‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 26 sur 47 · LES VICTIMES · texte numérisé non relu

LES VICTIMES

A la date du 10 août 1793, où, sur rapport du citoyen-évêque Grégoire, l'Académie avait été abolie avec « toutes les académies et sociétés littéraires dotées et patentées par la nation », il n'y avait de vivants que trente-deux Académiciens. En effet, par une sorte d'étrange pressentiment, à moins que ce fût par une lâcheté opportune, l'Académie, depuis l'ouverture des Etats généraux, semblait avoir renoncé à remplacer ceux de ses membres qui décédaient. Le dernier élu avait été, le o mars 1780, l'abbé Barthélémy, en remplacement de M. Beauzée. Il avait été reçu, le 25 août seulement, par M. le chevalier de Boufflers, lequel n'avait autant tardé que parce qu'il était retenu à Versailles par ses fonctions de député aux Etats généraux.

Vainement, M. l'abbé de Radonvilliers était mort le 16 avril 1789; le maréchal duc de Duras, le 6 septembre; le comte de Guibert, le 13 mai 1700 ; M. de Rulhière, le 30 janvier 1701 ; M. Séguier, le 24 janvier 1792; M. de Cbabanon, le 10 juillet; le maréchal de Beauvau, le 19 mai 1793,

LA EtEYOLUTION A L'ACADEMIE 275

M. Le Mierre, le 29 juin : aucun de ces huit n'avait été remplacé.

De plus, nombre d'Académiciens étaient émigrés ou réputés tels, d'abord les deux ambassadeurs appartenant à la Compagnie, le cardinal de Bernis et le comte de Cboiseul Gouftier, qui s'étaient refusés à prêter serment: puis les membres du clergé que la persécution avait jetés liors de France, M. de Boisgelin, archevêque d'Aix: le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg- ; l'abbé Maui y, qui n'était guère prêtre, et l'abbé Delille qui ne l'était pas du tout; ensuite, des grands seigneurs comme le duc d'Harcourl, chassé de la province qu'il gouvernait ; comme le marquis de Montesquiou, conquérant de la Savoie, qu'un prompt départ avait seul sauvé de la proscription qui allait l'atteindre au milieu ne son armée victorieuse : à un rang inférieur, comme le chevalier de Boufflers, parti avec M11" de Sabran, qu'il devait tantôt épouser, et profitant de l'hospitalité du prince Henri de Prusse, ce fidèle ami de l'Académie : donc : neuf émigrés à joindre aux huit morts et, de morts, s'entend naturelles, il devait y en avoir encore deux pour le moins en 1701, celle de Vicq d'Azir, le 20 juin, et celle de Florian, le 13 septembre ; naturelles, soit: pourtant tout le monde s'accorde à dire que « le sentiment de frayeur et de chagrin profond » qui avait saisi celui-ci dès son arrestation et durant son emprisonnement à Port-Libre, lui avait communiqué une sorte de maladie de lan-

gueur, et l'on assure qu'à celui-là son assistance à la fête de l'Etre suprême avait été mortelle.

Si l'on allait chercher ceux qui avaient été emprisonnés, hien peu sans doute avaient échappé, car hien peu s'étaient jetés dans le mouvement avec l'abjection qu'il fallait y porter si l'on prétendait plaire aux sans-culottes. A la vérité, l'avocat Target, qui avait refusé d'être le défenseur du Roi, s'était proposé pour être le secrétaire d'un comité révolutionnaire, et le vertueux La Harpe professait les plus subversives doctrines, le bonnet rouge en tête, mais cela même ne l'empêchait point de devenir suspect et d'être emprisonné, tout comme l'étaient Mgr de Roquelaure, Févêque de Senlis, ou le duc de Nivernais, ou l'abbé Barthélémy, que, en septembre 1792, un miracle seul sauva du massacre.

Il faut mettre à part Loménie de Brienne, cidevant cardinal. Malgré toutes les adhésions qu'il avait données à la Révolution; ayant prêté serment à la constitution civile du Clergé ; ayant abdiqué sa dignité d'archevêque de Sens pour prendre le titre d'évêque du département de l'Yonne ; ayant envoyé au Pape sa démission du cardinalat, l'ancien ministre principal auquel la Révolution avait dû la convocation des Etats généraux, avait été arrêté à Sens le 9 novembre 1793: d'abord

incarcéré dans les prisons de la ville, il avait obtenu, pour raison de santé, d'être détenu chez lui. Il paraît bien, d'après l'enquête faite par M. Joseph Perrin (Sens 1896), que ses gardiens le forcèrent à manger et à boire avec eux, alors qu'il avait, le soir, des habitudes d'une extrême frugalité ; puis qu'ils le maltraitèrent. « La peur et les coups qu'il avait reçus, a écrit Picot, joints au travail d'une digestion pénible, lui occasionnèrent une attaque d'apoplexie foudroyante. »

Nul ne crut pourtant à une mort naturelle ; tout le monde voulut qu'il se fût empoisonné avec un poison très subtil qu'il tenait enfermé dans le chaton de sa bague épiscopale. Il paraît bien que cette version n'est point exacte, mais les opinions, la façon de vivre et les actes du cardinal la rendaient vraisemblable. Lorsque, en 1770, il avait été reçu à l'Académie, Voltaire avait écrit à d'Alembert : « On dit que vous vous donnez pour confrère l'archevêque de Toulouse, qui passe pour une bête de votre façon, très bien disciplinée par vous. » 11 avait, en effet, fait profession de philosophie, dès sa thèse en Sorbonne, en 1751, et son caractère prêtait à toutes les hypothèses. Aussi bien, s'il se tua par le poison, il ne fit que devancer la guillotine, qui abattit, le même jour, les cinq têtes de ses parents les plus proches.

Certains, qui s'étaient terrés dans un coin de campagne, comme Daguesseau, Thiard, Saint-

Lambert, Suard, Gaillard, Màrmontél, parvinrent à échapper aux dénonciations et à l'emprisonnement, mais quelle vie ils menaient, quelle existence d'inquiétudes et de terreurs ! 11 semble bien que, sans trop d'encombrés, Sedaine traversa la Révolution, mais il mourut en 171)7; Bréquigny, de même, qui était mort en 1798 ; Morellet, enfin, qui a laissa le récit émouvant de ses transes ri «1rs dangers qu'il traversa, niais qui, fidèle détenteur des titres de l' Académie et des registres de ses délibérations, sut les conserver clans sa maison au péril de sa vie.

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