I. — LE DIRECTEUR
Le principe essentiel sur lequel le cardinal duc de Richelieu avait fondé l'Académie était l'égalité. Il ne devait y avoir entre les académiciens aucune distinction ni aucun avantage que donnassent la naissance, les charges et les dignités; aucune différence dans le traitement dont ils usassent les uns vis-à-vis des autres; aucun privilège pour le rang, autre que celui de réception, lequel était constamment suivi; enfin, comme il fallait, pour régir et gouverner la Compagnie, quelque membre qui la présidât, il convenait que ce membre ne pût affecter une autorité dictatoriale, ni s'établir, au détriment de la Compagnie, en une posture privilégiée qui le rendit son interprète presque nécessaire vis-à-vis du protecteur ou des princes, lui assurât le droit exclusif de les haranguer, de recevoir les nouveaux confrères, de mener le deuil des défunts, qui fît d'un des mem-
bres de l'Académie, l' Académie même. Mais, si c'était par l'élection que le président était désigné, que de motifs qui n'auraient aucun rapport avec le progrès de la langue, influeraient sur le choix de la Compagnie? Comment se soustraire à des sollicitations qui deviendraient presque des ordres et à des désirs qui, venant de certains, seraient des injonctions? Il fallait un tel mode que la faveur n'y fît rien et que, par un jeu naturel, les fonctions cessassent après un temps très court.
Et c'est pourquoi le cardinal-duc, dans les statuts et règlements qu'il donna à l'Académie, inséra cet article troisième : « Il y aura trois officiers, un directeur, un chancelier et un secrétaire dont les deux premiers seront élus de deux mois en deux mois (presque tout de suite on substitua le terme de trois mois), et l'autre ne changera point. »
Voilà pour arrêter les brigues qui compromettraient l'égalité et voici pour l'élection : « Pour procéder à cette élection, l'on mettra dans une boîte autant de ballottes blanches qu'il y aura d'Académiciens à Paris ; entre lesquelles il y en aura deux marquées, l'une d'un point noir et l'autre de deux, dont celle-là désignera le Directeur et celle-ci le Chancelier. »
Le mot ballotte a vieilli, dit le dictionnaire, mais non point ballottage, qui en vient.
Ce mode de tirage paraît avoir duré cinquante ans au plus ; le lundi de la semaine sainte, 27 de mars 1679, « M. Perrault a fait présenta la Com-
pagnie, est-il dit aux Registres, d'une machine très ingénieuse qu'il a inventée pour procéder, par le moyen de quarante boules blanches et autant de noires, à tous les scrutins qu'on doit faire. // est difficile de l'expliquer, mais très facile de la comprendre, quand on la voit ». On s'en servit au renouvellement du bureau en avril; le Directeur et le Chancelier furent « élus par le scrutin de la machine de M. Perrault, comme le seront ci-après tous les autres ».
Ce système, semble-t-il, ne persista point et un autre bien plus compliqué s'y trouva substitué. On n'en sait que ce que portent les Registres sous la date du 22 juillet 1719, à propos de la visite que le roi Louis XV lit à l'Académie : « Le Roi dit à M. Dacier, secrétaire perpétuel, qu'il voulait voir comment on procédait à l'élection des officiers tous les trimestres. M. Dacier a pris la boîte et a fait voir à Sa Majesté comment on faisait sortir alternativement de leurs cornets les boules blanches et noires jusqu'à ce que la sortie de la boule rouge et de la boule verte eût déclaré le Directeur et le Chancelier. »
Il paraît que ce système ne contenta point encore tout le monde : le 30 juin 1746, « quelques-uns de Messieurs, à l'occasion des boules noires, ont représenté que depuis longtemps on se plaignait de l'embarras qu'elles causent sans utilité lorsqu'on tire les officiers au sort. On est ensuite convenu
que désormais, et à commencer dès samedi prochain, on se contenterait de mettre dans la boîte, d'un côté la boule rouge avec la boule verte, et, de l'autre, autant de boules blancbes qu'il y aurait d'Académiciens sur qui le sort pourrait tomber; qu'ensuite on ferait sortir une des deux boules, après quoi la première des blancbes qui serait amenée par le sort désignerait par son numéro le Directeur ou le Chancelier, selon la couleur de la première boule, et ainsi de la seconde, en sorte qu'il n'y aura jamais que deux boules blancbes à faire sortir. »
Il n'est pas très simple de saisir ce jeu des boules, à présent qu'on n'a plus sous les yeux la boîte qui servait au tirage au sort, mais, tout de môme, on peut se figurer la double opération qui devait s'accomplir et qui excluait toute possibilité pe tricberie. Aussi bien, l'intérêt eût été si médiocre que l'on ne voit guère qui eût triché pour être Directeur. Les fonctions se trouvent définies par une suite d'articles des Statuts ainsi conçus : « Article 15. Celui qui présidera fera garder le bon ordre clans les assemblées le plus exactement et le plus civilement qu'il sera possible et comme il se doit faire entre personnes égales. — Article 16. Il fera délibérer sur toutes les propositions qui seront faites dans les assemblées et en prononcera les résolutions, après avoir pris les avis de tous ceux qui seront présents, commençant par celui qui sera assis à sa main droite, et opinera le dernier. » C'est
là, selon le cardinal-duc, tout ce qui regarde le directeur, sauf qu'en outre il jugera des lieux qui seraient les plus commodes pour faire les assemblées, lesquelles auraient lieu tous les lundis (ce qui fut aboli lorsqu'on entra au Louvre i, et qu'il exhorterait tout nouveau récipiendaire à observer tous les statuts de l'Académie.
Par la suite, ces fonctions présentèrent sans doute plus d'importance, surtout lorsque, après le cardinal-duc et le chancelier Séguier, le Roi se fut déclaré le protecteur de l'Académie. Alors, en effet, l'Académie commença ' d'être considérée comme une institution d'Etat: elle participa de la grandeur du Roi; elle dut demander ses ordres, et elle les reçut de sa bouche, dans toutes les occasions qui intéressaient sa vie sociale; elle dut être admise en sa présence, et ce fut en une pièce de ses appartements où accédaient à peine les plus grands de l'Etat, dans son cabinet; la parole qu'il lui adressa fit loi et n'eut point besoin d'être confirmée par un écrit : privilège exceptionnel et qu'elle seule posséda ; elle eut, comme les grands corps de l'Etat, le droit de le haranguer et de lui adresser aux occasions des compliments de condoléance ou de conjouissance, et cela releva singulièrement la fonction du directeur.
Car, par ailleurs, c'était plus une corvée qu'un agrément : répondre aux récipiendaires, porter des paroles à certains grands seigneurs, payer vingt
ou vingt-quatre livres pour chaque service d'un Académicien décédé et, même après son trimestre écoulé, au cas d'absence du Directeur et du Chancelier en exercice, avoir la charge de les suppléer, cela n'eût point été pour encourager, n'était qu'il y eût de parler à Sa Majesté; mais ce fut seulement en octobre 1674 que les Officiers de l'Académie en devinrent les représentants nécessaires. Alors, il fut décidé qu'ils seraient « chargés de faire les harangues et les compliments importants, chacun d'eux en son rang » : encore introduisit-on le correctif qu'ils en seraient chargés de préférence et que, « s'ils ne voulaient ou ne pouvaient en prendre la peine, ils nommeraient celui qu'ils aviseraient pour cet emploi, comme aussi pour les simples compliments, mais toujours sous le bon plaisir et agrément de la Compagnie. »
Cet article amena par la suite de grands démêlés, car, s'agissant de complimenter le Roi sur chacune de ces victoires, et ses victoires étant telles qu'a dit Boileau et constamment répétées, il en résultait pour celui qui fût parvenu à usurper le droit de discourir au nom de l'Académie, une habitude de se faire voir qui lui eût rapporté des grâces enviables. Le Directeur, changeant chaque trimestre, n'était point en cause, mais si un membre, réputé pour son éloquence, se faisait, à chaque fois, désigner par le bureau en charge, et tenait ainsi d'une façon régulière, la fonction extérieure de directeur, il en résultait une sorte de défaveur
pour l'Académie et une très légitime jalousie de la part de membres moins favorisés. Tel fut le cas pour François Charpentier, qui, fort de la protection de Colbert, doué d'une voix mâle et belle, d'une éloquence naturelle et véhémente, d'une assurance que Boileau n'hésitait point à traiter de fatuité, s'était si bien établi, malgré les règlements, en posture d'orateur habituel de 1 Académie que certains de ses biographes ont pu dire qu'il avait été nommé directeur perpétuel. Rien de moins exact et il eût suffi de regarder les Statuts pour conclure à l'ineptie d'une telle assertion; "les faits d'ailleurs sont là : lorsque, le 28 mars 1678, l'Académie se préoccupa de haranguer le Roi sur la prise d'Ypres et de Garni, il y eut révolte contre Charpentier, qui trois fois de suite, s'était fait désigner par le Directeur pour porter la parole. Comme certains répondaient qu'en effet le Directeur avait le droit de nommer l'orateur, « les autres ont reparti que c'était blesser la liberté de la Compagnie d'attribuer le pouvoir despotique au Directeur. M. Charpentier lui-même a avoué que son exemple était un passedroit et une usurpation ». Sur quoi, l'on décida que v la parole serait déférée au plus ancien, de celui-là au suivant et ainsi du reste ». Mais c'était moyennant que les droits des Officiers fussent réservés. Or voilà que le sort favorise Charpentier, qu'il se trouve Chancelier pour le second trimestre, et qu'il est naturellement appelé à haranguer le Roi, si Perrault, directeur, renonce. Perrault réclame
son droit pour le compliment sur la prise d'Ypres et de Gand, et l'exerce à la satisfaction de tous, hormis de Charpentier. La paix est signée : il va falloir une nouvelle harangue et, à cette fois. Charpentier compte bien qu'elle ne lui échappera pas. Aussi fait-il décider le 4 juin que, même si le Roi ne recevait les compliments qu'après le 1" juillet, où les Officiers du deuxième trimestre sortiraient de charge et seraient remplacés par ceux du troisième, on prolongerait jusqu'au 31 juillet au moins le droit à faire le discours du Directeur actuel ou, à son défaut, du Chancelier. C'était là en même temps qu'un coup de surprise, une violation des droits de la Compagnie. Aussi, le 13 juin, le président Rose, dont l'influence était considérable, demanda la parole et déclara que cette délibération « paraissait étrange à plusieurs Académiciens et était entièrement contre les formes et contre l'honneur du Directeur qui pour lors serait en charge » ; Charpentier ne se rendit point; « il soutint son droit avec beaucoup de force, et l'un et l'autre parla fort éloquemment ». L'Académie se trouva fort embarrassée, ne voulant point révoquer la grâce qu'elle avait faite à M. Charpentier, et en même temps, désirant ne point blesser le Directeur à élire le 1er juillet; elle décida donc de ne faire le renouvellement du bureau que le 31 juillet seulement, au cas que le Roi agréât les compliments ce mois-là; comme on apprit de bonne part que le Roi ne recevrait point de harangues sur la paix de
Hollande, on procéda le 9 juillet à la nomination des Ofliciers.
Ce fut seulement durant le second trimestre de 1679, M. Galois étant directeur et M. Rose chancelier, que le Roi reçut les compliments des Compagnies souveraines. M. Galois s'effaça et ainsi M. Rose, qui avait, pour de justes causes, soutenu les droits de l'Académie et terrassé le redoutable Charpentier, eut l'avantage de prononcer un discours dont le Roi eut la bonté de lui dire : « J'ai encore mieux vu votre cœur que votre esprit. » La Compagnie se retira « comblée d'honneur et dejoie ».
La Providence devait une revanche à Charpentier; ce pourquoi la reine Marie-Thérèse mourut le 30 juillet 1683; M. Charpentier n'était ni Directeur, ni Chancelier, il venait tout juste le quatrième sur le tableau, et on n'aurait guère pu penser que cinq Académiciens à la suite se récuseraient, s'agissant, en une telle circonstance, de se montrer au Roi. Et pourtant, cela fut : M. de Cordemov, directeur ; M. l'évèque de Meaux, chancelier ; M. de Bezons, doyen; M. Corneille, sous-doyen ; M. Doujat, arrière-doyen, déclinèrent un honneur qui échut alors à M. Charpentier et dont il s'acquitta avec ivresse, car il eut ainsi à haranguer le Roi, le Dauphin et la Dauphine. Peut-être cette gloire futelle cause de l'algarade que lui fit quelques jours plus tard l'abbé Tallemant l'aîné, mais si l'on a
garde souvenir de la querelle, les registres sont. muets sur l'occasion. Il semble, d'ailleurs, que Charpentier n'avait guère l'oreille de l'Académie ; car Lorsque, peu après, il imagina de susciter une nouvelle prétention, à savoir que, défaillant le Directeur et le Chancelier, la présidence et la parole appartiendraient aux plus anciens et non au Secrétaire perpétuel, l'Académie lui donna tort, déclarant que, après le Directeur et le Chancelier, le Doyen serait appelé, et après le Doyen, le Secrétaire. Néanmoins, il trouva moyen de se faire comprendre dans toutes les députations, et Tonne saurait douter qu'il n'ait inllué sur le nouveau règlement que proposa l'abbé de Dangeau, directeur pour le troisième trimestre de 1685, savoir qu'il appartiendrait au Directeur, à son défaut au Chancelier, puis au Doyen et au Secrétaire de prendre la parole, ou, s'ils y renonçaient, de nommer celui qui haranguerait, et, ce point acquis, on régla l'ordre des préséances.
Le Directeur, qui, seul, sur une délibération unanime du 13 juin 1G78, avait droit à un fauteuil, « aucun Académicien, de quelque qualité qu'il puisse être, n'ayant de fauteuil dans l'assemblée », dut constamment, dans les marches, les séances et les cérémonies, être accompagné du Chancelier et du Secrétaire, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, sans qu'ils pussent être coupés par aucun de la Compagnie ; en députation, lorsque la Compagnie irait en file, le Directeur et le Chancelier