IV. — LE LIBRAIRE
A côté de ses Officiers, l'Académie avait placé un personnage qui, quoique à un rang inférieur jouait dans son existence un rôle essentiel : c'était le Libraire : « On créa, est-il dit, un Libraire de l'Académie lequel devait aussi lui servir d'huissier. » Et cela eut lieu en mars 1,634, soit près d'une année avant que les Statuts eussent été dressés et approuvés par le Cardinal. Lorsque ces Statuts parurent, ils étaient autrement amples en ce qui regardait le Libraire . On lisait aux Articles XLVIII et XLIX : « L'Académie choisira son imprimeur pour imprimer les ouvrages qui se publieront sous son nom et ceux des particuliers qu'elle aura approuvés. Cet imprimeur sera élu par les suffrages des Académiciens et fera serment de fidélité à la Compagnie entre les mains du Directeur. » Elu par la Compagnie, certes, mais, comme à tout ce que décide la Compagnie, il faut l'approbation du Protecteur ; et le Protecteur fût-il Louis XIV ou Louis XV, entend rester le maître. C'est ainsi que, son libraire Pierre Le Petit étant mort et le fils de ce Pierre ayant abandonné le commerce des livres pour acheter
une charge de secrétaire du Roi, l'Académie avait le 18 août 1687, désigné pour le remplacer le nommé André Pralard, gendre d'Antoine Chrétien, établi depuis 1669, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de l'Occasion et elle n'imaginait point que son choix pùl souffrir quelque difficulté ; mais elle fut avertie, le 22 septembre, qu'il n'était point agréable au Roi et sur-le-champ elle se soumit.
Sans cloute faut- il voir que le Libraire était introduit aux délibérations les plus secrètes de la Compagnie et que, pour en recevoir les ordres à tout moment, il assistait à toutes les séances ordinaires, même à celles où l'on procédait à des élections ; qu'il figurait à toutes les séances publiques sur un siège placé immédiatement derrière les fauteuils destinés à la Compagnie; qu'il était présent aux services des Académiciens, à celle des bassesstalles qui se trouvait au-dessous de celle des hautes-stalles qu'occupait le Directeur ; qu'il remplissait à l'égard de l'Académie toutes les fonctions d'un huissier affidé ou d'une sorte de maître des Cérémonies. Ainsi était-il chargé des convocations à porter au domicile de Messieurs pour toutes les occasions importantes, pour les députations, pour les services funèbres, pour les élections et dans une infinité de cas : il devait prévenir le Directeur et le Chancelier de trimestre que leur nom était sorti, et acquitter toutes les dépenses faites par ordre de la Compagnie. Ce n'était pas tout : il recevait à son domicile, en l'absence du Secrétaire
perpétuel, les manuscrits de proses et de poésie qui concouraient pour les prix et il en tenait soigneusement registre ; il achetait les livres dont l'Académie avait besoin et il revendait ceux dont elle ne se servait plus. Bref, il était l'homme de confiance et l'on comprend à merveille qu'il dût avant d'entrer en charge prêter serment d'être « fidèlement attaché à la Compagnie, de ne jamais rien dire ni faire contre ses intérêts et de tenir secret tout ce qui se serait passé dans ses assemblées. »
Le Libraire avait de plus à passer, avec l'Académie, un contrat de constitution d'une rente de 120 livres au capital de 2.400, destiné par 31. de Balzac au prix d'éloquence et dont il devenait dépositaire et responsable : ainsi le remboursait-il à son prédécesseur et en était-il remboursé par son successeur. Pour le prix de Poésie les sommes qui y étaient destinées étaient mises à chaque échéance mystérieusement entre ses mains.
Il est bien sûr que l'honneur en tout cela était fort supérieur au profit. Le Libraire, pour tant d'heures de continuelle présence et pour tant de services de toutes les natures, recevait un jeton de trente-deux sols chaque fois qu'il assistait à la séance; à partir de 1754, l'Académie trouva plus opportun de lui abandonner les cent soixante jetons qui demeuraient non distribués aux petites vacances de la Fête-Dieu, car l'Académie ne siégeait ni le mercredi, veille de la Fête-Dieu, ni les trois jours de l'octave : cela produisait 256 livres
2 sols et le Libraire recevait de plus le jeton des services et le jeton de la Saint-Louis.
Il advint qu'il considérât que ce n'était point suffisant. Un Libraire de l'Académie, Jean-Baptiste III Coignard, trouva fort importun d'avoir à payer comme l'y obligeait son contrat, les affiches des prix, billets de convocation ou d'invitation, messages et autres dépenses courantes, discours des récipiendaires ou autrement et il en fit des mémoires qu'il présenta au Roi en en demandant le remboursement. Convoqué tout exprès devant l'Académie pour avoir à se justifier, le sieur Coigïiard ne parut point et remit seulement une sorte de plaidoyer où il ne parlait point sur ce chef, mais sur un autre non moins grave. Après une semaine de réflexion , il adressa un Mémoire « où il prétendait justifier le procédé qu'il avait tenu ».
L'Académie, très résolument, interdit à son Libraire, sous peine de destitution, de présenter de tels mémoires; elle enjoignit à Coignard de cesser de poursuivre le paiement des dépenses qu'il prétendait avoir faites dans l'année écoulée, et l'obligea à remettre au Roi la somme de deux mille cinq cent vingt livres qu'il reconnaissait lui-même avoir touchée pour le remboursement des frais faits par lui, pour le service de l'Académie, durant huit années (soit environ trois cent cinquantedeux livres par an). L'Académie ordonna à son Secrétaire perpétuel d'écrire au Directeur qui se
trouvait être, pour le trimestre, le cardinal de Fleury, premier ministre, que ledit Coignard allait reporter au Trésor royal les deux mille cinq centvingt livres. Puis le Libraire fut appelé pour recevoir les ordres de la Compagnie et il dut se retirer aussitôt après les avoir reçus.
Dès cette époque, il était, semble-t-il, extrêmement rare que Ton s'avisât de remettre au Trésor royal de l'argent indûment perçu, car Son Eminence témoigna d'une sincère admiration. « L'on ne peut, dit-il que louer la Compagnie de son attention pour ce qui regarde les intérêts du Roi. » Et quant à Sa Majesté, à qui le Cardinal a rendu compte, « Elle en sait tout le gré possible ». Trop heureux d'avoir échappé à la destitution qu'il eût méritée, Jean-Baptiste III Coignard s'inclina fort humblement et s'acquitta de tout ce qu'on exigeait de lui.
C'est que, outre ces fonctions qui, pour agréables et Hatleuses qu'elles avaient pu paraître à quelquesuns, devaient, au milieu du xvme siècle, passer pour assujettissantes, subordonnées et mal rémunérées, le Libraire en avait d'autres qui devaient être essentielles à son commerce : en même temps que libraire, il était en effet imprimeur, et il avait à ce titre le privilège d'imprimer tout ce que l'Académie mettait au jour, de le débiter par tout le Royaume et à l'étranger, moyennant quelques exemplaires qu'il remettait à l'Académie pour les présents et quarante exemplaires que recevait le Secrétaire
perpétuel pour être distribués à chacun de Messieurs.
C'est là un côté qu'il convient de remarquer aux travaux académiques qu'ils ne portent pour ceux qui s'y livrent aucun autre bénéfice que le jeton de trente-deux sous. 31ais c'est l'Imprimeur- Libraire qui en tire profit : et il n'a point seulement à mettre sous ses presses les œuvres mêmes que produit la Compagnie, mais les pièces d'éloquence et de poésie qu'elle couronne et quantité d'ouvrages de membres de l'Académie : il a en effet pour leur débit des facilités spéciales et qui sont grandes. Il est vrai que en même temps l'Imprimeur se trouve supporter des frais considérables par l'immobilisation des caractères, résultant des lenteurs à la rédaction du Dictionnaire. Entre le 13 février 1677, où le premier cahier de la lettre A fut remis aux mains de l'imprimeur pour la première édition, et le 24 août 1694 où le premier exemplaire fut présenté au Roi, il a passé dix-sept années, et quelles corrections, quels remaniements, il fallut faire ! De. plus l'Académie avait fait d'abord imprimer, en forme d'épreuves, à cinq cents exemplaires, un Essai de Dictionnaire, dont l'édition entière, restée chez le Libraire, fut par lui rapportée et livrée à l'Académie, laquelle l'autorisa par la suite à en faire du carton ; enfin, suivant toute probabilité, une autre édition, allant jusqu'à la lettre N et composée de 656 pages in-folio, fut également imprimée à mille ou douze cents exemplaires et fut aussi
sacrifiée ; mais, de celle-ci, au moins connaît-on un exemplaire; de celle-là, les ruines même ont péri.
Il fallait assurément, pour compenser des frais aussi considérables, que le débit du Dictionnaire fut immense; il paraît bien qu'il le fut : car on ne chôma jamais de libraires-imprimeurs disposés à se sacrifier pour imprimer et publier les nouvelles éditions. M. Delalain qui fut lui-même un des plus connus des imprimeurs-libraires du pays des Ecoles, a soigneusement étudié la généalogie des Libraires-Imprimeurs de l'Académie : ils appartiennent à trois familles, Camusat, Coignard et Brunet, et c'est là un chapitre curieux de l'histoire de l'Imprimerie à Paris, en même temps qu'un paragraphe de l'histoire de l'Académie.
Jean Camusat, qui, le premier, fut pourvu de la charge en 1634 fut nommé tout uniment sans qu'il y eût ni scrutin ni ballottage; ce fut lui qui imprima, en 1638, les Sentiments de t Académie française sur la question de la tragi-comédie du Cid ; il mourut en 1639, et, bien qu'il laissât une veuve qui continua son commerce, le Cardinal-protecteur était sur le moment d'imposer à la Compagnie son protég-é, Sébastien Cramoisy, qu'il devait l'an d'après appeler à la direction de l'Imprimerie Royale, lorsque l'Académie, attendrie par la veuve Camusat, « se disposa à faire à Son Eminence ses remontrances avec très profonde humilité et entière résignation à ce qu'il lui plairait d'ordonner » ; et le Cardinal n'insista point. La veuve Camusat
demeura libraire de l'Académie, et un sien cousin nommé Duchesne qui avait étudié pour être médecin la représenta à l'Académie. Plus tard, elle maria sa fille Denise, à un Pierre JLe Petit, libraire et imprimeur qui devint l'associé de sa belle-mère et lui succéda. Le Petit commença l'impression du Dictionnaire, mais il mourut en 1686 sans l'avoir pu achever. Après l'échec de André Pralard, refusé par le Roi, l'Académie, cette fois selon les formes dont elle usait pour l'élection de ses membres, élut J.-B. Coignard. Une fois qu'il eut été approuvé par le Roi, qu'il eut signé les contrats relatifs au Prix d'éloquence et qu'il eut prêté serment, J.-B. Coignard racheta moyennant six mille livres ce que Pierre Le Petit avait déjà imprimé du Dictionnaire ; il en continua l'impression, mais lui non •plus ne la vit point finir : il mourut en 1689 et fut remplacé par son fils aîné Jean-Baptiste II Coignard devenu l'associé de sa mère. Jean-Baptiste II publia en 1694 la première édition du Dictionnaire, et en 1718 la deuxième. A cette époque, il obtint que son fils Jean-Baptiste III lui fût adjoint, pût le suppléer et fût reçu en survivance. Ce fut ce Jean- Baptiste III que l'Académie contraignit à rendre gorge au Roi, ce qui était admirable ; et de même exerça-t-elle vis-à-vis de lui une clémence exagérée, lorsqu'il imagina — lai cessionnaire du privilège de l'Académie pour le Dictionnaire — d'impétrer le privilège du Dictionnaire de Furetière : on compta que la demande venait de son père et
en lui donnant des blâmes formels, en lui enjoignant de mieux se surveiller à l'avenir, en l'obligeant à délivrer gratuitement des discours de réception un nombre d'exemplaires à celui qui serait reçu et à celui qui recevrait, on lui fit grâce de la destitution.
.ban-Baptiste III Coignard qui succéda en 1735 à son père, imprima, de 1736 à 1740, la troisième édition du Dictionnaire : et n'ayant point de postérité, il fit en 1749 agréer pour son successeur, en qualité de Libraire de l'Académie, le sieur Bernard Brunet dont l'élection fut approuvée par le Roi.
Ce Bernard Brunet appartenait à une famille ancienne dans la librairie et l'imprimerie parisienne. Son père tenait boutique au Palais sous l'enseigne : Au Mercure Galant et lui-même sous l'enseigne : A l'Envie. Il avait son imprimerie à l'hôtel des Ursins, rue Basse-des-Ursins, dans la Cité., qui était à lui pour partie. Il passa contrat avec l'Académie le 10 mars 1749 : et ce contrat, le dernier qui ait été rédigé, énumère au fait toutes ses fonctions et obligations. L'Académie abandonne son privilège à son Libraire et lui en garantit la continuation, moyennant quoi il ne pourra imprimer aucun ouvrage de la Compagnie sans une autorisation délivrée^en forme par le Secrétaire perpétuel. Il lui faudra de même le consentement de la Compagnie pour céder quoi que ce soit de son privilège et il ne pourra rien imprimer que conformément à la copie qui lui aura été remise
LFS OFFICIERS
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et sans y rien changer ; il devra remettre, des discours prononcés, quarante au récipiendaire, trente au Directeur, un à chaque Académicien; de tout ouvrage imprimé au nom de la Compagnie, un à chaque Académicien et un à la Bibliothèque ; et tout ce qui est pour les convocations, les services, la présence aux séances est comme ci-devant. Il fallut l'intervention de la Compagnie près du chancelier de France pour obtenir que le privilège fût délivré gratuitement, vu qu'on réclamait pour l'expédition une somme considérable.
A Bernard Brunet mort en 1760, l'Académie donna pour successeur, avec F agréeraient du Roi, sa veuve et son fils; ce furent eux qui publièrent, en 1762, la quatrième édition du Dictionnaire : la veuve Brunet se remaria peu après à Antoine-Louis Regnard qui mourut en 1767 ; elle reprit alors la charsre comme veuve Resrnard, s'associa un de ses gendres nommé Demonville, mais sans écarter son fils Jacques-Bernard Brunet: celui-ci, confirmé
seul en 1772 à la mort de sa mère dans le titre de Libraire-Imprimeur de l'Académie, se retira en 1774 et laissa en possession son beau-frère Demonville qui était encore en fonctions au moment de la Révolution, mais bien qu'il eût commencé l'impression de quelques feuilles de la cinquième édition, il n'eut garde de protester lorsque, s'emparant du manuscrit, la Convention décréta, le lercomplémentaire an III, qu'il serait remis aux Libraires Smits, Maradan et Cie pour être par eux rendu public après son entier achèvement. Au moins, s'il y eut là destitution, ne peut-on pas dire qu'il y eut confiscation, la charge de Libraire de l'Académie ne comportant aucune finance, les contrats de rente des prix ayant été consolidés et réunis et par là celui du prix Balzac remboursé.