‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 25 sur 47 · L'AGONIE · texte numérisé non relu

L'AGONIE

L'Académie française avait pu penser qu'elle était sauvée parce quelle avait capitulé devant l'Assemblée nationale et qu'elle avait exactement conformé ses règlements à ce que la Philosophie attendait d'elle : elle comptait sans un de ses membres, celui qui devait le plus peut-être à elle et à la monarchie : c'était un personnage en marge de la société, qui, comme la plupart de ses pareils, avait gardé de sa naissance irrégulière une haine savamment déguisée contre quiconque avait des parents légitimes ; qui, comme eux, de son indigence de début, avait conservé contre les riches, même ceux qui l'avaient aidé de leur bourse, et surtout ceux-là, contre les grands seigneurs et surtout ceux qui l'avaient pris pour complaisant et pour amuseur, contre quiconque était son supérieur par le rang', la fortune, les œuvres et l'intelligence, un de ces envies fielleuses, accrues d'année en année, nourries de toutes les rancunes que fournit la fréquentation des hommes, de toutes les rivalités qu'elle appelle, de tous les dégoûts qu'elle procure.

Et cet homme, élevé par la charité publique et doté d'une bourse dans un collège, s'était, dès sa

262 L'AjCADËMIE FRANÇAISE

sortie, Lancé dans les lettres. A peine s'il avait travaillé pour les libraires et dans des journaux, qu'à vingt-trois ans. une récompense académique avait mis en lumière le nom de Chamfort dont il s'était paré, trouvant moins d'euphonie au prénom de Nicolas qu'il avait reçu à son baptême. Il avait fait des vers qui furent couronnés, et n'en sont pas moins mauvais ; il avait écrit une pièce, La Jeune Indienne, qui fut jouée au Français et qui même y tomba, car elle était détestable. Il avait bâti une comédie, Le Marchand de Smgrne ; c'était pour y dauber les gens titrés qui l'hébergeaient; il avait obtenu qu'on représentât à Fontainebleau devant Leurs Majestés une tragédie : Mustapha et Zèangir, qui était un plagiat ; et, si la Cour applaudit. la Ville s'endormit, mais il avait déjà 1.200 livres de pension sur le Mercure ; la Reine lui avait procuré de plus 1.200 livres de pension sur les Menus ; le prince de Condé l'avait nommé son secrétaire des Commandements et ce fut en attendant qu'il fut lecteur de Madame Elisabeth. Mustapha et Zèangir avait eu quinze représentations et La Jeune Indienne trois. C'est assurément en pensant à lui-même que Chamfort écrivit : « De nos jours, les succès de théâtre et de littérature ne sont guère que des ridicules. » Ces ridicules lui furent épargnés.

Tel qu'il était, pour son discours en vers que l'Académie avait couronné, pour un éloge de Molière, couronné de même à Paris, et pour un

éloge de La Fontaine, couronné à Marseille, Nicolas, dit Chamfort, avait estimé qu'il devait, à trente-cinq ans, recevoir d'emblée la plus haute distinction que pût espérer un homme de lettres ; on le fit attendre, et trois fois, sinon quatre, en cinq ans, il dut se présenter ; mais il fut élu à la fin le 5 avril 1781, en remplacement de M. de Saint-Palave. Tout lui succédait donc; il avait au moins trois pensions, et il s'était si fort lié avec M. de Vaudreuil, l'intime ami du comte d'Artois et le chef de coterie chez Mme de Polignac, qu'il habitait dans sa maison et vivait à sa table. Ces! pourquoi il professait sur l'indépendance des gens de lettres une passion d'autant plus imagée qu'elle était davantage platonique. « Les gens de lettres, surtout les poètes, a-t-il écrit, sont comme les paons à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour et remplissent leur jabot tout à leur aise. »

Il ne se trouvait point mal pourtant de s'être fait paon. Il allait partout, ce Nicolas, choyé, adulé, craint et rente. Il tenait sous le charme de son esprit les auditoires mondains et s'en prenait à des absents, à moins que, flagellant les vices et ridicules de la société, il ne donnât à ses épigrammes un tour impersonnel qui les fît passer. Il était l'homme en possession de dire des vérités

(jui fussent méchantes. Il en surgit un de cette espèce à chaque génération. C'est Je monsieur « quia tant d'esprit ». Il est d'ordinaire autant auteur dramatique que Cliamfort et, comme lui, un « raté » ; c'est l'envieux, né en marge de la société, vivant des bienfaits des uns et des autres, attendant toujours de gagner devant le publie une vraie bataille et de la gagner à la pointe de la plume, s'attachant à tout dénigrer, à tout salir, à tout bafouer, avec l'aigreur surie d'un caractère vilainement bas. C'est une façon de se faite agréer dans les salons que d'y jouer au Cynique. Diogène aurait dû naître en France; vivant, il aurait eu près des belles dames tous les succès — et, mort, son buste en place publique.

Cbamfort a fait un autre ami que M. de Vaudreuil et cet ami c'est M. le comte de Mirabeau. Dans celte usine où, sous la raison sociale 3Iirabeau et Gie, s'élaborent des livres d'bistoire, des traités d'économie politique, des ouvrages obscènes, des brochures financières, militaires, sociales et mirandolesques, Cbamfort est chef des manœuvres blancbisseurs. Il fournit aux pampblets contre la royauté et contre la noblesse certains morceaux de bravoure dont il se vanta plus tard, lorsqu'il eut passé à d'autres maîtres et que, pour se faire bien venir, il leur annonça comment il avait trahi ses bienfaiteurs de la veille. Ainsi assura t-il avoir été pour beaucoup dans ces Considérations sur

l'ordre de Cincinnatus, où on lit des phrases comme celle-ci : « La noblesse moderne de l'Europe, qu'était-elle dans son origine? Des chefs de guerriers féroces qui joignaient la barbarie de la victoire à celle des mœurs, dont les premiers titres furent l'usurpation et le brigandage, et qui ne fondèrent leur prééminence au-dessus de leur nation que sur le droit de commander qu'ils exerçaient dans les combats. Ainsi, les champs de bataille furent le berceau de cette noblesse...

« C'est de là qu'est sortie cette foule de comtes, de ducs, de marquis, qui ont inondé et ravagé l'Europe. Tous ces titres de la vanité humaine n'étaient, dans les premiers temps, que des titres militaires qui marquaient les différents degrés du commandement, mais ces mêmes titres sont devenus bientôt des distinctions et des privilèges éclatants dans l'ordre civil. Bientôt, ils ont fondé cette féodalité barbare qui, pendant des siècles, a avili le genre humain, a fait des nations entières des races d'esclaves et d'un petit nombre d'hommes des races de tyrans. »

Tel est l'esprit du pamphlet dont il serait impossible de faire de plus longues citations, mais si Nicolas dit Chamfort, et même dit de Ghamfor-t, trouve moyen de mettre sous le nom de M. le vomie de Mirabeau (certes l'homme le plus infatué de son titre et de sa qualité) ces attaques contre la noblesse, l'on avouera qu'il ne jouait point mal son jeu d'anarchiste, d'individu antisocial, des-

tracteur et contempteur de la société organisée.

S'il détestait, haïssait et prétendail détruire la noblesse qu'il exploitait el des bienfaits de laquelle il vivait, il n'était pas moins porté à vouloir le renversement de cette Académie dont il avait tant souhaité de faire partie, et où. semble-t-il, il n'avait su s'acquérir de considération, ni s'attirer d'influence. 11 en disait volontiers du mal; ainsi : « L?honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint-Louis qu'on voit également dans les soupers de Marly el dans des auberges à vingt-deux sous » ; ou bien : « L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères a lui, les pensions qu'on exige pour lui des opéras comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc.. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset ». Ici deux vers qu'on voudra bien chercher dans les œuvres complètes du chantre de Vert- Vert.

Sans doute, les avantages que l'Académie lui avait procurés ne lui paraissaient point tels qu'il n'en trouvai de plus sérieux à la détruire et qu'il n'espérât de ceux dont il se ferait le complice des agréments que le Louvre ne lui fournissait plus; aussi ne peut-on douter que, en 1791, il n'ait poussé Mirabeau à proposerd à imposer la suppression des Académies. Sans doute, Mirabeau, de lui-même, n'y répugnait point. Il est des compa-

gnies où l'on exige de ceux qui se proposent les apparences de la probité, une réputation qui ne soil pas infâme et une conduite qui n'outrage pas constamment la moralité publique. Mirabeau savait donc qu'il n'entrerait jamais à l'Académie; par suite, fallait-il qu'elle disparût. Il est heureux que l'Assemblée nationale n'eut point à délibérer de l'Honneur; M. de Mirabeau en eût certainement exigé l'abolition. La pensée, pour des raisons diverses, était donc commune aux deux complices, mais ce fut Cbamfort qui fournit les épigrammes, les perfidies, les anecdotes dont il avait pris soin de s'approvisionner depuis quelques années ; car si, dés sa réception, il s'était montré l'un des membres les moins assidus; si, durant une année entière, il n'avait point paru; si, plus tard, à partir de 84, il venait parfois, c'était des derniers et encore fallait-il quelque circonstance d'élection ou de prix; mais à la fin de 85, il assiste à toutes les séances et il y en a trois par semaine ! Il est chancelier, il est directeur, il est évangéliste : il arrive des premiers, qu'est-ce à dire? Faut-il penser qu'il vient uniquement récolter des armes contre l'Académie, se fournir des traits qu'il ira lancer contre tel ou tel dans les salons où on l'accueille ; est-ce pour préparer rabaissement et provoquer la chute d'une institution à laquelle il doit le peu de notoriété dont il jouit? N'a-t-il point formé d'abord quelque dessein plus ambitieux et ne s'est-il point bercé que son assiduité le mènerait à quelque

emploi, quelque place ou quelque dignité ? Puis, comme il arrive à ee genre d'hommes, s'est-il trouvé d'autant plus ulcéré qu'il a échoué dans le dessein qu'il avait formé et s'est-il retourné vers Mirabeau, ce Mirabeau qu'il semble un peu bien conduire à sa guise et qui lui écrit : « Vous êtes la trempe de mon àme et de mon esprit »?

En vérité le discours que Cbamfort prépara pour Mirabeau, s'il devait, en accord avec les passions et les folies du temps, provoquer et achever l'abolition de l'Académie, ne justifiait guère tant de séances d'espionnage ! 11 est vrai qu'elles étaient payées en jetons, et qu'il pouvait y avoir là pour celui qui méditait la destruction de la Compagnie une jouissance spéciale, telle que Mirabeau, émule du marquis de Sade, l'eût imaginée. Les arguments étaient des plus médiocres et n'effleuraient même pas des questions qui, si elles avaient été posées, eussent certainement embarrassé les défenseurs de l'Académie; «mais, en déclamant sur les privilèges de la naissance et sur les inégalités sociales, sur l'intrusion des grands seigneurs dans un corps littéraire, n'étaif-on pas assuré toujours d'un auditoire complaisant ? Et pourtant qu'aurait-il dit ce public, si un défenseur de l'Académie avait, aux généalogies illustres se perdant dans la nuit des temps, opposé les actes de baptême quasi anonymes d'hommes tels que d'Alembert, Laharpe, Delille, et Chamfort lui-même — n'en pourrait-on citer quantité d'autres? — qui, au berceau, étaient placés

hors de la société, frappés par un préjugé — estce un préjugé? — qu'on disait écrasant; qui n'en avaient pas moins remporté tous les succès mondains et les succès littéraires ; qui, malgré que leur hagage fût aussi hasardeux que leur naissance, étaient entrés à IWcadémie et siégeaient à égalité de fauteuil avec les plus grands seigneurs ?

Qu'a-t-on parlé d'inconscience à propos de Chamfort : c'était un gredin, voilà tout : il y a des gredins qui ont de l'esprit. Us en sont plus redoutables, mais on ne voit pas qu'ils en soient plus sympathiques.

Le coup était monté et les deux Gaspard n'attendaient plus que le moment de faire jouer leur machine : mais comme tout ce que touchait Chamfort, comme Chamfort lui-même, elle rata. Le Mirabeau qui prenait la responsabilité de l'attaque et devait, en prononçant le discours devant l'Assemblée, y prêter le tonnerre de sa voix, le Mirabeau mourut; c'était le 26 avril 1191 : ce jour-là l'abbé Morellet, qui ne croyait à rien, dut penser à part lui que, tel Oza, Je Mirabeau était foudroyé pour avoir prétendu toucher à l'Arche sainte. Mais il ne le dit point : c'eût été trop.

Chamfort n'avait point voulu perdre son morceau d'infamie et, ne pouvant plus le faire passer par l'égout de Mirabeau, il l'imprima tout uniment. Rien de triste comme un feu d'artifice mouillé. Les bons mots ne partirent pas et, s'ils partaient, ils ne portèrent pas. Des gens, même peu scrupuleux, et

fort entichés de révolution, trouvèrent quelque chose de pleutre à cette trahison et que cet homme, qui devait à l'Académie tout ce qu'il était, s'en fît le dénonciateur, après en avoir été l'espion. On avait autre chose à penser, et si Ton eût été bien forcé d'entendre Mirabeau, on s'abstint de lire Chamfort. Il en fut un peu plus infâme et beaucoup plus aigri.

N'empêche que, pour un temps. l'Académie était sauvée. Deux mois plus tard, elle était officiellement admise à l'apothéose de Voltaire. « Le Directoire du département de Paris, considérant l'Académie française comme la famille littéraire de M. de Voltaire, arrêta qu'elle aurait sa place dans cette cérémonie autour du cercueil, conjointement avec la famille de M. de Voltaire. »'En conséquence, l'Académie décida d'envoyer, le 3 juillet, une députation à la lisière du département de Paris, pour recevoir le corps de M. de Voltaire conjointement avec la députation du Directoire, et le conduire dans Paris, au lieu où il devait être déposé, et d'assister en corps, le lendemain, à la cérémonie delà translation. Et la députation suivit, en effet, M. Pastoret, procureur général syndic, depuis Charen ton jusqu'aux ruines de la Bastille et l'Académie — ou ce qui en restait — iigura autour

1. Dans le volume intitulé: Jadis. l'e série. Le Déisme pendant la Révolution, on pourra rechercher les détails que j'ai trouvés sur cette cérémonie.

du char peu funèbre, en compagnie des sapeurs, des élèves militaires (ce qui était Royal-Bourbon), des collégiens, des forts de la Halle, des clubistes, du cortège du citoyen Palloy, des amazones, des nymphes de l'Opéra en costume, des muses et de toutes sortes de cartonnages. Il pleuvait à Ilots. Le départ, annoncé pour une heure, n'eut lieu qu'à trois heures et demie, et Ton mit six heures — six heures! — pour aller de la Bastille à Sainte-Geneviève. Rappelons-nous l'enterrement de Victor Hugo! Faut-il croire qu'il n'y eut pour assister à l'apothéose que ceux qui signèrent à la feuille : Suard, Morellet, Le Mierre, Ducis, Vicq d'Azir et Florian ? Six, c'est peu, quand on" pense aux pèlerinages à Ferney et à l'apothéose anticipée de 1778 où, presque à chaque séance, on adressait des députations au grand homme; où, quand le 30 mars, il se décida à venir, « M. le Directeur et tous les Académiciens présents — au nombre de dix-neuf — avaient été àu-devantde lui dans la première salle ».

Mieux vaut croquant vivant qu'empereur enterré.

Au moment où Chamfort lançait son pamphlet, le sort quiparfois a de ces ironies, le désignait pour directeur pour le deuxième trimestre de 1792 : cela ne le rendit point plus assidu. Depuis les premières séances de 1791 , il avait cessé de paraître ; cela se comprend : la société de ses confrères, en particulier de l'abbé Morellet qui lui avait répondu vertement, n'eût point été pour le réjouir; il préférait

ccllt' des princes et des princesses du jour et M"" Roland avait remplacé pour lui Madame Elisabeth. Mais le règne de Manon fut si court que Chamfopt n'eut même pas la joie d'obtenir de ses amis Girondins la suppression de l'Académie. Les morts et les ministres allaient vite en ce temps.

Ce que la Gironde n'avait point fait, la Montagne allait le faire, avec l'active collaboration du Marais. Le 10 août 1703, le citoyen Grégoire, évèque du Loir-et-Cher, qui se déclara plus tard l'ennemi du Vandalisme, prit la parole au nom du comité d'Instruction publique, pour réclamer la suppression des Académies, surtout de la Française, « l'aînée, qui présente tous les symptômes de la décrépitude ». 11 ne lui ménagea aucune des injures que Chamfort avait mises dans le public, mais, de son cru, il fit cette découverte que « presque toujours le véritable génie est sans-culotte ». Comment douter ensuite que « toutes les sociétés littéraires et autres fussent gangrenées d'une incurable aristocratie ».

11 n'était que de supprimer « toutes les Académies et sociétés littéraires dotées et patentées par la nation ». Ce qui fut fait. Plus tard. Grégoire en rougit et s'eiïorça, dans ses Mémoires, de confondre son discours de 90 et son rapport de 93 : petite lâcheté peu explicable chez un tel homme.

Les scellés furent donc apposés sur les salles de réunion, mais l'abbé Morellet, directeur en fonctions, avait, avec un courage méritoire, caché les

portraits des Académiciens qui décoraient les murs, et il avait emporté les registres des délibérations et les papiers les plus précieux; aussi, lorsque le Premier Consul eut rétabli, presque en son ancienne forme, l'Académie française, Morellet put lui rapporter, avec les lettres patentes de son institution primitive, la suite de ses délibérations ; et elle y retrouva « l'esprit qui l'animait, la modération et la dignité qu'elle avait constamment gardées et des matériaux pour continuer son histoire ». Ainsi la mort n'avait point eu raison de l'esprit.

Page 1