L'UN DES FAUTEUILS DONNES PAR LE ROI A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
marcheraient les premiers, puis le Secrétaire et le Doyen, « et, après cela, tous Messieurs, deux à deux, selon l'ordre du tableau ». L'ordre du tableau devait également être suivi pour les places en séance et dans toute occasion, sans qu'il fut loisible à qui que ce fût de s'en écarter, car si la qualité d'un Académicien lui avait donné le pas sur un autre, l'égalité eût été rompue.
Ce fut la cause d'une innovation qui marqua : les évèques, nommés à l'Académie, promus ensuite au cardinalat, trouvaient leur dignité atteinte parce qu'ils n'avaient droit qu'à de simples chaises, et ils s'abstenaient pour cette cause de venir aux séances et de participer aux élections; pourtant ils souhaitaient y paraître. L'Académie, de son côté, ne pouvait leur concéder des sièges à bras qui eussent fait distinction. Ce fut alors, le 4 novembre 1713, que le Hoi intervint et lit envoyer des fauteuils pour tous les membres de la Compagnie. Il est remarquable que les quarante fauteuils vont être bientôt bicentenaires. 11 est vrai qu'ils sont à présent imaginaires, mais ils représentent quelque chose qui ne saurait être mis en oubli : l'Égalité.
Le Roi avait ordonné d'abord qu'on en portât trente du garde-meuble de la Couronne, puis il enjoignit à M. de Fontanieu d'en faire faire un pareil nombre qui furent livrés le 4 avril 1714. A la vérité, le Régent les fit emprunter à l'Académie,
au mois de novembre 1720, pour être mis à l'usage des plénipotentiaires au congrès de Cambrai, lequel, devant s'ouvrir dans les premiers mois de 1721, ne s'ouvrit qu'en 1722 et fut dissous en mai 1725. Il est à croire qu'ils ne revinrent pas de Cambrai. En tout cas, le Roi en octroya de neufs, environ vingt ans après; il daigna en accorder encore d'autres le 23 août 177o, et l'Académie décida alors de conserver ses anciens fauteuils pour les séances particulières, les neufs, qui étaient plus étroits, étant réservés aux séances publiques et aux assemblées générales où ils occupaient moins de place, Par là se marque et s'établit la continuité des sentiments des trois souverains, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.
On ne sait guère s'il subsiste de ces fauteuils: on est pourtant assez tenté de présumer, d'après les formes et les styles, que l'Académie en possède assurément un de 1775, vraisemblablement un de 174-j, et peut-être un de 1714, mais les preuves font défaut et il se faut rapporter à une légende transmise par M. Tbiers.
Aux premiers jours du dix-huitième siècle, au 9 juin 1703, remonte une règle suivie durant les cinquante premières années : « que doresnavant, toutes les fois qu'il viendrait à vaquer une place dans l'Académie, celui de Messieurs sous le directorat duquel un Académicien aurait été élu, serait celui qui le recevrait » ; cette règle fut remplacée,
le 18 février 1734, par cette autre : « que le Directeur sous le direetorat duquel la mort d'un Académicien sera portée au registre, sera celui qui fera la rére.ption du successeur en quelque temps que cette réception se fasse, et qu'au défaut du Directeur les mêmes obligations regarderaient le Chancelier du même trimestre ». Cette règle fut, par la suite, en 1773, étendue à toutes les obligations contractées par le Directeur durant son trimestre : elles durent être remplies par lui, même après ce trimestre écoulé ; ainsi fut-il décidé que le Directeur du trimestre d'avril « serait chargé de la harangue au Roi sur son sacre, quand même le Roi ne recevrait les compliments de l'Académie qu'au mois de juillet au plus tard ». Ce qui fut fait et M. Gaillard mena les dix-huit Académiciens à l'audience de Sa Majesté.
Enfin, dans les dernières années de la monarchie, lorsque M. de Montvon, auquel furent attribuées bien des vertus qu'il n'eut point, imagina de faire donation à l'Académie d'une somme de 12.000 livres qui dut être placée en rente viagère sur la tète du Roi et de Mgr le Dauphin, alin de fournir chaque année une médaille d'or que l'Académie décernerait à l'auteur d'un acte de vertu accompli dans l'étendue de la ville ou de la banlieue de Paris, par quelqu'un de la classe du peuple, ce fut encore, selon la délibération du 4 avril 1782, le Directeur qui fut chargé d'en faire,
dans une assemblée publique, l'éloge ou le récit. Il est vrai que, le il avril, l'Académie introduisit ce correctif: « que, dans le cas où le Directeur ne pourrait se charger du discours ou récit mentionnés dans la délibération du 4, ce discours ou récit serait fait par celui des Académiciens que le Directeur prierait de s'en charger ». Celte obligation d'ailleurs se résolvait en quelques mots et de même en était-il pour le compte que rendait le Directeur des motifs qui avaient dirigé l'Académie pour décerner le prix d'éloquence ou celui de poésie. Néanmoins, comme on le voit, les fonctions de directeur comportaient, il y a cent trente ans exactement, les mêmes obligations qu'à présent. Seulement, par la prolixité qui est le vice essentiel des temps actuels, les discours et les récits qui tenaient en deux pages en ont exigé trente pour le moins; d'un acte vertueux qui pouvait être intéressant, on a fait une monnaie qui n'est plus même du billon et, pour les congratulations dont on accable le récipiendaire, s'il est ami. on en exagère autant la longueur qu'on fait des critiques et des épigrammes, s'il est adverse. Il semblerait que le Directeur ne remplît point son office s'il parlait moins d'une heure à chaque fois, et ce qui pour lui n'était qu'un jeu devient par là une charge et parfois un terrible pensum.