‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 21 sur 47 · I. — LES SERVICES FUNEBRES · texte numérisé non relu

I. — LES SERVICES FUNEBRES

Avant la Révolution, la Religion intervient dans tous les actes collectifs de la société. Elle est à la base de toutes les associations, ordres, compagnies, jurandes, maîtrises ; toujours, on se réunit pour prier, soit lors de la fête du saint patron où l'on prie pour les vivants, soit à l'occasion du décès d'un des confrères, où l'on prie pour les morts. Confréries : l'ordre du Saint-Esprit, Tordre de Saint-Michel, l'ordre de Saint-Lazare, l'ordre de Saint-Louis; confréries, les avocats, les procureurs, les huissiers, et à tous les degrés; confréries, les corps de métier, et toujours des habitudes en une église, des réunions de prières, sinon l'obligation d'offices quotidiens et de quotidiennes dévotions. L'Académie française, si fortement liée à toutes les institutions de la monarchie, aurait-elle échappé à cette loi universelle ?

Il ne semble pas que, à l'origine, il fût question

de cérémonies religieuses auxquelles elle fût tenue d'assister en corps. Les statuts et règlements joints aux lettres patentes données par le Roi à Paris, au mois de janvier 1635, n'en font nulle mention, et le seul article relatif à la Religion, l'article 21, n'y a aucun rapport. Cet article est ainsi: « Il n'y sera mis en délibération aucune matière concernant la Religion et, néanmoins, pour ce qu'il est impossible qu'il ne se rencontre dans les ouvrages qui seront examinés quelque proposition qui regarde ce sujet comme le plus noble exercice de l'éloquence et le plus utile entretien de l'esprit; il ne sera rien prononcé sur les maximes de cette qualité, l'Académie soumettant toujours aux lois de l'Eglise, en ce qui touchera les choses saintes, les avis et les approbations qu'elle donnera pour les termes et la forme des ouvrages seulement. »

Dans Y Histoire de l'Académie, par Pellisson, où se trouvent conservés des fragments des registres qui ne nous sont point parvenus, ceux qui embrassent les années 1634 à 1652, il n'est point question qu'il se fît un service pour les confrères morts, et pourtant il paraît résulter d'un passage du discours prononcé, le 9 décembre 1642, par M. de L Estoile, directeur, à l'occasion de la mort du cardinal de Richelieu, que tel était l'usage établi. L'Estoile dit : « Qu'il n'y avait, à son avis, personne dans tout le corps qui ne fût très sensiblement touché de ce malheur et qui ne fût disposé à le

témoigner, non seulement en ordonnant un service et en composant un éloge à Monsieur le Cardinal, comme on avait accoutumé de faire aux Académiciens qui mouraient ; mais encore en lui fondant un anniversaire avec le plus de solennité qui serait possible... Sur cette proposition, il fut résolu qu'on ferait un service aux Carmes des Billettes à Monsieur le Cardinal. » Il y avait donc une accoutumance de service et aux Carmes Billettes.

Quelles raisons avaient déterminé le choix de cette église, on serait assez embarrassé pour le dire : en plein quartier Saint-Avoye, entre la rue Sainte- Croix-de-la-Brelonnerie et la rue de la Verrerie, l'église des Billettes avait été primitivement érigée, sur une bulle du pape Boniface VIII du 17 juillet 1295, au lieu où s'était produit un miracle notable : un juif, nommé Jonathas, s'étant procuré une hostie consacrée, l'avait percée, flagellée, et à la fin plongée dans l'eau bouillante : il n'avait pourtant pu parvenir à la détruire et, après diverses péripéties qu'attestèrent plusieurs témoins, il fut surpris ; arraché à grand'peine des mains du peuple qui voulait en faire justice, il fut remis aux magistrats qui le condamnèrent à être brûlé vif. Ses biens furent confisqués et le Roi fit don de sa maison à un bourgeois de Paris, Reignier Flaminge, lequel fit bâtir sur l'emplacement une chapelle appelée chapelle des Miracles. Cette chapelle fut desservie, à partir de 1299, par des religieux

dénommés Frères de la Charité de Notre-Dame et connus dans le peuple sous le nom de Billettes, à cause, croit-on, de scapulaires ou billettes qu'ils portaient sur leur robe. Ils reconstruisirent, en 1408, l'église qu'ils vendirent ainsi que les bâtiments conventuels, le 24 juillet 1631, aux Carmes réformés de l'Observance de Rennes. Ainsi ceuxci étaient nouvellement établis lorsque l'Académie prit ses habitudes dans leur église. Faut-il penser que ce fut par suite du voisinage : au début de son existence, avant même d'en avoir une régulière, l'Académie s'assembla, de 1629 à 1634, chez Conrart, « au coin de la rue Saint-Martin et de la rue des Vieilles-Étuves, en face de l'hôtel de Bruxelles » . C'est aussi au quartier Sainte-Avoye, et la rue des Vieilles-Etuves qui s'appela jadis rue Geoffroy-des- Bains allait de la rue Beaubourg à la rue Saint- Martin ; ensuite l'Académie alla chez Desmarels, rue Clocheperce, entre la rue Saint-Antoine et la rue du Roi-de-Sicile ; chez Chapelain, rue des Cinq-Diamants (partie à présent de la rue Quincampoix, entre la rue des Lombards et la rue Aubrv-le-Boucher) ; chez Montmort, rue Sainte- Avoye; chez Gomberville, proche l'église Saint- Gervais ; chez Boisrobert, à l'hôtel Mélusine, rue des Bons-Enfants. Ce furent là ses étapes avant celle de 1634, où elle commença de se réunir chez le chancelier Séguier, qui en était devenu protecteur après le cardinal, et qu'elle reçut asile dans son magnifique hôtel, rue de Grenelle-Saint-Honoré.

Bien que les registres fassent allusion seulement aux services des Académiciens sans dire où la cérémonie avait lieu, ils ne cessèrent point d'être célébrés aux Billettes, depuis 1634, pour le moins, jusqu'à l'extrême fin du dix-septième siècle. Ce fut dans cette église que fut déposé le cœur de François-Eudes de Mezeray, historiographe de France, secrétaire perpétuel de l'Académie française, — charge en laquelle il avait succédé à Conrart, qui en avait été le premier titulaire et qu'il exerça de 1675 à 1683. » Mais bien que ce cœur eût fait l'objet d'une inscription singulièrement flatteuse, il ne sut point retenir l'Académie qui, après la mort du chancelier Séguier, en 1672, obtint d'être placée sous le protectorat du Roi et devint par là une des institutions majeures .du royaume : et elle reçut du Roi pour ses assemblées un local au Louvre ; ce fut là que désormais elle eut son siège lésai.

Malgré l'éloignement où elle allait se trouver désormais de son église habituelle, elle continua durant près de trente années d'y fréquenter. Le 13 juin 1672, elle y avait rendu les derniers devoirs à M. le chancelier Séguier, « par un service solennel où se trouvèrent plusieurs parents du défunt et grand nombre de gens de lettres qu'elle y avait fait convier: M. de Chaumont, évoque de Dax, y officia pontificalement, et M. l'abbé de La Chambre y fit l'oraison funèbre ». Ce service

solennel dut être payé mieux que les vingt livres qu'on avait accoutumé d'offrir pour les services des Académiciens el que le Directeur devail sortir de sa poche. C'est là, d'ailleurs, toutes les lumières que l'on a et l'on ne peut même se figurer connut' étaient placés les Académiciens: l'église des Billettes, telle qu'elle existe aujourd'hui, affectée au culte luthérien depuis 1812. avail été rebâtie en 1754 sur les dessins du Frère Claude, religieux dominicain, lequel, dit un historien de Paris. « ne donna pas dans cette circonstance une grande preuve de son talent ». Il paraît qu'elle est fort petite, il le faut croire, car il n'est pas permis d'y entrer et cette maison de prières demeure obstinément close.

Ce fut seulement en 1701 que l'Académie se lassa des Billettes : le 8 janvier, à l'occasion de la mort du président Rose, l'abbé Régnier Desmarais, secrétaire perpétuel, « a représenté que l'église des Carmes des Billettes, où l'on avait accoutumé de faire le service des Académiciens morts était si incommode pour ces sortes de fonctions qu'il croyait à propos de les transférer désormais dans quelque autre église plus grande et où Messieurs pussent avoir des places hors de la foule du peuple. Et làdessus ayant proposé que ces sortes de service se fissent à l'avenir dans l'église des Cordeliers, comme beaucoup plus grande et plus commode, toute la Compagnie a été de cet avis.

L'église des Gordeliers était une des plus vastes. des plus belles et des plus qualifiées de Paris. Elle avait été construite par saint Louis et avait été choisie pour la sépulture d'un nombre considérable de reines, de princes et de princesses. Un incendie l'avant presque entièrement, détruite en 1580, elle fut reconstruite sur les mêmes fondements, aux frais de Henri III. L'ordre du Saint-Esprit, nouvellement institué, y contribua pour une somme importante. A partir de 1661, l'ordre de Saint- Michel tint son chapitre dans une des salles du couvent. Nous ne pouvons plus juger de la beauté de l'édifice et il faut nous en tenir à des descriptions généralement peu précises. A présent, où s'élevait l'église des Côrdeliers, c'est la place de l'Écoie-de-Médecine, et les derniers bruits qui retentirent autour de l'église, au portail de laquelle l'on voyait la représentation la plus frappante de saint Louis, ce ne furent point les chants liturgiques, mais les vociférations de Danton.

Aux Gordeliers, il n'était plus à craindre que, comme aux Billettes, l'Académie ne fût point distinguée et qu'elle ne reçût point, par le défaut de place et l'affluence du populaire, les honneurs qui lui étaient dus, puisque l'église mesurait quatrevingt-dix-sept mètres de long sur vingt-six de large.

Aussi, le 15 janvier, « la Compagnie, qui avait assisté le jour précédent au service que M. le Directeur avait fait faire pour feu M. le président Rose, en l'église des Côrdeliers, a témoigné être si

satisfaite de la manière dont les Pères Cordeliers s'étaient acquittés de ce devoir de religion, où ils avaient assisté au nombre de plus de quatre-vingts, qu'en reconnaissance elle a cru devoir augmenter la rétribution que jusques ici- on avait accoutumé de donner pour ces sortes de services. C'est pourquoi il a été résolu qu'outre les vingt livres que le Directeur en charge était tenu de donner, le Chancelier qui serait en charge donnerait aussi dix livres, pour être le tout donné à l'avenir à chaque service aux R. P. Cordeliers par les mains de l'imprimeur de la Compagnie. »

On s'accorda si bien avec les Révérends Pères qu'on porta à vingt-quatre et à douze livres les sommes que le Directeur et le Chancelier devaient respectivement payer pour les services. On y voyait donc bien des moines, mais fort peu d'Académiciens bien qu'ils fussent chaque fois convoqués individuellement. C'était le Directeur, qui, payant le service, y invitait ses confrères : Pour quoi le Libraire portait chez chacun des Messieurs un billet ainsi rédigé :

« Vous êtes prié de la part de M. de Fontenellk, Directeur de l'Académie Françoise, de vous trouver mardy prochain dixième jour du mois de septembre 1720, au service qui se dira à neuf heures précises du matin, en l'Église des Révérends Pères Cordeliers du grand Couvent, pour le repos de l'âme de

feu M. l'abbé Renaudot, prieur de Frossay, l'un des Quarante de l'Académie. »

Aussi le 14 janvier 1723, l'Académie où ne se trouvaient à la vérité que sept membres, « excitée par le désir de rendre les derniers devoirs avec encore plus de solennité que par le passé aux membres qu'elle avait le malheur de perdre, convint d'établir un honoraire pour ceux des Académiciens qui assisteraient aux services et qui arriveraient avant l'Évangile ». Moyennant diverses combinaisons, qui permirent d'économiser un certain nombre de jetons de présence, il fut possible d'accorder à chaque assistant Académicien trois jetons de trente sols chacun, et l'on alloua un jeton au Libraire ou à son survivancier s'il était présent. Bien plus tard, en 1761, on comprit avec les Académiciens le Père gardien des Gordeliers dans la distribution des jetons qui se faisait aux services. Enfin, en 1762, l'Académie, arrêta qu'elle vaquerait les jours où elle ferait célébrer les services pour les Académiciens et que l'assistance aux services tiendrait lieu de séance.

Ces diverses formes furent observées jusqu'en 1778, et l'Académie n'avait eu qu'à se louer des égards qu'elle avait constamment trouvés à l'église des Cordeliers ; mais cette bonne harmonie se trouva rompue à la mort de M. de Voltaire, laquelle avait provoqué, de la part de l'Académie, des démonstrations de douleur tout à fait inusitées. Le 4 juin,

le Secrétaire perpétuel qui était d'Alembert, annonça qu'ayant envoyé aux Cordeliers, pour le service de M. de Voltaire, on avait répondu que l'archevêque avait enjoint de ne point faire ce service sans prendre ses ordres. Sur quoi l'Académie décida d'envoyer au gardien des Cordeiiersl'extrait de l'acte de sépulture, attestant que M. de Voltaire avait été inhumé en l'église de l'abbaye de Scellières, au diocèse de Troyes ; mais cet extrait, non plus que les démarches du Secrétaire, ne l'emportèrent, et le gardien écrivit que les Cordeliers ne pouvaient procéder au service avant que l'Académie eût obtenu l'assentiment des puissances civiles et ecclésiastiques ». Sur quoi, l'on décida de faire des démarches actives pour procurer les prières de l'Église à l'homme qui en avait le plus constamment contesté l'efficacité. Et celui qui s'employa à ce sujet fut d'Alembert, qui, dit-on. avait de la logique en mathématiques. 11 s'entretint à diverses reprises avec le prince Louis de Rohan, a dont le zèle pour l'honneur et les intérêts de la Compagnie est, dit-il, connu de tous ses confrères », et M. le prince Louis émit l'opinion qu'il fallait attendre quelque temps ; mais ce temps se prolongea : Voltaire avait été remplacé par Ducis après six mois, terme entièrement inusité, mais adopté ici pour marquer plus de respect à sa mémoire: il y avait eu toutr> sortes d'honneurs laïques qui lui avaient été rendus, en prose, en vers, en terre cuite et en marbre ; mais il restait, après plus d'une année, que les

COMPOSITION ALLÉGORIQUE DE SEVIN Gravée par Gautrel

honneurs religieux ne lui avaient pas été accordés. L'on profita de la mort de M. de Foncemagne, arrivée le 20 septembre, pour essayer de faire passer sous le couvert de cet excellent homme le service voltairien et l'on imagina un moyen qui permît d'échapper aux injonctions de l'archevêque de Paris. Sur la proposition de M. d'Alembert, il fut arrêté « que M. le cardinal de Rohan, grand aumônier et, à ce titre, maître de la Chapelle du Louvre, serait prié par la Compagnie d'obtenir l'agrément du Roi pour que les services funéraires des Académiciens se fissent désormais dans cette chapelle et pour qu'on célébrât à la fois ceux de MM. de Voltaire et de Foncemagne ». Le cardinal ne parut point fort empressé de donner une réponse et, le 16 décembre seulement, il dit « qu'il croyait plus convenable pour l'Académie et pour lui que le premier service qui se ferait pour les Académiciens morts fût célébré clans une église de Paris différente de la chapelle du Louvre ». C'était là un refus tout net, mais les philosophes n'en prirent point leur parti et ils firent arrêter, à la pluralité des voix, « que, dorénavant, la Compagnie ne ferait plus un service particulier pour les Académiciens défunts, mais seulement, à l'exemple de plusieurs compagnies, un service général à la fin ou au commencement de chaque année ». Le Directeur en exercice, qui était l'archevêque de Lyon, fut prié d'instruire le Roi du résultat de cette délibération ; le Roi répondit que « son intention

était que la Compagnie suivît ses anciens usages ».

D'Alembert, dont la dictature ne souffrait point d/être contredite, répliqua tout aussitôt « que l'Académie devant se conformer exactement aux ordres du Roi et son ancien usage étant de ne faire le service d'un Académicien défunt qu'après celui de l'Académicien mort avant lui, il proposait à la Compagnie d'envoyer, suivant la coutume, le Libraire aux Cordeliers pour demander le service de M. de Voltaire et de rapporter une réponse par écrit. Cette réponse, telle qu'on devait l'attendre, fut que le Père gardien du Grand couvent persévérait dans les mêmes sentiments qu'il avait eu l'honneur d'exprimer à M. d'Alembert. « Sur quoi, M. le Secrétaire a dit que la chose lui paraissant mériter une mûre délibération, il proposait à la Compagnie de la remettre à quelque autre assemblée, après que MM. les Académiciens auraient fait leurs réflexions sur le parti qu'il était le plus à propos de prendre. »

Et, depuis lors, la délibération ne fut point reprise : ainsi, ne pouvant contraindre l'Eglise à lui céder et à accorder ses prières à l'homme qui employait à écraser l'infâme tous les loisirs que lui laissaient l'administration de sa fortune et le culte de sa gloire, d'Alembert ménagea, entre l'Académie et l'Église, sur le point qui pouvait paraître le plus essentiel, une rupture qui rentrait trop dans son but pour qu'il ne l'eut point préparée et qui dut lui paraître plus désirable encore que la victoire sur

l'archevêque, qu'il avait escomptée. Ainsi fut brisée une tradition vieille de cent trente-neuf années, et cette médiocre révolution, accomplie ainsi à l'Académie par les Encyclopédistes, en annonça et en prépara bien d'autres.

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