I. — LES STATUTS DU CARDINAL
Le Cardinal-duc avait donné à l'Académie toutes sortes d'ouvertures et toutes sortes de prohibitions, en façon qu'elle ne pouvait qu'entre deux murs très élevés accomplir un travail quasi sans fin. Et bien que, en la plupart des cas, les prescriptions du fondateur n'aient point été observées, il n'est pas moins utile de les connaître, Les articles 27 et 28 sont particulièrement intéressants pour qui se souvient des travaux habituels à l'Académie du Palais, telle qu'elle avait été instituée et qu'elle fonctionna sous les derniers Valois, et l'on ne peut nier tout le moins qu'ils n'en soient inspirés : « Chaque jour d'assemblée ordinaire, est-il dit à l'article 27, un des Académiciens, selon l'ordre du tableau, fera un discours en prose dont le récit par cœur ou la lecture, à son choix, durera un quart d'heure ou une demi-heure au plus sur tel sujet qu'il voudra prendre et ne se commencera qu'à trois heures... »
Cela, à la constante répétition, eût sans doute
été fastidieux, mais ce qui eût rendu cel exercice impossible, c'est que la lecture ou récitation du discours n'eût été qu'un premier acte. Dans une sorte de manie de reprendre les fautes, d'exiger une correction absolue, aussitôt que chacun de ces discours aurai! été récité dans l'Académie, « celui qui présiderait, est-il dit à l'article 28, nommerait deux commissaires pour l'examiner, lesquels en feraient leur rapport un mois après pour le plus tard à la Compagnie qui jugerait de leurs observations. Et, dans le mois suivant, l'auteur corrigerait tous les endroits qu'elle aurait marqués et, ayant communiqué les corrections qu'il aurait faites à ses commissaires, s'ils les trouvent conformes aux intentions de la Compagnie, il mettrait une copie de son discours entre les mains du Secrétaire qui lui en expédierait l'approbation ». Cela constitue une succession de pensums, et des hommes d'âge el de dignité se retrouvent à l'école et tendent leurs mains pour la férule. Ce ne sont pas les discours seulement qu'on devrait corriger, mais encore tous les autres ouvrages qu'on soumettrait à l'examen de l'Académie; il est vrai que « les remarques *\f> fautes d'un ouvrage se feraient avec modestie et civilité », et que, si l'on obtenait l'approbation, le Secrétaire en inscrirait dans son registre la mention qui serait signée du Directeur el du Chancelier et qu'il en serait délivré une attestation écrite en parchemin, signée des officiers et scellée du sceau de l'Académie.
Parla s'égare-t-on dans les détails et se perd-on dans une réglementation qui eût eu pour résultat de soulever contre l'Académie l'universalité des gens de lettres et les Académiciens mêmes, car qu'ils reçussent de bonne grâce les étrivières de .leurs confrères, fallait-il sérieusement v compter; mais cela tomba bientôt en désuétude et l'on s'aperçut de la vanité qu'il y aurait à ramener aux bancs de l'école des hommes tels que Corneille et à prendre ainsi des façons de régents! On se contenta, et comme c'était assez ! de se conformer du mieux possible à cet article 24 qui renferme le but essentiel de l'institution et l'expose avec une admirable netteté : « La principale fonction de l'Académie sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue, à la rendre pure, éloquente cl capable de traiter les Arts et les Sciences. » Ainsi, se trouvait excellemment défini ce que devait faire cette Académie — et par quels moyens'? « 11 sera composé un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l'Académie. »
Seul le Dictonnaire vit le jour et c'est grand dommage; car si, par fortune, il y a quelque deux siècles, soit vers 1712. une grammaire seulement avait été composée, rédigée, publiée, mise par ordonnance royale en usage dans tous les collèges et toutes les écoles ; qu'il eût fallu, pour y introduire des amendements, quelque trente ans d'examen
et des délibérations qui ne connaissent point la hâte, — l'Académie est patiente, carelle est immortelle ! — que de soucis l'on eût enlevés aux élèves, de spéculations aux professeurs et de dépenses aux parents! Gomme la langue dont, comme à plaisir, on s'évertue à changer constamment les règles, eût eu de bonheur à se trouver ferme et stable à jamais et à ne point subir les caprices des employés de librairie chargés de renouveler les manuels pour renouveler les achats! Comme on eût gagné de temps à une simplification des règles que seuls pouvaient réaliser des esprits quelque peu synthétiques et capables de vues générales! Comme ceux qui eussent voulu apprendre les rudiments de la langue, nationaux ou étrangers, eussent eu de facilités à ne point les trouver exposés en un patois barbare qui prétend à être scientifique et aboutit aisément à devenir incompréhensible ! Comme, de génération à génération, on se fût entendu, et comme l'ancienne eût pu agréablement, et sur les mêmes principes, comme sur les mêmes livres, enseigner la nouvelle, si l'on avait eu affaire, pour tenir cette grammaire au courant, à des hommes qui n'en eussent point fait métier, qui n'y eussent rencontré ni profits d'argent, ni avantages de profession, ni agréments de carrière, qui n'y eussent point raffiné, mais qui, posément, eussent repris, tous les vingt-cinq ans, pour une sommaire revision, l'œuvre des ancêtres et n'y eussent admis des changements que si l'utilité en avait été démontrée et
que ces changements eussent contribué ainsi au perfectionnement de la langue !
Mais cela ne fut point. Sans Joute, en eut-on le projet; sans doute, M. Chapelain l' avait-il proposé et avait-il été chargé d'en dresser un plan ; sans doute, en janvier 1695, prétendit-on, tout de suite après l'achèvement du Dictionnaire, entreprendre la Grammaire; mais le travail ne parut point de ceux auxquels la Compagnie en corps pût se livrer utilement et elle y délégua, en 1700, son secrétaire perpétuel, l'abbé Régnier-Desmarais, lequel devait communiquer ensuite son travail à l'Académie. Après, de temps en temps, « on a parlé de la Grammaire», on a pris sur ce sujet des décisions variées, comme d'y travailler par parties qu'on distribuerait à ceux de Messieurs qui voudraient bien s'en charger; diverses séances furent employées à en discuter, mais le Secrétaire perpétuel estima qu'il lui fallait d'abord prendre les ordres du Roi et il lui rendit compte qu'il s'était engagé à faire une Grammaire durant que l'Académie examinerait soigneusement les remarques de M. de Vaugelas sur la langue et que divers Académiciens disserteraient sur la satire et sur l'ode, sur des odes et des sonnets de Malherbe, sur l'églogue et sur l'histoire. Cela faisait beaucoup de choses ; il y en eut une d'accomplie : Le Traité de la Grammaire Française, par M. l'abbé Régnier-Desmarais, Secrétaire perpétuelde r Académie française ; publié en 1706, à Paris, chez Coignard, imprimeur et libraire ordinaire du
Roi et de L'Académie française, à la t'ois dans une édition in-i" et dans une édition in 12 : mais le succès [tarait en avoir été mince et le bul principal que le Protecteur de l'Académie s'étail proposé n'\ fut point atteint puisqu'il n'y étail point traité de la syntaxe qui devait faire l'ofijet d'un travail particulier.
< m en resta là jusqu'à l'achèvement de la révision du Dictionnaire et, lorsque la deuxième édition fut imprimée et prête à paraître, l'on se demanda, le 17 de janvier 1718, s'il ne serait pas temps de penser à cette grammaire que l'établissement de l'Académie engageait à donner : « Les membres de la Compagnie, dit l'un des Quarante, étaient indispensablement obligés de payer cette dette contractée par leurs devanciers et d'obéir aux Statuts. » Cela passa tout dune voix. A Ja vérité, certains tirent remarquer que « le travail d'une grammaire •''tant sec, épineux et sans aucun agrément, il fallait l'égayer par un travail plus agréable m et ils proposèrent de consacrer une séance sur trois à examiner quelques-uns des meilleurs auteurs et y faire des observations et des critiques « dont on pourrait donner de temps en temps un volume considérable qui amuserait et instruirai! le public en attendant la grammaire qu'on lui faisait espérer». .Mais cet avis des partisans des frivolités fut rejeté' par l'austérité de ceux qui prétendaient s'appliquer uniquement à cette grammaire, qui, disaient-ils. « doit être présentement notre unique objet ». Et
l'on délibéra sur le mode de travail qu'on adopterait : l'on décida qu'on lirait d'abord la grammaire
de Port-Royal, puis celle de Robert Estienne, celle de l'abbé Régnier, celle du Père Buflier et que, de toutes les observations qui auraient été faites sur ces ouvrages, on composerait une nouvelle grammaire.
On avait été vingl pour le voter, on se trouva cinq à six, dix les grands jours, pour travailler à celte grammaire qui avançait si lentement et prenait si peu forme que ceux même qui en avaient eu l'initiative désespéraient d'aboutir et que, moins d'une année après, Ton revint sur la délibération prise. Le 11 mai 1719, le Secrétaire perpétuel, dans une assemblée convoquée par billets, constata que ci l'expérience avait fait voir qu'il était très difficile que la Compagnie fît un ouvrage de système qui ne peut partir que de la tête d'un seul », et qu'il fallait que l'Académie cherchât les moyens de vaincre ces obstacles ou, si cela était impossible, qu'elle choisît un travail qui pût satisfaire le public. Il se trouva encore un parti, et non des moindres, pour soutenir qu'il fallait « faire tous les efforts possibles pour surmonter les difficultés qui se trouvaient à la composition d'une grammaire et que cela ne serait pas impossible si quelqu'un de Messieurs voulait bien se charger de faire le plan et de le porter à l'Académie, où tout se déciderait à la pluralité des voix ». D'autres dirent « qu'il vaudrait mieux entreprendre l'examen des meilleurs
auteurs de notre langue pour en marquer les beautés et les défauts ; que tout ce qu'il y a de plus considérable dans la grammaire, dans la rhétorique et dans la poétique, entrerait dans ce travail qui remplirait en quelque sorte les premiers engagements de la Compagnie et que, par là, le public verrait, de temps en temps, quelque ouvrage qui satisferait sa curiosité et remplirait son attente ».
Ce fut à ce dernier parti qu'on s'arrêta lorsqu'on reprit la discussion le 13 juillet, mais avec ce correctif que la décision qui serait prise des questions et des doutes qui arrêtent souvent les meilleurs écrivains serait insérée sur-le-champ dans le Dictionnaire avec les exemples et les autorités qui serviraient à l'appuyer, et que « le Dictionnaire serait toujours sur le bureau comme le travail ordinaire, qu'on y insérerait à mesure ce qui pourrait contribuer à sa plus grande perfection ».
Et ainsi fut fait, on reprit le Dictionnaire ; on le reprit tout simplement, en écartant aussi bien l'impression des Remarques sur le « Quinte-Curee » de \ iiugelas que les citations des meilleurs auteurs; on reprit le Dictionnaire et l'on eut raison, car c'est là une œuvre que peut faire une assemblée, où la discussion est utile et féconde, qui jette dans le travail une animation, y donne l'attrait de la discussion, provoque la finesse des remarques et l'ingéniosité des définitions, exige des connaissances qu'on ne saurait trouver réunies en un seul
homme et met en plein exercice les aptitudes les plus variées. Et depuis lors, comme on le décida au temps où M. de Valincour était directeur et M. Dacier secrétaire perpétuel, le Dictionnaire fut toujours sur le bureau.