‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 7 sur 47 · III. — LE SECRETAIRE PERPETUEL · texte numérisé non relu

III. — LE SECRETAIRE PERPETUEL

D'après les statuts de Richelieu, le Secrétaire, seul entre les Officiers de l'Académie, ne doit pas changer. Il est perpétuel. On lit, à l'article 7 : « Le Secrétaire sera élu par les suffrages des Académiciens réunis au nombre de vingt pour le moins. Il recueillera les résolutions de toutesles assemblées et en tiendra registre. Il signera tous les actes qui seront accordés par l'Académie et gardera tous les titres et pièces concernant son institution, sa fonction et son intérêt dont il ne communiquera rien à personne sans la permission de la Compagnie. » « Le Secrétaire est encore chargé de dresser et bâiller à ceux des Académiciens qui désireraient d'avoir un témoignage de la Compagnie pour justifier qu'ils en sont, un certificat signé de lui et qui sera scellé du sceau de l'Académie. Il consignera dans son registre les résolutions qui seront prises pour l'approbation d'un ouvrage qui aura été examiné par la Compagnie et il en délivrera un certificat écrit en parchemin, signé des officiers et scellé du sceau de l'Académie. »

Il est parvenu jusqu'à nous les lettres de provision qui furent, en 1683, délivrées à messire Fran-

çois-Séraphin Régnier-Desmarais, lorsqu'il fut nommé secrétaire perpétuel en remplacement de M. de Mezeray, et l'on doit penser qu'elles furent les premières expédiées : Conrart n'avait point, semble-t-il, été élu en forme ; Mezeray l'avait été, mais sans qu'il y eût de scrutin, contre quoi, après l'élection, divers Académiciens protestèrent de façon qu'il fut résolu tout d'une voix que désormais l'élection du Secrétaire perpétuel aurait lieu à bulletins secrets.

Il serait intéressant de commenter les termes de ces Lettres et d'en rapprocher le protocole de celui des Lettres royaux, mais ce parallèle se fera de soi.

« l'Académie française « A tous ceux qui ces présentes Lettres verront, salut :

« Le feu Roi Louis XIII, de glorieuse mémoire par son édit du mois de janvier 1635, vérifié au Parlement le 20 juillet 1637, ayant établi notre Compagnie pour étudier la langue française et pour la rendre plus capable de bien traiter toute sorte de matières ; et le Roi Louis le Grand, à présent régnant, nous ayant fait l'honneur de prendre la qualité de notre Protecteur et de transférer nos assemblées dans son château du Louvre, nous ne saurions mieux satisfaire au devoir de notre institution ni mieux répondre aux nouvelles obligations dont nous sommes chargés qu'en prenant un soin extrême de tout ce qui peut le plus contribuer

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à la fin qui nous est proposée par notre établissement ;

« C'est pourquoi, la charge de Secrétaire perpétuel de l'Académie française étant venue à vaquer par la mort de M. Eude de Mézeray, conseiller du Roi et historiographe de France, qui l'a dignement exercée pendant l'espace de neuf ans : et cette charge à laquelle appartient la garde de tous les titres, papiers et registres de la Compagnie, et le soin de tout ce qui concerne les intérêts et les fonctions, ayant besoin d'être remplie d'une personne qui non seulement ait le mérite et la capacité nécessaire pour s'en bien acquitter, mais qui soit encore recommandable par son zèle pour notre Compagnie et par son application à nos exercices.

« Nous avons choisi pour cet effet, Messire...

« A ces causes nous lui avons donné et donnons par ces présentes ladite charge de Secrétaire perpétuel de l'Académie, après qu'il y a été nommé et élu par les suffrages unanimes de la Compagnie assemblée extraordinairement à cet effet; voulant qu'il jouisse de ladite charge avec tous les honneurs, privilèges, droits et prérogatives qui y sont attribués et de la même manière qu'en ont joui les précédents Secrétaires à condition d'observer exactement tous les statuts et règlements de la Compagnie, de tenir bon et fidèle registre de ses délibérations et généralement d'obéir et de se soumettre à tous les ordres de la Compagnie, ce qu'il

jurera et promettra entre les mains du Directeur ou, en son absence, en celles du Chancelier auxquels nous mandons de l'installer en ladite charge en vertu des présentes lettres de provision que nous avons ordonné lui être expédiées... En témoignage de quoi nous avons fait sceller ces présentes du scel de l'Académie, à Paris, au château du Louvre, l'Académie y séant, le. ..jour de MVIC quatre-vingttrois et de notre Établissement le quarante-huitième... »

Les termes de ces Lettres et le protocole qui y est suivi sont essentiels à connaître. Mais il y est en réalité fort peu question du détail de ces fonctions qui s'étaient accrues à chaque fois que s'étaient augmentés les travaux de l'Académie.

Telles que ces fonctions sont définies par le brevet, le Secrétaire perpétuel avait, outre la garde matérielle des registres, la garde morale des traditions de la Compagnie ; c'était lui qui la rappelait à l'observation des règlements, qui assurait la perpétuation des usages, en même temps que, à toutes les communications écrites, il répondait au nom de l'Académie. Trésorier de l'Académie, il était chargé, à ce titre, de recevoir les jetons et d'en donner récépissé à celui qui les lui délivrait de la part du ministre ; il en faisait la distribution entre les Académiciens selon un règlement qui fut arrêté

le 2 janvier 1673 ; il en tenait registre et devait en rendre compte à la fin de l'année, d'abord à la Compagnie, puis au ministre, auquel il remettait un état signé du Directeur et du Chancelier. C'était entre ses mains qu'étaient apportées les pièces de concours envoyées au libraire de l'Académie, les manuscrits du dictionnaire et les feuilles à mesure qu'elles étaient imprimées ; on avait admis qu'il devait présider en l'absence du Directeur et du Chancelier, mais cette question de présidence, de même que celle du rang que les Officiers tiendraient dans les marches et les cérémonies, fut constamment agitée et fit l'objet de délibérations à l'infini, tant l'Académie était jalouse de ses droits, désireuse de maintenir son indépendance, opposée à toute tyrannie.

Jouissant des privilèges que sa place et sa fonction lui assuraient, le Secrétaire perpétuel, pour peu qu'on le laissât faire, pouvait s'ériger en maître vis-à-vis de ses confrères, imposant ses ordres et dictant ses volontés comme à des serviteurs, à moins qu'il ne se donnât les airs d'un cuistre de collège gourmandant des écoliers. Si, en l'absence des deux premiers Officiers qui pouvaient n'être guère assidus, il était appelé de droit à présider, il en tirait un cumul de fonctions qui n'était pas sans inconvénients : aussi, de même qu'il paraît n'avoir jamais fait partie des bureaux nommés pour examiner les pièces des concours et qu'il est seulement chargé de recevoir celles-ci et de les numé-

roter selon l'ordre où elles lui sont arrivées (séance du 3 juillet 1673 , de même il ne préside qu'à défaut du Doyen ; il marche avec le Doyen, et après lui, dans les cérémonies ; et ce n3est que si le Doven se récuse que, le Directeur et le Chancelier étant absents, il répond aux discours de réception. A la vérité, il ne s'agit que du Doyen ; ceux qui viennent en ancienneté après le Doyen ne sont point préférés au Secrétaire.

Les questions de préséance se trouvèrent résolues du même coup que les autres concernant le Secrétaire perpétuel par un règlement spécial du 9 novembre 1713, fait lors de la mort de l'abbé Régnier-Desmarais ; on avait pris en effet pour habitude de profiter de la vacance du Secrétariat pour introduire les modifications dont l'usage avait prouvé la nécessité : de la sorte, le nouveau titulaire ne pouvait se blesser de se trouver en présence d'une situation nouvelle. Il fut donc résolu que le Secrétaire perpétuel ne pourrait être élu par moins de dix-huit votants (c'était là un abaissement du quorum qui, d'après les Statuts, devait être de vingt), et qu'il promettrait d'exécuter les nouveaux règlements : tenir registre de toutes les délibérations de la Compagnie, y marquer les noms des Officiers élus à chaque trimestre, la mort des Académiciens, le jour du service, celui des élections, le nombre de ceux qui y auraient assisté et autres

circonstances semblables; de même, s'il était arrivé quelque contestation ou quelque incident remarquable par rapport aux élections ou dans quelque autre conjoncture ; à la fin de chaque trimestre, il devait lire à rassemblée tout ce qu'il aurait écrit sur le registre pendant le trimestre et le faire signer par le Directeur et le Chancelier; il laisserait les registres au Louvre et ne les emporterait que s'il avait à v écrire ; il recevrait les lettres adressées à la Compagnie, les communiquerait aux officiers et n'enverrait les réponses qu'après les avoir lues dans l'assemblée ; il ferait délibérer sur les sujets qu'on devrait choisir pour les prix d'Eloquence et de Poésie et ne les ferait publier qu'après qu'ils auraient été approuvés ; il expédierait à chaque Académicien ses lettres de réception; il reverrail les épreuves du dictionnaire et quand, pour le travail pressé, il devrait se retirer chez lui, il serait tenu présent aux assemblées où cette occupation l'aurait empêché de se trouver; de même pendant ses maladies et durant un mois de vacances chaque année. Quand il serait effectivement présent, il aurait double part dans la distribution des jetons. C'était à lui de choisir celui des Académiciens qui tiendrait sa place. Mais d'une façon absolue, cette fois, le règlement rangeait le Secrétaire après le Doven et ne l'appelait qu'après lui et à son défaut, pour suppléer les autres officiers.

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Pour les jetons, ce règlement de 1713 fit pont en toute occasion: ainsi, par décision de 1723, le Secrétaire perpétuel reçut un double honoraire lorsqu'il assistait aux services, et cela dura jusqu'en 1742. Alors, Mirabaud, ayant été élu, trouva peu digne de lui d'être payé autrement que les autres Académiciens et, par une lettre très honnête, il demanda à ses confrères à être traité comme eux tous. Pourtant, la place entraînait quantité de dépenses et si le Secrétariat n'était point rémunéré, bien de ceux qui seraient le plus utiles en cette place ne pourraient la remplir. Au mois de mai 1749, l'Académie profita de ce qu'elle était créancière du Roi pour les jetons des six derniers mois de 1717 et ceux des années entières 1718 et 1719, lesquels n'avaient jamais été payés, pour proposer à son auguste protecteur une transaction en faveur du Secrétaire perpétuel : elle fît présenter par le maréchal de Richelieu un placet, où, après avoir exposé la dette de l'Académie et les motifs qu'elle avait d'y renoncer, le rédacteur, M. de Boze, ajoutait: « L'Académie française, la première de toutes, celle que Votre Majesté honore d'une protection immédiate, est la seule dont le Secrétaire n'a aucun émolument pour cet emploi qui demande beaucoup de soin et de travail, une assiduité continuelle et une infinité de petites dépenses. Sous les deux précédents Secrétaires, l'Académie avait pris le parti de les dédommager en quelque sorte à

ses dépens; elle leur attribuait une double portion de jetons qui se prélevaient sur la masse de chaque séance. Mais celui qui remplit aujourd'hui cette place avec une approbation générale, ayant déclaré qu'il ne l'accepterait point s'il en coûtait la moindre chose à ses confrères, l'Académie voit avec peine que ce désintéressement lui est trop préjudiciable pour le pouvoir soutenir longtemps et, qu'après lui, ceux sur qui elle jetterait les yeux pour le remplacer, ne pouvant plus avec bienséance revenir à la double portion de jetons, refuseraient sous d'autres prétextes. Dans ces circonstances, l'Académie française supplie très humblement Votre Majesté de vouloir bien accorder à son Secrétaire, et en cette qualité seulement, une pension qui lui tienne lieu de récompense et de dédommagement et qui soit toujours une distinction qui rende le choix de ses successeurs aussi facile que convenable et heureux. » Sur quoi, tout aussitôt, le Roi accorda au Secrétaire perpétuel une pension de i.200 livres.

Déjà le secrétaire perpétuel avait obtenu un logement au Louvre. Duclos a dit : « C'est au cardinal de Bernis qu'on doit le logement du secrétaire. ». Bernis qui, comme on sait, fut élu le 26 novembre 1744 et fut reçu le 29 décembre, se contente d'écrire en ses mémoires : « Je devins bientôt l'ami de mes confrères et le bienfaiteur de ceux qui m'avaient été opposés. » En sorte qu'on ignore

la date tout à fait exacte où Mirabaud lut mis en possession de cet appartement situé à l'entresol, au-dessus des locaux réservés, au Louvre, à L'Académie, et composé d'une antichambre, une chambre à coucher, un cabinet-bibliothèque et deux chambres qu'occupaient le valet et la gouvernante. Cela n'avait rien de somptueux, mais rien de tel qu'être logé chez le Roi — et logé gratis

Le secrétariat de Mirabaud, « homme de lettres de la dernière médiocrité », mais précepteur du duc d'Orléans, fds du Régent, fut singulièrement avantageux pour l'accroissement de la place : il y eut le logement, la pension de 1.200 livres, et, dès le 21 juin 1742, l'envoi par M. de Fontanieù, intendant des Meubles de la Couronne, « d'un bureau à l'usage de M. le Secrétaire, avec un tapis de velours vert, galonné d'or ». Cela ne pouvait être que pour son usage personnel, car, aux jours de séance, il continuait à siéger à gauche du directeur.

Ainsi se maintinrent les droits de la fonction durant les secrétariats de Duclos et de d'Alembert, mais, en 1786, le contrôleur général des Finances, M. de Calonne, fit savoir au Secrétaire perpétuel, qui était Marmontel, qu'il souhaitait lui parler; il l'interrogea sur ce que rapportait la place, en même temps que sur ce que touchaient les Académiciens ordinaires. Marmontel répondit que, le jeton étant de trente sous, les plus assidus arrivaient à se faire, par an, mille neuf cents livres et

<juele Secrétaire perpétuel en recevait douze cents. Galonné se récriant sur cette mesquinerie, porta le jeton à trois livres et le traitement du Secrétaire à trois mille, ce qui commença à former une place fort désirable. Pour le jeton, la chose fut faite en janvier 1786; elle ne le fut pour le traitement que le 31 août. Marmontel devait en jouir peu, car, comme on sait, il n'attendit point pour se terrer que l'Académie eût disparu, et après la séance du 7 décembre 1792, il disparut, laissante son oncle par alliance, l'abbé Morellet, l'honneur de sauver les registres de l'Académie, ses titres les plus précieux et les portraits des Académiciens.

De 1634[à 171)3, durant l'espace de cent cinquanteneuf années, l'Académie n'eut que dix Secrétaires perpétuels, parmi lesquels un tint la place quelques jours à peine : Conrart, le premier, fut nommé le 13 mars 1634 ; il eut pour successeur, le 25 novembre 1675, l'illustre historien Mézeray, que l'abbé Régnier-Desmarais, le farouche adversaire de Furetière, remplaça en 1683. Vinrent ensuite : Dacier en 1713, l'abbé Dubos en 1722, l'abbé Route ville qui, élu en avril 1742, décéda en novembre, laissant la plume à Mirabaud, lequel la tint treize années et démissionna en novembre 1755. Alors vinrent: Duclos, de 1755 à 1772; d'Alembert, de 1772 à 1783 ; enfin Marmontel. La biographie de chacun d'eux mériterait d'être écrite et formerait

un chapitre intéressant de l'histoire de la littérature française. Certains des Secrétaires perpétuels ont fait l'objet de travaux particuliers, mais, sauf pour d'Alembert, on ne trouve point, semble-t-il, de monographie, où Ton ait relevé dans le détail leur rôle académique. Il est certain que d'Alembert, bien que d'exception, est choisi à souhait, car il fut celui qui exerça le plus d'influence. Il fut une façon de despote, menant tambour battant ceux de ses confrères qui eussent été tentés de ne point lui prêter une entière obéissance, pratiquant même, a-t-on assuré, la substitution des bulletins, mais c'est évidemment là, contre un Secrétaire perpétuel, une accusation si grave que, fut-elle appuyée de quantité de témoignages, l'on ne saurait y ajouter foi. Ce qui rie saurait être discuté, c'est l'espèce de furie avec laquelle il poursuivait tous les hommes, vivants ou morts, qui n'étaient point avec lui, et autant que lui, mathématiciens et anti-chrétiens : cela surtout. Il imposait à l'Académie la lecture de ce qu'il appelait des éloges et qui n'étaient tels qu'à bon escient, et cela était pour le passé ; pour le présent, les mesures qu'il prit pour les services funèbres, les sujets qu'il proposa pour les prix, la forme de lutte qu'il adopta contre la monarchie, l'espèce de dictature qu'il affecta et qui fit du salon de M"0 de Lespinasse l'obligatoire antichambre de l'Académie, tout montre à quel point les anciens avaient raison de restreindre des pouvoirs dont il n'était pas invraisemblable qu'on fût tenté

d'abuser et qui eussent alors mis l'Académie en servage.

Le secrétariat de d'Alembert fut une époque néfaste pour l'Académie, et il eut, peut-on dire, une influence singulièrement grave sur la France

entière.

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