‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 27 sur 47 · BAILLY · texte numérisé non relu

BAILLY

Ceux qui, par la Révolution, sont morts de mort violente, qu'ils soient montés sur l'échafaud ou qu'ils aient prévenu le supplice par le suicide, sont au nombre de cinq. Ils se nomment Bailly, Gondorcet, Chamfort, Maleshesbes etNicolaï. Un seul fui tué en ! 793, Jean-Sylvain Bailly, garde honoraire des tableaux du Roi, membre de l'Académie des Sciences, de l'Académie française, de l'Académie des Inscriptions : Bailly, l'homme du serment du Jeu de Paume, le premier moteur de la Révolution, le premier maire de Paris, l'homme qui, enivré des acclamations populaires, a laissé s'organiser l'expédition du 5 octobre, si même il ne l'a point mise en marche. Moins de deux ans plus tard, le 17 juillet 1791, obligé, par les ordres de l'Assemblée, la sûreté de la ville, l'impérieuse nécessité de disperser un rassemblement d'assassins et d'émeutiers, il a, du coup, perdu toute sa popularité près des révolutionnaires, et pourtant il n'avait fait rien que de strictement légal, et l'Assemblée, le Directoire et la Municipalité étaient solidaires des mesures qu'il avait prises. Mais il avait requis la garde nationale, il avait déployé le dra-

peau rouge, il avait marché contre l'émeute, et les gardes nationaux, qui commençaient à en avoir assez de recevoir des coups sans en rendre; avaient, au Champ de Mars, riposté par des balles aux pierres qu'on leur jetait. Cette répression, si nécessaire qu'elle fût, avait plongé dans une sorte de désespoir Bailly, qui pouvait bien être un niais sentimental, un de ces constructeurs de sociétés imaginaires qui, transportés dans la réalité, s'affolent au premier péril et se découragent au moindre échec. Dès le 19 septembre, il avait envoyé sa démission au corps municipal ; sur l'insistance qu'on lui avait témoignée, il avait consenti à garder encore ses fonctions jusque dans les premiers jours de novembre. Alors il alla se terrer dans une campagne aux environs de Nantes ; mais, les troubles de la Bretagne et de la Vendée l'effrayant, il eut la pensée de se rapprocher de Paris et de s'établir dans une ville où il trouvât aussi quelque ami partageant ses goûts et ses anciennes études. Il écrivit à Laplace, le mathématicien, qui s'était réfugié à Melun et y était assez tranquille, pour savoir de lui s'il pourrait aussi y trouver un asile. Laplace répondit d'abord affirmativement ; mais c'était en mai 93, la Révolution marchait vite. Vrai ce jour-là, le renseignement se trouva faux au lendemain du 31 mai. Un détachement de l'Armée révolutionnaire avait été envoyé à Melun au moment où — le 5 septembre — Bailly y arriva, sans avoir tenu compte d'une nouvelle

lettre de Laplace l'avertissant des dangers qu'il allait courir. En effet, trois jours après qu'il eut fait sa déclaration de domicile à la municipalité, sortant dans la rue, il fut reconnu et arrêté par des individus — on ne saurait écrire soldais — de l'Armée révolutionnaire ; ils ameutèrent la populace et traînèrent « l'assassin du Champ de Mars » à la mairie. Comme ses passeports et ses papiers étaient en règle, le maire, M. Tarbé des Sablons, voulut le remettre en liberté ; il déploya, pour le sauver, les efforts d'un courage civique qui manqua lui coûter la vie; tout ce qu'il put obtenir fut que Baillv fût détenu à son domicile jusqu'à ce que des ordres fussent venus de Paris. Baillv était si rassuré sur la bonté de sa cause qu'il écrivit aux membres du Comité de surveillance de la Commune : « Je m'adresse avec confiance à votre justice, citoyens, mais je sollicite surtout de votre humanité la plus prompte décision possible, tant pour me tirer d'un état pénible à un honnête homme et à un citoyen libre, que pour la santé d'une femme qui m'est chère, affligée d'une maladie de dix mois, qui compte les moments et à qui l'inquiétude pourrait devenir funeste. » La réponse fut cette parole de Maure : « Nous irons à Melun, nous l'enverrons tout vivant et vous verrez ce que vous aurez à en faire. » Le 14, le représentant Duboucher donna ordre au comité de Melun de transférer le prisonnier sous bonne escorte, et le 6, Baillv était incarcéré à la Force.

11 parut comme témoin au procès de la Reine ; on pourrai! dire, déjà comme accusé; et « ses réponses, toutes concluantes qu'elles étaient, n'ayant pu être entendues que par les citoyens qui étaient présents à l'audience du tribunal », il jugea à propos défaire imprimer, sous le titre: J.-S. Bailly à ses concitoyens, une brochure dans Laquelle il réfutait les inculpations qui avaient été dirigées dès lors contre lui. « On m'a fait des questions, disait-il, sur ce qui s'est passé le 17 juillet au Champ de Mars ; on m'a interrogé sur mes liaisons avec Lafayette et La Rochefoucauld; on a cru que j'avais eu à la cidevant cour des relations criminelles ; on m'a parlé de conciliabules tenus au Château et dont le but devait être d'anéantir la liberté de mon pays. » Il réfutait point par point tous ces griefs. Et il disait en terminant : « J'ai quitté la mairie sans regret. Je n'ai gagné à la Révolution que ce que mes concitoyens y ont gagné, la liberté et l'égalité. J'y ai perdu des places utiles et ma fortune est presque détruite. Je serai heureux avec ce qui m'en reste et la conscience pure, mais, pour être heureux dans le repos de ma retraite, j'ai besoin, mes chers concitoyens, de votre estime; je sais bien que, tôt ou tard, nous me rendrez justice, mais j'en ai besoin pendant que je vis et que je suis au milieu de vous. Je l'avais mérité pendant cinquante ans de probité soutenue et près de trois ans d'un dévouement entier à vos intérêts, sans autre prix que cette estime, ne peuvent que l'accroître et la consolider. »

Tel fut le ton de ses réponses, lorsque le i novembre (14 brumaire) il subit un interrogatoire du juge David, et tels étaient bien les chefs d'accusation qu'il avait prévus. Le 10 novembre (20 bru maire), il comparut devant le Tribunal révolutionnaire: Fouquier-Tinville avait entouré de grossières injures ces griefs imaginaires, mais, dans son exposé, il visait presque uniquement l'affaire du Champ de Mars; il « dressait la présente accusation contre Jean-Silvain Bailly, ex-maire de la municipalité de Paris, pour y avoir, méchamment et à dessein, de complicité avec Louis Capet, Marie- Antoinette et Moitié (sic), dit Lafayette, tramé la fuite de Capet et de sa famille, ce qui tendait à allumer la guerre civile en France, avoir en outre, de complicité avec les mêmes, tramé des complots contre la sûreté intérieure de la France, cherché à allumer la guerre civile et armer les citoyens les uns contre les autres, notamment lors de l'affaire des Théatihs et plus particulièrement lors de l'affaire du Champ de Mars, où il a fait massacrer un nombre incalculable de citoyens, en supposant faussement une émeute, un rassemblement contraire à la loi, lorsqu'elle avait été rigoureusement observée par les pétitionnaires ; et en violant, au contraire, de sa part, les dispositions impérieuses de celles dont il voulait voiler son crime ».

Les dépositions furent vraiment étonnantes. Un nommé [Pierre Dubois, membre du directoire du département de Paris, attesta qu'il avait, près de

l'hùtel des Invalides, vu passer, allant au Champ de Mars, le cortège fatal, lequel n'avait point cette marche imposante que doit avoir la force armée d'un peuple libre; les yeux étaient hagards, élincelants, et l'on marchait au pas de charge, mais. « troublé par la circonstance, il n'avait pu, dans le désordre où l'on marchait, fixer individuellement ni l'accusé ni aucun des municipaux » ; Anaxagoras Ghaumette, homme de lettres et procureur de la Commune de Paris, déposa « de la déclaration du jeune Capet, qui avait dit, à déférentes époques, au maire et à lui, déposant, que l'accusé et La Fayette avaient favorisé la fuite de son père, lors du voyage de Yarennes » ; Louis-Marie Lullier, procureur-général-syndic du département, déposa que, « le jour d'exécrable mémoire », il vit passer la municipalité; « il remarqua l'accusé, qui était d'un air calme et était tranquille comme s'il avait été à une fête » ; et sur cet air qu'il avait, Bailly discuta; il dit qu'il était « très agité »; Lullier répondit qu'il « avait son air radieux, l'air d'un homme qui triomphe du peuple ». Coffinhal, juge au tribunal révolutionnaire, déposa des abus de pouvoir de l'accusé et de sa constante complicité avec La Fayefte. Au surplus, à quoi bon des témoins? Le fait capital, celui de la proclamation de la loi martiale, n'était-il pas avoué? Bailly n'avaitil pas prouvé qu'il n'avait fait en cela qu'obéir aux réquisitions de Treilhard, président de l'Assemblée nationale? S'il était en jugement, pourquoi pas

Treilhard? C'est que Treilhard, membre de la Convention nationale, avait voté la mort du Roi, il avait fait partie du Comité de salut public, il était l'ami de Robespierre, lequel fut accusateur du tribunal criminel de Paris lorsque, durant la Législative, Treilhard en fut président. On n'eut garde d'appeler Treilhard en témoignage ; on lut la lettre qu'il avait écrite le 17 juillet 1791 à Bailly; à toute personne de bonne foi, elle eût paru excuser Bailly. Au tribunal, elle sembla le convaincre. Ce sera donc la peine de mort et la confiscation des biens ; et, à la diligence de l'accusateur public, le jugement sera exécuté sur l'esplanade entre le Champ de Mars et la rivière de Seine, dans les vingt-quatre heures; le drapeau rouge dont il est question au procès sera attaché derrière la voiture et traîné jusqu'au lieu de l'exécution, où il sera brûlé par l'exécuteur des jugements. »

Bailly ne protesta point, tout au contraire : il trouva que tout était bien ainsi et que c'était la justice, puisque c'était la loi. De tels niais qui se laissent tuer avec béatitude sont pires que les scélérats qui les tuent.

Le 21 brumaire. — 11 novembre — Bailly qui avaitdormi comme à l'ordinaire, qui, à son déjeuner, avait pris une tasse de chocolat, puis deux tasses de café à l'eau; celui-là, comme il dit à Beugnot, parce qu'il nourrit et adoucit, celui-ci parce qu'il excite et ranime, car ayant un voyage difficile à faire, il espérait ainsi arriver jusqu'au bout; Bailly

partit à midi de la Conciergerie sous une escorte tout à fait exceptionnelle : « soixante gendarmes d'Remare, toute la gendarmerie du Luxembourg, les réserves de la 3e légion au Champ de Mais et quatre sections de la L" légion, à la Conciergerie. » Durant le trajet, qui dura une heure et demie, nulle insulte ne lui fut épargnée : arrivé à la lin au Champ de Mars où l'échafaud était dressé, on se souvint de brûler le drapeau rouge ; on apporta du feu, et, devant la face du condamné dont les mains étaient liées, un bourreau volontaire, habitué, diton, du tribunal, agita ce lambeau d'étoffe en flamme, de façon à causer au martyr une douleur si vive qu'il ne put retenir un cri.

Mais le Champ de Mars est le champ de la Fédération : « Le peuple, dit le rédacteur du Bulletin du Tribunal, ne voulant pas que cette terre sacrée fui souillée par la présence de ce grand criminel, s'opposa à ce qu'il y fut exécuté ; en conséquence, chacun s'empressa à démonter la guillôttine pour la transporter dans un des fossés qui se trouvent sur le bord de la Seine, au dehors du Champ de Mars, sur la chaussée duquel était arrêté Bailly, qui vit remonter l'instrument fatal. »

Durant cette attente, qui dura trois heures, « il épuisa la barbarie de ses bourreaux : l'un lui crachait au visage, l'autre le frappait du pied; un autre, lui déchirait ses vêtements. Trempé d'eau et saisi de froid, il tremblait de tout son corps. Un

homme l'interpella : « Tu trembles, Bailly ! — C'esl de froid, dit-il. »

La mort mit lin au supplice : « Sa tète tomba sur l'échafaud, dit le rédacteur du Bulletin, aux grands applaudissements des spectateurs et aux cris mille fois répétés de : Vive la République ! »

Telle fut la première des victimes que l'Académie française fournil à l'échafaud.

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