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LA FIN DU PROTECTORAT ROYAL

Le jour de sa réception à l'Académie française, Marie-Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de. Condorcet, dans le transport d'enthousiasme que lui causait son élection, vaticinait ainsi : « Nous pouvons nous écrier : La vérité a vaincu; le genre humain est sauvé ! » Gela eût été beaucoup dire s'il ne s'était agi que de la conçjuête de son fauteuil, mais il voulait exprimer que la Philosophie, dont il était un des représentants sans doute érninents, avait à la fin triomphé et qu'elle ne pouvait manquer de régner en souveraine à la fois sur l'Académie et sur le monde.

Ce n'avait point été sans peine, et cette élection, qui avait été le suprême effort de la puissance fort ébranlée du secrétaire perpétuel d'Alembert, ne s'était faite que moyennant d'étranges intrigues. On parlait d'un billet que d'Alembert avait subtilisé au comte de Tressan ; on racontait, des brigues qui avaient les apparences presque criminelles. Le

concurrent de Condorcet, Bailly l'astronome, avait élé diffamé de la belle sorte, et vainement M. de Buffon s'était déclaré hautement son protecteur. Quand, en février 1782, on procéda au vote, M. de Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, fut élu par seize voix contre quinze à M. Bailly, une voix de majorité — la voix de M. de Tressan !

— Je suis plus content d'avoir gagné cette vic-

I ce

toire, s'écria d'Alembert, que je ne le serais d'avoir trouvé la quadrature du cercle !

Cet homme, quoique vieux, était vif en ses passions — MUe de Lespinasse en était la preuve — mais il portait dans sa destinée d'être trompé dans ses amours. Il croyait, par l'élection d'un philosophe tel que Condorcet, en qui il avait une pleine contiance, avoir assuré d'une façon définitive la majorité à ses amis et leur avoir procuré un chef qui maintiendrait à l'Académie la souveraineté des Philosophes. Cette souveraineté fut brève, et la fille de la Philosophie, la Révolution, se chargea d'y mettre un terme en supprimant à la fois les Académies et un bon nombre d'Académiciens.

Dès les premiers jours, le milieu de l'année 1790, l'hostilité se manifesta de la part de l'Assemblée Constituante, et il fallut employer, pour sauver l'existence de l'Académie et faire voter son mince

budget, des réticences qui n'étaient pas précisément encourageantes. Ainsi, Lebrun, celui qui devait être le troisième consul, le prince architrésorier, le duc de Plaisance, ayant, comme rapporteur de la commission des Finances à examiner les économies qui pouvaient être réalisées dans tous les chapitres du budget; Lebrun, qui certes n'était point hostile, car il avait dès lors commencé à traduire L'Iliade, Le Paradis perdu et la Jérusalem délivrée, ce qui était académique au premier chef, Lebrun disait :

« En créant l'Académie française, Richelieu n'y chercha peut-être que des panégyristes et des esclaves. Elle expie son origine. L'Académie française a des titres à la reconnaissance publique. On n'oubliera pas que plusieurs de ses membres ont été les apôtres de la liberté. »

Mais Lebrun, à propos de dépenses, touche à tout et, dans le projet de décret qu'il a présenté, il a introduit un article qui, seul, suffit à rendre suspecte sa cliente : « L'Académie française continuera d'être sous la protection immédiate du Roi. » M. Biauzat a aussitôt proposé la question préalable : « Les établissements publics, a-t-il dit, sont tous sous la protection spéciale du Roi ; ainsi sous ce rapport, l'article est inutile; si c'est pour établir une protection particulière, l'article a un sens inconvenant « — « Je demande l'ajournement, dit un député, jusqu'à ce que l'utilité de l'Académie française soit constatée. » Et l'ajournement est décrété.

Pourtant, au dehors, l'Académie ne manque pas de défenseurs. Dans le Point du Jour, Barère, qui n'est plus de Yieuzac, mais qui n'est pas encore « l'Anacréon de la guillotine », écrit : « Oublions son origine sous un ministre qui aurait créé le despotisme, s'il n'avait pas existé, et rappelons qu'au char des Lettres est attachée la Philosophie, qui jette les fondements des constitutions politiques et qui régénère les Empires. »

Lebrun revint à la charge quatre jours plus tard ; mais il commença par déclarer qu'il ne parlait point comme rapporteur du comité des finances, mais comme membre de l'Assemblée, comme homme d'Etat, comme dépositaire et juge de tous les intérêts de la nation. Il débuta par dire qu'il n'avait aucune prévention pour les Académies « qui, disaitil, me sont, me seront toujours étrangères ». Cela était imprudent; car lors de la réorganisation de l'Institut, il se fit nommer ou se nomma lui-même de la classe des Inscriptions et Belles-lettres.

Il défendit en termes excellents les Académies en général, l'Académie des Sciences et l'Académie des Inscriptions en particulier. « L'Académie française, dit-il, n'a pas certainement autant de titres, si vous la considérez dans ses rapports avec l'utilité publique; et cependant, Messieurs, elle n'a point été, elle ne sera pas encore sans influence sur la prospérité, sur la réputation même de la France. »

Il faut des historiens, et c'est surtout à ce moment que l'Assemblée doit prétendre à en avoir; il faut

des écrivains politiques pour défendre la Constitution; il faut, avec des mœurs nouvelles, de nouveaux génies pour les peindre et déjà « les théâtres appellent d'autres Corneilles et d'autres Molières pour offrir à ce peuple, jusqu'ici étranger aux plaisirs de la scène, des caractères et des actions qui le corrigent et l'instruisent».

Et, conclut le futur duc de Plaisance : « Tous ces hommes, Messieurs, vous ne les obtiendrez qu'en leur offrant, avec quelques grâces pécuniaires, la vaine fumée des titres et des distinctions. Et vous avez tout cela dans l'Académie française. Avec une dépense de vingt-cinq mille livres, vous créerez encore des génies, et ces génies-là vous attireront encore l'argent du reste de l'Europe. »

Malgré le rabais sur les génies qu'il offrait ainsi à la Constituante, il ne faut point croire que Lebrun triompha sur ce coup qui faisait si curieusement rentrer en scène l'économiste et le rapporteur du comité des finances : il rencontra un terrible adversaire en la personne du député Lanjuinais — son futur confrère à l'Académie des inscriptions. Lanjuinais en voulait d'abord à l'Académie française : « L'Académie française, surtout, disait-il, sur laquelle le gouvernement a non pas une autorité directe, mais une autorité d'influence très efficace, est un établissement dangereux dans un gouvernement libre. L'éloquence ne consiste plus à aligner froidement quelques phrases ingénieuses et correctes. Voltaire, cet écrivain prématuré, malgré ses

supplications avilissantes, n'a été de l'Académie qu'à cinquante ans et n'en était pas moins Voltaire ; Rousseau, Raynal et Mably, dont je déteste les erreurs, mais dontj'admire le génie et les talents, ces hommes qui ont tant fait pour la Révolution, n'étaient pas de l'Académie.

« Richelieu est le fondateur de l'Académie. Le nom de ce fondateur indique assez le but de la fondation et l'expérience n'a que trop bien justifié les profonds desseins de cet 'orgueilleux despote. Le gouvernement avilissait les lettres, mais il réunissait, il protégeait, il dirigeait les littérateurs pour les corrompre et façonner par leurs mains le peuple à la servitude. »

L'eussent-ils pensé les protégés de d'Alembert, les habitués de Julie de Lespinasse qu'ils dussent être traités ainsi"? L'Assemblée avait témoigné à diverses reprises par des interruptions, qu'elle ne trouvait point si médiocre la part qu'avait prise à la Révolution « la famille littéraire de Voltaire ». L'abbé Grégoire se chargea de réfuter Lanjuinais : mais s'il obtint que l'Assemblée votât le projet de décret qui lui avait été présenté par le Comité des Finances, ce fut sous ces deux réserves : que le décret n'était porté que provisoirement et pour cette année ; et que les académies et sociétés seraient tenues de présenter à l'Assemblée nationale, dans le délai d'un mois, les projets de règlement qui devaient fixer leur constitution. Grégoire avait proposé trois mois; sur amendement de Camus, on n'accorda qu'un mois.

Moyennant quoi, il devait être payé, pour la présente année, du Trésor publie à l'Académie française, la somme de 25.217 livres, savoir: au Secrétaire perpétuel pour appointements, 3.000 livres; pour écritures, 900 livres; pour messe du jour de Saint-Louis, 300 livres; pour jetons, 358 marcs à 57 livres. 15 sols : 20.717 livres; pour réparation du coin, 300 livres.

De plus, il était assigné chaque année 1 .200 livres qui seraient données, sur le jugement de l'Académie et au nom de la nation, pour prix, à l'auteur du meilleur ouvrage qui aurait paru soit sur la morale, soit sur le droit public, soit enfin sur quelque sujet utile.

L'Académie française était des trois académies que visait le décret, la moins bien partagée puisque, contre ses 25.217 livres, l'Académie des Inscriptions en touchait 40.098, et l'Académie des Sciences 93.458. Mais la question d'argent n'eut jamais pour elle la moindre importance ; il convient que l'intérêt ne puisse jamais déterminer les sollicitations pour y être admis ; il convient que ce soient des mains désintéressées qui partagent à présent les prix d'importance entre les gens de lettres ou qui distribuent les récompenses à la vertu.

Avec son mois de sursis, l'Académie n'eut que faire de' flâner : elle avait marqué déjà un zèle extraordinaire durant ce mois d'août, où elle se réunissait tous les deux jours — le 2, le 5, le 7, le 9, le 12, le 14, Ici G et ainsi de suite, et chaque

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fois avec quatorze, quinze, seize membres présents! Elle avait tenu le 12 une assemblée générale où elle avait décerné le prix d'utilité de 1.200 livres à l'ouvrage de M. de Pastoret sur les lois pénales. et le prix d'encouragement à .M. Saint-Angé; le 14, elle avait décerné le prix de vertu à François et Nicolas Potfl, père el fils, vignerons à Boulogne, et elle avait regretté de n'avoir pas un second prix à donner à Madeleine Tellier; aussitôt la Reine avait fait savoir qu'elle doublait le prix partagé entre les Potel, et le duc de Pentbièvre, qu'on appelait à présent M. de Bourbon-Penthièvre, avait annoncé qu'il offrait un prix égal pour Madeleine Tellier. Alors, députation pour remercier la Reine et lettres à M. de Bourbon-Pentbièvre. Et voilà qu'un bienfaiteur anonyme ajoutait 000 livres au prix de pareille somme proposé pour l'éloge de Jean-Jacques : lettres, délibérations et le reste. Et qu'on juge par la journée du 25 de ce qu'était la sinécure académique : Le matin, la messe dans la cbapelle du Louvre, avec sermon par l'abbé de Yignerax; dans l'après-midi, réunion ordinaire. Le soir, assemblée publique ; distribution des prix d'éloquence, d'utilité, d'encouragement, de vertu: discours du secrétaire perpétuel, récitation des morceaux de V Imagination, poème de M. Delille. Quand faisait-on la sieste, bon Dieu ? En séance, sans doute.

Dès le 28, l'assemblée générale se réunissait, vingt-trois membres étant présents, pour élire une commission de cinq membres chargée de préparer le règlement demandé par l'Assemblée nationale. Ce furent : le maréchal de Beauvau, M. Suard, M. de Montesquiou, M. de la Harpe et comme de juste, le Secrétaire perpétuel. Tout aussitôt, et avant les vacances, car il y en avait en ce temps là, le projet de règlement fut rédigé: il fut lu le 6 septembre à l'assemblée de l'Académie, où se trouvaient dix-neuf membres, revu, corrigé et adopté ; il fut porté au président de l'Assemblée nationale, qui en accusa réception. Bref, l'Académie était en règle. Sur bien des points, elle avait cédé, au moins avait-elle annoncé qu'elle se conformerait aux goûts et aux passions du temps et qu'ainsi traiterait-elle désormais de tous les sujets de politique et de religion dont elle s'abstenait jusque-là. Mais elle n'avait point voulu d'elle-même rompre les liens qui, depuis Louis XJV, l'attachaient directement au trône. Le Roi protecteur confirmant ou infirmant les élections académiques, cela était une offense à la liberté et il convenait que tombât cetledernière Bastille. On ne la livra pas soi-même; mais ce fut à peu près tout comme : on fit demander au Roi qu'il renonçât à ses privilèges. Depuis le 14 juillet 1789, à quoi Louis XVI n'avait-il pas

renoncé? En vérité, ce n'était point le protectorat

de l'Académie qui dul lui coûter le plus !

Ainsi fut-on mis au large. Le projet de règlement respectait et confirmait les Droits de l'Homme et du Citoyen, et les philosophes optimistes durent penser que par là tout était sauf' — même l'honneur !

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