‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 28 sur 47 · II. — CONDOHCET · texte numérisé non relu

II. — CONDOHCET

Deux des membres de l'Académie avaient pris à la seconde phase de la Révolution une part décidée, et s'ils n'avaient point été appelés à des grandes places dans le nouveau régime, l'un d'eux avait exercé une influence qui passait de loin celle qu'il eût pu prendre d'un ministère : c'était Condorcet.

Il était entré à l'Académie en 1782, par un de ces miracles auxquels daignent parfois s'exercer les philosophes et où il n'était point douteux qu'excellât d'Alembert. Mais, alors que celui-ci avait cru désigner ainsi son héritier et lui léguer son sceptre, on avait vu succéder à la période où l'Encyclopédie s'était rendue maîtresse de la majorité et écartait presque à son gré ses adversaires, une période assez terne où beaucoup de grands seigneurs étaient venus prendre siège près de savants comme Bailly ou Vicq d'Azyr, de prédicateurs comme l'abbé Maury, d'avocats comme Target, d'historiens comme Rulhière, de poètes comme Florian et Boufflers, d'auteurs dramatiques comme Sedaine et d'antiquaires comme l'abbé de Barthélemv, tous ou presque, assez médiocrement atteints

du délire philosophique : l'élection de MM. de Ghoiseul-Gouffier, de Montesquiou-Fezensac, de Guibert, d'Aguesseau, d'Harcourt, de Nicolaï, prêtait alors à l'Académie un caractère d'aristocratie plus affirmé qu'il n'avait jamais été puisqu'il s'y trouvait, contre vingt hommes de lettres, dix-huit à dix-neuf très grands seigneurs, dont trois cardinaux, deux à trois évoques et quatre ducs, le reste marquis ou comtes. Le parti des ducs, en ces tempslà, pouvait passer pour une réalité.

L'on ne se battait donc plus à l'Académie sur la Philosophie, mais la bataille continuait ailleurs et avec bien plus d'âpreté : L'un des théâtres de cette bataille était le salon de Mmo de Gondorcet, née Grouchy. M. de Condorcet, qui cumulait aux fonctions de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences celles d'inspecteur des Monnaies aux appointements de 5.000 livres, et qui, moyennant ce titre, logeait, à l'hôtel du quai Conti, outre son ménage, sa mère et un de ses oncles, s'était embusqué là pour tirer sur l'ancien régime. Ce n'est rien que sa brochure sur les Assemblées provinciales, mais les avertissements dont il orne, dans l'édition de Kehl, les ouvrages de Voltaire, donnent quelque idée de l'espèce de fanatisme qu'il éprouve pour le patriarche de Ferney. Ainsi La Pucelle devient-elle « un ouvrage destiné à donner des leçons de raison et de sagesse sous le voile de la volupté et de la folie », et « le mélange de dévotion, de libertinage et de férocité guer-

rière » étalé dans ce même poème est l'image naïve des mœurs du temps. Que ne devait-il pas, il est vrai, à celui qui, lui écrivant, mettait sur l'adresse de ses lettres : « A Monsieur plus que Fontenelle ; A Monsieur plus que Pascal ! » Mais sait-on quand Voltaire cesse de se moquer — ni même quand il commence.

M. le marquis de Condorcet ne se présenta point aux Etats généraux. Sans doute qu'il ne pensa point trouver une assemblée de la Noblesse où il pût être élu et que, tout républicain qu'il se prétendit dès lors, il ne se souciait point d'être confondu avec des gens du Tiers. A défaut de placer ses opinions en discours, il les plaça en articles au Journal de Paris et à la Feuille villageoise qu'il rédigea avec Cérutti. 11 s'était nommé membre de la Commune provisoire, et avait été des quatre commissaires envoyés à Versailles pour réclamer des explications sur l'arrivée du régiment de Flandre ; il avait été membre de ce comité des Recherches qui annonça les comités révolutionnaires ; mais il n'accepta pas moins, en même temps, d'être nommé commissaire de la Trésorerie, car la place était bonne.

On a assuré que ses idées ne tournèrent décidément à la république qu'après le retour de Varennes et que, ne voulant plus rien avoir de commun avec la royauté, il quitta l'hôtel Gonti et donna sa démission de ses diverses sinécures.

L'échauiïburée du Champ de Mars, où se trouva fourvoyée Mme de Gondorcet, acheva cette conversion. « Ma fille, âgée d'un an, écrivit-il plus; tard, manqua d'être victime de cette atrocité et celte circonstance augmentait encore mon indignation. Je la montrai assez hautement pour m' attirer la haine de tout ce qui avait alors quelque pouvoir. »

L'on prétend que ce fut malgré lui qu'il fut mis sur la liste de ceux entre lesquels le Roi devait choisir le précepteur du Prince royal. Il est certain que, d'après son opinion sur la Ptœelle, une telle place lui revenait : elle fut pourtant donnée à M. de Fleurieu ; mais il reçut un ample dédommagement puisqu'il fut nommé député à la Législative.

11 y joua un rôle important, moins à la tribune, bien que tout de même, à plus d'une occasion, il eut imposé son opinion ; bien qu'il se fût fait le rédacteur de cette déclaration du 29 décembre 1791 , par laquelle il annonça et provoqua la guerre que son parti allait tantôt déclarer ; toutefois sa popularité y eut des hauts et des bas; au sujet des émigrés, il avait proposé un projet de loi un peu plus humain, réservant la mort à ceux-là seulement qui porteraient les armes contre la France et cette proposition fut naturellement repoussée. A accélérer le mouvement, on est assuré de recueillir des applaudissements ; ce sont des injures dès qu'on essaie de le retenir.

Elu président en février 92, il devint l'homme important et, de plus en plus, il accentua ses opinions. En matière de finances comme en matière d'instruction publique, de diplomatie ou d'administration, ses propositions, ses déclarations, les manifestes qu'il se chargea de rédiger, furent uniquement inspirés par un esprit de système philosophique, sans aucune application pratique, — sauf toutefois lorsqu'il fit décréter le brûleraient des titres de noblesse — mais il y témoigna de bout en bout une haine de la royauté qui le mena à des démarches injustifiables. M. Antoine Guillois, qui eut entre les mains les papiers des Condorcet et des Fréteau, a écrit : « Mme de Condorcet continuait à l'aider et à le soutenir : Dans une fête qu'elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut quatre cents Marseillais, dont elle fit la conquête. » Les Marseillais n'arrivèrent à Paris que le 20 juillet. Ils avaient signalé leur venue en massacrant, aux Champs-Elysées, un nombre de gardes nationaux parisiens : c'était là l'événement que célébrait Mm0 de Condorcet, en même temps qu'elle préparait ses nouveaux amis à l'insurrection prochaine où la royauté allait périr. M. de Condorcet en était si bien averti que, cinq jours avant qu'elle éclatât, le 5 août, il se transporta à Auteuil avec sa femme, sa fille, sa bellemère et sa belle-sœur, et qu'il s'installa, d'abord chez son amie Mme Helvetius, puis, tôt après, dans un appartement qu'il loua. A présent, on pouvait

tuer le Roi ; la famille Condorcet était à l'abri.

M. de Condorcet arriva le 10 août à l'Assemblée pour y prendre sa part des mesures propres à sauver la patrie. Il indiqua Danton comme ministre de la Justice et l'on assure que ce fut lui qui le fit nommer; il rédigea cette adresse aux Français où l'Assemblée législative s'imagina justifier le coup d'Etat, l'insurrection, la suspension du Roi, et qui, appuyée des Massacres de septembre, servit de programme à la Convention.

Condorcet y fut élu par cinq départements, il opta pour le département de l'Aisne. Il vota le plus souvent a-t-on dit, avec la Gironde : cela revient à dire qu'il ne vota point avec les anarchistes dont l'écartaient sa naissance et son éducation, mais il ne s'engagea réellement dans aucun parti. Il avait trop d'orgueil pour se soumettre et sa politique n'était pas davantage de celles qui entraînent les esprits et font de celui qui la professe un chef de faction. Il y portait la préoccupation mathématique qui avait dirigé la formation de son intelligence. Il est impossible de le méconnaître dans 1' « opinion » qu'il prononce sur le jugement de Louis XVI. Les raisons qu'il donne pour soumettre à un jugement la personne inviolable et sacrée du Roi peuvent paraître paradoxales, mais elles sont déduites avec une rigueur extrême et, de même, les raisons qui empêchent la Convention de juger elle-même et pour lesquelles elle doit renvover le procès à un tribunal

dont les juges seront nommés par les corps électoraux des départements; plus le système d'élection qu'il préconise en cette circonstance est délicat et minutieux, plus il semble satisfait.

Mais, après avoir établi, par les raisons les plus fortes, que l'Assemblée dont il fait partie n'a point le droit de juger, il s'érige en juge : Le 15 janvier, il répond affirmativement à celte première question : Louis Capet est-il coupable de conspiration contre la liberté publique et d'attentat contre la sûreté générale de [Etat :' Le même jour, cet homme qui a soutenu que le peuple seul est juge, refuse que le jugement de la Convention soit soumis à la ratification du peuple; le 17. votant sur la peine « à infliger à Louis Capet », il vote : « La peine la plus grave qui ne soit pas celle de mort. » L'échelle des peines, décrétée par l'Assemblée constituante le 2o septembre 1701, est ainsi réglée : « Les peines qui seront prononcées contre les accusés trouvés coupables par le juré sont la peine de mort, les fers, la réclusion dans la maison de force, la gène, la détention, la déportation, la dégradation civique, le carcan. » Il s'agit donc, dans le vote de Condorcet, de la peine des fers : « Les condamnés à la peine des fers, stipule le même décret, seront employés à des travaux forcés, au profit de J'État, soit dans l'intérieur des maisons de force, soit dans les ports et arsenaux, soit pour l'extraction des mines, soit pour le dessèchement des marais, soit enfin pour tous autres

travaux pénibles qui, sur la demande des départements, pourront être déterminés par le Corps législatif. — Les condamnés à la peine îles fers traîneront, à l'un des pieds, un boulet attaché avec une chaîne de fer. »

Voilà le supplice que, par humanité sans doute, M. de Condorcet substitue à la peine de mort. Une sorte de pudeur a retenu sur ses lèvres ces mots : « Les galères » ; et il a employé une périphrase grâce à laquelle il a passé pour un homme sensible : « Sa mémoire est pure de cette tache ! » a dit un de ses biographes. En vérité, les galères pour un roi, avec les travaux forcés, le boulet et les fers, n'est-ce pas cent fois pis que la mort?

Lorsqu'il s'agit de la peine, Condorcet emploie une périphrase pour appliquer la pire ; lorsqu'il s'agit du sursis, il s'abstient. Noble caractère !

Il eût été beau voir que Condorcet n'eût point eu sa constitution en poche : ce fut sans étonnement qu'il se trouva faire partie de la commission de neuf membres chargée de doter la République de lois politiques nouvelles. M. Arago, qui, dans la séance publique de l'Institut du 14 février 1841, lut une biographie de Condorcet qui fait autorité et qui regorge d'erreurs peut-être involontaires, a écrit : « Après plusieurs mois du travail le plus assidu et des discussions les plus approfondies, cette commission présenta son projet les 15 et 16 février 1793. » Plusieurs mois, et elle ne siégea

qu'après le 21 janvier! Il en est de là comme du vote pour l'appel au peuple. M. Arago dit que Condorcet se prononça pour ; toutes les listes le portent comme ayant voté contre.

Mais il importe peu que la commission ait siégé quatre mois ou vingt-cinq jours. Condorcet avait travaillé, depuis le voyage de Varennes, à un projet de Constitution républicaine ; vraisemblablement, il l'avait rédigé avec un soin extrême depuis le 10 août ; plus tard, il l'avait communiqué à un certain nombre de députés appartenant à ce parti de la Gironde dont avaient paru le rapprocher des aversions communes plutôt que des principes semblables. Il avait écrit avec le plus grand soin cette fuligineuse introduction de cent quinze pages qui est l'exposé de sa panacée politique ; puis il s'était promené, l'équerre et le compas à la main, à travers treize titres comprenant d'innombrables articles, et il avait remis au feu l'administration judiciaire comme la politique. Pourquoi ne pas reconnaître qu'il y avait là quantité d'idées dont les législateurs de Fan III firent amplement leur profit et dont il serait possible encore aujourd'hui de tirer des applications heureuses ? Mais ce n'était point de philosophie ni de Constitution qu'on avait cure pour lors, et la bataille était engagée entre la province, représentée par la grande majorité des modérés, et Paris, représenté par la Commune et par les députés montagnards. Cette bataille ne pouvait se

terminer que par l'anéantissement d'un des partis adverses. Or Condorcet ne comprenait point qu'on tînt plus à vivre et à tuer qu'à recevoir sa constitution. Aussi, en pleine bataille, le membre nouvellement élu du Comité de Salut public proposat-il qu'on fixât un terme auquel les Assemblées primaires fussent convoquées pour accepter ou rejeter la Constitution, si elle était terminée, ou pour créer une nouvelle Convention s'il y avait lieu.

Cette élucubration lui tenait infiniment au cœur. Après les événements du 31 mai et du 2 juin, où, par un extraordinaire hasard, son nom avait été omis sur les listes de proscription, la Convention jugea essentiel de bâcler une constitution pour répondre ainsi, quitte à ne la point mettre en vigueur, aux provinciaux qui réclamaient Celle que Condorcet leur avait promise; elle désigna pour cette besogne cinq commissaires, à la tête desquels Hérault de Séchelles ; ces cinq opérèrent en quelques jours, présentèrent leur travail au comité de Salut public qui y consacra une séance; de là, à la Convention qui y employa — ainsi qu'à toutes les autres matières en délibération — environ treize jours ; trois jours après qu'elle eut été notifiée aux citoyens, la Montagne les invita à voter sur elle, par oui ou non — et avec quelleliberté !

Condorcet, qui, depuis le coup d'État, ne sié-

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geait plus, écrivit une lettre Aux Français sur le projet de la nouvelle Constitution. Sans doute protestait-il à bon droit : « L'intégrité de la représentation nationale avait été détruite par l'arrestation de vingt-sept membres de l'Assemblée. La discussion n'avait pu s'établir librement : une censure inquisitoriale, le pillage des imprimeries, la violation du secret des lettres axaient présenté des obstacles insurmontables à la manifestation du sentiment populaire. » Sans doute, et les critiques étaient vives, détaillées, justes surtout, et il n'était point difficile à un théoricien aussi averti de juger les vices d'une œuvre bâclée par des philosophes d'un jour. Mais son amour-propre d'auteur avait surtout été blessé : « Tout ce qui est bon dans le second projet, disait-il, est copié du premier. On n'a fait que pervertir et corrompre ce qu'on a voulu corriger. »

Critiquer la Constitution d'Hérault de Séchellës, « œuvre sublime », n'était-ce pas « une action infâme » ? Chabot dénonça la lettre de Condorcet dans la séance du 8 juillet et il le fit en des ternies qui ne souffraient point la réplique. Pour ne point accueillir avec enthousiasme l'œuvre sublime, « il fallait être académicien » ; et la haine de l'illettré contre le lettré, la haine du primaire contre le supérieur apparut alors dans toute son atrocité : « Condorcet, dit Chabot, prétend que sa Constitution est meilleure que la votre ; que les assemblées primaires doivent l'accepter ; je propose donc qu'il

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soit mis en état d'arrestation et traduit à la barre. » Sur quoi la Convention décréta, sans autre information, que Condorcet serait arrêté et qu'on apposerait les scellés sur ses papiers.

Prévenu à temps, Condorcet put échapper; mais il savait le sort qui l'attendait et il avait pris ses précautions : « le 30 juin, écrit Jean Debrv, Condorcet proscrit par l'exécrable faction du 31 mai •dernier, avant de se dérober au poignard îles assassins, a partagé avec moi, comme don de l'amitié •qui nous unit, le poison qu'il conserve pour demeurer en tout événement seul maître de sa personne. »

Le 3 octobre, il fut porté sur la liste où figuraient Brissot, Yergniaud, Valazé, Gensonné : la fournée ■des Girondins, mais depuis trois mois déjà, il avait trouvé asile, rue Servandoni, chez la veuve de Louis-François Vernet, sculpteur, à laquelle l'avait •conduit un de ses amis. Il ne la connaissait pas la veille et elle n'avait pas même voulu apprendre le nom du proscrit qu'elle accueillait. De juillet 93 à avril 94, cette admirable femme risqua constamment sa vie pour le salut d'un inconnu. Condorcet, sachant qu'une loi mettait hors la loi ceux •qui seraient trouvés donnant asile aux proscrits, voulait à toute force la quitter ; elle s'y refusait •avec la môme obstination : « La Convention, disait-elle, a le droit de mettre hors la loi, elle n'a pas le pouvoir de mettre hors l'humanité ; vous resterez. » Et pour empêcher le proscrit de s'évader vers la mort, elle mit dans sa confidence

la plupart des habitants de sa maison, qui, si Condorcet avait été découvert, auraient péri avec lui et qui tous conspirèrent son salut.

Le 5 avril, Condorcet parvint à se dérober à la surveillance de son hôtesse ; en veste d'ouvrier, un gros bonnet sur la tête, il s'esquiva, et, de la rue Servandoni, courut d'une baleine jusqu'à la rue de Vaugirard. Rencontré là par un cousin de Mme Vernet, M. Sarret, il échangea quelques mots avec lui; M. Sarret lui dit : « Vous êtes mal déguisé, vous ne connaissez pas votre chemin; vous ne parviendrez pas à sortir de Paris; je ne vous quitte pas. » Et ils marchèrent ensemble jusqu'à la barrière qu'ils franchirent heureusement.

Condorcet avait cru trouver un asile chez des amis qui lui avaient été très chers : M. et Mmc Suard. On sait, par la récente publication de M. René Doumic, à quel degré Condorcet était lié avec Mme Suard. Elle-même l'a dit; mais la vie de son mari et la sienne lui étaient plus chères que celle d'un ami; les Suard refusèrent au proscrit l'hospitalité; même pour vingt-quatre heures. « Personne ne saura jamais les souffrances, les angoisses qu'il endura pendant la journée du 6. » Le 7, un peu tard, poussé par la faim, blessé à la jambe, il entra dans un cabaret de Clamart; il demanda une omelette. « De combien d'œufs? » dit le cabaretier. Condorcet ne savait pas combien on mettait d'œufs dans une omelette :

au hasard, il répondit : « Douze. » Cela le rendit suspect; on demanda ses papiers; il n'en avait point ; on l'arrêta et on le dirigea sur Bourg-l'Egalité, où on l'enferma dans la prison municipale.

Le 8, au matin, lorsque l'appariteur ouvrit la porte du violon pour livrer l'inconnu suspect aux gendarmes qui devaient le conduire à Paris, il ne trouva qu'un cadavre. « Demeuré en tout événement seul maître de sa personne », Condorcet avait dérobé sa tête à la guillotine dressée pour les Conventionnels mis hors la loi. Le poison que Cabanis avait préparé pour lui et qu'il portait dans une bague, lui avait assuré une mort qu'il ne jugea point ignominieuse.

A l'Académie française, il est le second sur la liste funèbre : Bailly, son rival et son émule, l'a précédé dans la mort. A huit jours d'intervalle, Chamfort va le suivre.

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