II. — LA SAINT-LOUIS
Les Encyclopédistes avaient rompu le lien qui, à l'Académie, rattachait, par une association de prières, les vivants aux morts, et, grâce à un de ces tours où ils excellaient et par lesquels ils avaient établi leur puissance, ils avaient dupé le Roi, l'archevêque, le grand aumônier et la majorité de leurs confrères, lesquels ne tenaient nullement à ce qu'on supprimât les services — tout au contraire — mais avaient la fâcheuse habitude de ne point assister aux séances. Il restait pourtant, entre l'Église et l'Académie, un contrat qui n'eût pu être rompu sans péril pour celle-ci, qui importait essentiellement à sa célébrité, lui assurait l'empressement du public et, par son caractère à la fois politique et religieux, faisait souvenir chaque année que le Roi s'en était déclaré le protecteur et l'avait élevée au rang des institutions essentielles de la monarchie.
Au mois de novembre 1658, M. de Guez, seigneur de Balzac, membre de l'Académie française avait témoigné son intention de donner à l'Académie française pour être employée en héritage ou rentes, une somme de deux mille livres « et, des deniers procédant du loyer ou arrérages d'iceux,
de deux en deux ans, acheter un prix de dévotion comme crucifix, « benestier » ou quelque autre pièce d'argenterie ou de vermeil doré, lequel serait donné à celui qui, au jugement de ladite Académie, aurait le mieux réussi sur la matière de piété qui aurait été traitée. »
Cette matière était réglée une fois pour toutes, ainsi qu'il était dit en l'acte de fondation : « Et sera la matière ou sujet desdicts discours faits de deux ans en deux ans perpétuellement ou successivement l'un après l'autre, et sans que l'ordre en puisse être changé pour quelque cause ou occasion que ce puisse être.
« Premièrement, De la Louange et de la Gloire, qu'elles appartiennent à Dieu, en propriété, et que les hommes en sont d'ordinaire usurpateurs : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam ;
» En second lieu, De la Science du Salut opposée aux vaines et mauvaises connaissances, aux curiosités blâmables et défendues : Abscondisti ea sapientibus et revelasti ea paradis ;
« En troisième lieu, Sur les paroles de l'Évangile : Marta, Maria, sollicita es circa plurima, porro union est necessarium ;
» En quatrième lieu : De la pureté de l'esprit et du corps et, par occasion, de la vie innocente et juste des premiers chrétiens;
» En cinquième lieu, De la vraie humilité et de la fausse humilité ;
» En sixième lieu, Sur les paroles que l'ange «lit à la Vierge : Ave gratia plena, Dominus tecum ;
» En septième lieu, Sur ces paroles que la Vierge a dites de soi-même : Ex hoc enim beatam me dicent omnes generationes quia fecit mihi magna qui potens est;
» En huitième lieu, De la douceur de l'Esprit : Discite a me quia mitis sum ;
» En neuvième lieu, De la patience et du vice qui lui est contraire ; il sera bon de la considérer particulièrement en la personne de Jésus-Christ et de ses saints et de l'opposer à l'impatience, au dépit, à la dureté et à la vanité des philosophes païens ;
» En dixième et dernier lieu, Du mérite et de la dignité du Martyre.
» Et à la fin de chaque discours sera ajoutée une prière à Jésus-Christ par laquelle ceux qui feront lesdits traités ou discours seront obligés de finir. »
Diverses circonstances ayant empêché que les intentions de M. de Balzac — ou comme on dit parfois du Balzac — fussent mises de son vivant en forme authentique, son frère François et sa sœur Mme de Patras de Campagno passèrent acte le 12 juillet 1655 et la donation se trouva parfaite en 1656; ce ne fut toutefois que quinze ans plus tard. en 1671, que le prix fut décerné pour la première fois. Les intérêts accumulés avaient permis d'en
porter la valeur à 300 livres. Il fut stipulé que les pièces présentées devraient avoir une approbation signée Je deux docteurs de la Faculté de théologie de Paris y résidant actuellement, qu'elles ne seraient tout au plus que d'une demi-heure de lecture, seraient anonymes et porteraient une marque, un paraphe ou un passage de l'Ecriture sainte, qu'elles seraient remises franches de port au libraire de l'Académie avant le 1er juillet de l'année du concours.
En même temps, trois membres de l'Académie, M. Pellisson et, assure-t-on, MM. Conrart et de Bezons s'associaient pour faire un fonds de 300 livres destiné à l'achat d'un lys d'or qui serait donné en prix à un morceau de poésie n'excédant pas cent vers, et consacré à la gloire du Roi.
Ainsi s'achevait et se déterminait le caractère religieux et, comme on dit à présent, confessionnel, de l'Académie, en même temps que s'affirmait son caractère loyaliste; assurément celui-ci ne pouvait qu'être singulièrement augmenté par la déclaration que venait de faire Louis XIV qu'il en acceptait le protectorat. Aussi les trois Académiciens « inconnus » qui faisaient les fonds du prix de poésie ajoutèrent-ils à leur programme que le morceau serait terminé par « une courte prière pour Sa Majesté, séparée du corps de la louange et même de telle mesure que Ion voudrait ».
La liste des lauréats du prix d'éloquence s'ouvre
par le nom de M1Ie de Scudéry, celle des lauréats du prix de poésie par le nom de M. de La Monnoye. Sujet : Le Duel aboli; mais on reste sans indications sur le cérémonial déterminé, en 4671, pour la distribution des prix, tandis qu'on est instruit dans les détails de ce qui se passa à la Saint-Louis de 1673. L'objet de sainteté que l'Académie devait donner avait été échangé en une médaille d'or, portant, h l'avers, l'effigie de saint Louis, et, au revers, dans une couronne de lauriers, la devise de l'Académie : A l'Immortalité. Pourle prix de poésie, c'était aussi une médaille, avec, d'un côté, l'effigie du Roi, de l'autre la devise. Les deux médailles devaient être posées sur la table devant le Directeur, de la façon que M. Perrault, chancelier, le jugerait convenable. Deux membres de l'Académie, M. Régnier et M. Quinault, liraient les pièces distinguées, le Directeur remettrait les médailles, et « Messieurs étaient tous exhortés de vouloir y apporter quelques pièces à la louange du Roi, pour solenniser dignement une si belle journée ». Et cela fut ainsi. Mgr l'archevêque de Paris, directeur, étant assis au haut bout de la table, M. Colbert le premier du côté de la cheminée, les prix étant posés sur un coussin en broderie dans une corbeille d'argent. Le sujet de poésie était : L'honneur que le Roi a fait à l'Académie en acceptant la qualité de son protecteur en la logeant au Louvre, et le prix fut décerné à une ode de M. Genest, qui était l'aumônier ordinaire de la duchesse d'Orléans et qui fut