un jeton que l'Académie offrait aux princes et aux rois qui la venaient visiter durant qu'elle tenait séance, et cette coutume avait infiniment de noblesse et de grâce.
Mais, par ailleurs, pour les gens de lettres qui n'étaient pas dans l'aisance, il y avait là un secours tjui n'était pas absolument négligeable. En effet, les quarante jetons étaient partagés entre