‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 2 sur 47 · JOACHIM DU BELLAY · texte numérisé non relu

JOACHIM DU BELLAY

ANTOINE DE BAIF

LES ORIGINES

sième. Cela serait pour changer l'idée qu'on se fait de lui, car si on le savait dévot, occupé de processions et d'offices, en môme temps que de divertissements fort profanes, on n'eût point imaginé qu'il aimât entendre raisonner — et combien longuement ! — sur des sujets comme celui-ci, que traita Ronsard en deux discours : Quelles vertus sont les plus excellentes, les morales ou intellectuelles ? Et Desportes disserta, par deux fois, du même sujet, et, après encore, Amadis Jamyn, qui parla : Des Passions Humaines, de la Joie ou delà Tristesse et quelle est la plus véhémente? Sur les huit discours, il en est deux de Jamyn et un de Pihrac, les auteurs des autres n'étant pas nommés. Et puis, De l'Honneur et de r Ambition ; De l'Envie des Mœurs Contraires à icellt ' ; De la Crainte ; De la Connaissance; De i Ame ; ces deux par du Perron, qui lut cardinal. Au total, vingt-trois discours et tous de ce ton. On ne saurait douter, d'après ce qu'a dit dWubigné, qu'ils n'aient été sur sujet imposé et que tous les Académiques devaient traiter, ce qui ne pouvait manquer d'être fastidieux.

Il était naturel que cette Académie fût attaquée parce qu'elle tenait ses séances au palais du Roi et que c'était assez pour émouvoir les envieux; de même que, de la Compagnie, l'attaque remontât au protecteur qui s'occupait de grammaire et de philosophie durant que brûlait son royaume. Cela lui fut donc naturellement tourné à crime ; pourtant, il ne céda point tout de suite, et l'Académie sub-

sista jusqu'en 1584, où la mort de Pibrac et les troubles et confusions de la Ligue la dispersèrent.

Près de cinquante années s'écoulèrent avant qu'une compagnie de lettrés reprît officiellement la suite de l'Académie du Palais ; mais n'était-ce pas, au moins, une sorte d'Académie, cette société de dames et d'hommes qui se réunissait — sans lettres patentes — à l'hôtel de Rambouillet, et, depuis 1610, cette société n'eut-elle pas la plus forte et la plus décisive influence sur les mœurs françaises, la littérature, la langue, et de celle-ci l'orthographe même? Aussi bien, il suffit de compter qui y fréquentait et l'on eût trouvé là de quoi remplir merveilleusement une Académie : Malherbe, Racan, Gombaud, Balzac, Chapelain, Richelieu, Yaugelas, Voiture, Sarazin, Conrart, Mairet, Patru, Corneille, Rotrou, Benserade, Saint-Evremond, Charleval, Ménage, La Rochefoucauld, Bossuet, Fléchier, les Scudéry, où trouverait-on mieux de quoi faire? N'est-ce pas, d'ailleurs, un groupe détaché de la société des d'Angennes, qui, pour travailler plus à l'aise, s'en vint, à partir de 1629, se réunir chez Conrart, encore célibataire, « au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Vieilles-Etuves » ?

Le cardinal de Richelieu, qui, lui aussi, avait fréquenté à l'hôtel de Rambouillet, ayant eu connaissance par Boisrobert de la petite assemblée qui se réunissait chez Conrart, demanda « si ces personnes ne voudraient pas faire un corps et s'assembler

LIS ORIGINES

régulièrement sous une autorité publique ». Et, comme ces messieurs acceptèrent, ne pouvant faire autrement, ils reçurent de leur nouveau protecteur des statuts, une organisation et des privilèges.

Mais, et c'est là qu'il faut arriver : si telle fut l'origine légale de l'Académie française, si, depuis lors, elle a traversé près de trois siècles d'histoire, assez vivace et assez nécessaire pour refleurir après un rude hiver et ressusciter du tombeau où, durant dix années, on croyait l'avoir scellée, c'est d'abord que, remontant bien plus haut que 1634 et près de cent ans plus tôt, elle s'était, parles tâtonnements successifs, montrée nécessaire à l'établissement et au perfectionnement de la langue. C'est qu'ensuite, à travers les âges, elle a prouvé comme cette langue ne pouvait se passer d'une institution qui en lut la régulatrice et qui s'opposât aux entreprises de ceux qui, faute de la connaître, de la comprendre, d'en goûter les beautés, ou d'en sentir les cadences, s'efforcent, les uns d'en abolir la prosodie, les autres d'en détruire l'orthographe, anarchistes de la grammaire et saboteurs de la poésie. La Révolution, là comme dans les arts graphiques, a trouvé des adhérents en nombre ; mais, plus qu'ailleurs, elle a éprouvé des résistances et telles, et si fortes, et si bien combinées qu'elle a dû jusqu'ici reculer, réduite à attendre du coup d'Etat d'une incompétence ministérielle et parlementaire le triomphe, qui n'est point proche encore, d'une langue qui ne serait plus qu'un parler — et un parler pour nègres.

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