‹ L'Académie francaise, 1629-1793Chapitre 9 sur 47 · I. VISITES. — APPROBATION · texte numérisé non relu

I. VISITES. — APPROBATION

Pour assurer la pérennité de l'institution qu'il avait fondée, le Cardinal-duc en devait régler le recrutement que, lui vivant, il entendait garder sous la main, quoique en lui laissant certains airs de liberté et même une façon d'indépendance. La Compagnie, on ne pouvait en douter, devait nommer elle-même ses membres et choisir ceux qu'elle s'agrégerait : mais il convenait que son choix eût lieu sous le bon plaisir du Protecteur, avec l'aveu de celui qui serait présenté ; ces deux conditions remplies, elle passerait à l'élection. Il faudrait donc, pour faire un Académicien, le concours et l'expression simultanés des trois volontés : et ce fut pour avoir oublié qu'elle était seulement une des personnes de cette trinité que l'Académie reçut des échecs qui lui furent cruellement sensibles.

Dès le début de son installation au Louvre,

elle avait senti combien il était nécessaire qu'elle fût assurée du consentement de ceux qu'on présenterait; aussi avait-elle décidé sur la proposition de Perrault, le 21 novembre 1672, que avant de passer au scrutin sur celui des noms qui aurait obtenu à un premier tour le plus de suffrages, « on demanderait s'il y avait quelqu'un de la Compagnie qui assurât et répondît qu'il le souhaitât », et il fallait d'abord que « quelqu'un en eût rendu un témoignage bien positif ». Ce n'était donc pas là une déclaration de candidature, mais tout de même était-ce une affirmation dont un Académicien prenait la responsabilité et l'on en a des exemples constants, comme, le 21 juin 1688, lors de l'élection de M. de La Chapelle, où M. de la Fontaine rendit témoignage que ledit sieur de La Chapelle souhaitait être de l'Académie.

Néanmoins, l'on peut penser que, dès l67o. l'usage s'était répandu de faire les visites, et que même on en abusait, car l'Académie prit alors un arrêté contre les brigues, mais, les visites ne s'y trouvant désignées, l'on peut douter qu'il s'agisse d'elles, tandis que vingt années plus tard on est assuré qu'elles sont en cause.

Le 5 avril 1701, la Compagnie après une longue et exacte discussion, résolut d'un commun consentement : « Que désormais les sollicitations des prétendants que la coutume avait introduites et qui ne sont propres qu'à rebuter les personnes les plus capables de consoler l'Académie de ses pertes

ne seraient plus tolérées ; que, pour en abolir l'usage, tous Messieurs s'engageraient sur leur honneur à n'avoir jamais d'égard ni à ces sortes de sollicitations, ni à toutes les autres qui paraîtraient avoir été recherchées ou mendiées, et que de plus chacun d'eux ferait connaître dans le public autant qu'il le pourrait et déclarerait à ceux qui solliciteraient qu'elles pourraient plutôt nuire que servir ; qu'à la première séance publique, celui de Messieurs qui se trouverait à la tête de la Compagnie, marquerait la même chose dans son discours et qu'enfin, pour donner plus de force et plus de vigueur à la délibération présente on en rendrait compte à Sa Majesté. Ensuite, de peur qu'avec le temps quelqu'un de Messieurs, faute d'être suffisamment instruit du présent règlement, ne manque à l'observer, on a encore résolu que toutes les fois qu'il y aurait une place à remplir dans l'Académie, le secrétaire de la Compagnie le lirait en pleine Assemblée. »

En effet l'abbé Régnier-Desmarais, secrétaire perpétuel, ayant obtenu audience du Roi pour lui faire la proposition de M. de Malezieux et de M. de Segrais élus en premier scrutin le 28 avril, lui rendit compte de ce qu'avait décidé l'Académie et le supplia d'y donner son approbation, et le Roi, en l'approuvant, dit que « c'était le moyen de faire à l'avenir de plus en plus de bons choix ».

Ce fut à la séance publique du 16 juin 1701 que l'abbé Régnier, secrétaire perpétuel, procédant à la

réception des deux nouveaux Académiciens, annonça solennellement la suppression définitive des Visites. Il dit à M. de Malezieux : «L'Académie a jeté les yeux sur vous dans un temps où, pour être plus en état de ne déférer ses places qu'au mérite et pour ménager davantage la délicatesse des personnes les plus propres à les remplir, elle s'est fait une loi de leur épargner à l'avenir les sollicitations que le seul usage avait introduites et qu'elle ne faisait que tolérer. » Engagement solennel, approbation du Roi qui met à sa délibération « le sceau d'une autorité respectable à toute la terre » ; exaltation, transports, toute la lyre.

On ne tarda point à déchanter.

Le 18 juin 1703, lorsque l'Académie eut à pourvoir auremplacemenldeM.Perrault,M.deTourreil, directeur, pour « anéantir la brigue de M. l'abbé de Chaulieu » qui se présentait, déclara en séance que M. leprésidentdeLamoignon se mettait sur lesrang's. Que M. de Lamoignon, sans avoir manifesté formellement l'intention de se présenter, eût témoigné le désir de faire quelque jour partie de l'Académie ; que M. de Tourreil, en le présentant, n'ait fait que se conformer aux insinuations, sinon aux instructions venues du Roi lui-même, cela ne paraît point faire doute, non plus que M. de Lamoignon ne voulut point se mettre en lutte avec Monsieur le Duc, le Prince de Conti et le Grand Prieur, protecteurs de l'abbé de Chaulieu. Cette fâcheuse aventure, qui montre assez quelle place tenait

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l'Académie dans l'opinion de la Cour, comme le Roi avait garde de ménager l'indépendance, au moins extérieure, de la Compagnie et comme les Princes n'usaient point d'une telle modération, fut de singulière conséquence. D'abord l'abbé de Chaulieu ne triompha point par ce refus de M. de Lamoignon, car le Roi fit savoir à M. de Rohan- Soubise, coadjuteur de Strasbourg, qu'il verrait avec plaisir sa candidature et ainsi M. de Rohan se présenta et fut nommé tout d'une voix.

Mais cela devait servir de leçon : le motif qu'invoquait M. de Lamoignon pour refuser était qu'il n'avait pas été candidat. Il fallait donc qu'on le fût officiellement et qu'on le manifestât d'une façon qui ne pût point être douteuse. Pour cela, il était sans doute deux façons : l'une, qu'on s'adressât à la Compagnie tout entière, ce qui paraissait brutal et d'une politesse médiocre: l'autre, qu'on parlât individuellement à chacun de ses membres et que, par une démarche de courtoisie qui n'eût rien d'une sollicitation et n'obligeât celui qui l'agréerait, ni à une promesse, ni à un refus, on témoignât qu'on désirait être reçu. Les avantages d'une telle habitude étaient à l'infini et on n'eût pu les contester sans mauvaise foi : outre qu'il était nécessaire qu'un candidat se montrât, afin qu'on pût juger s'il était d'une éducation et d'une tenue telles qu'il pût décemment figurer parmi d'honnêtes gens ; que, dans cette visite, il déployait bien plus qu'on ne saurait croire son caractère et le laissait

apprécier ; il était contraint, s'il se trouvait en hostilité contre un ou plusieurs Académiciens, à leur faire en quelque sorte amende honorable et à obtenir d'eux qu'ils le tolérassent en leur société. Assurément, il pouvait s'être produit des faits trop graves pour qu'ils pussent jamais être oubliés, et la visite, alors, rie devait pas plus être reçue qu'elle ne pouvait être faite, mais, du même coup, la candidature tombait. Est-il admissible qu'un homme de lettres qui a dirigé contre un autre homme de lettres une de ces attaques qui déshonorent celui qui l'a portée, lorsqu'on démontre qu'il a menti, ose se présenter pour entrer dans la Compagnie où siège celui qu'il a calomnié, sollicite d'être reçu par lui et lui adresse un compliment dont chaque mot ne saurait être qu'une fourberie, une dérision, une lâcheté et, opportunément, les trois réunies ?

Cela seul suffit pour écarter l'indignité péremptoire.

L'usage était si bien établi que, en 1733, lorsque M. Normand, avocat au Parlement de Paris, tout à fait en réputation, pensa se présenter à la place de l'évêque de Langres, ce fut là la pierre d'achoppement. Il avait fait des démarches près de certains des principaux de l'Académie pour déclarer sa candidature. « L'Académie tenait cette affaire pour bâclée, quand l'abbé de Montgault dit un jour à l'Académie qu'il courait un bruit que M. Normand disait qu'il ne ferait pas les visites.

Ce bruit parut suspect ; on dit qu'il s'en fallait informer; information faite, ce passa pour vrai; M. Normand en écrivit encore à M. de Luçon et dit que les confrères (avocats) le trouveraient mauvais. » Là-dessus, grand émoi contre les avocats « qu'on dit glorieux et incivils », et dont, à la suite, l'Académie ne voulut point durant plus de cinquante ans ; et maintien nettement affirmé des visites. Vingt ans plus tard, l'Académie sembla avoir changé d'opinion et parut vouloir rompre avec la tradition déjà plus que centenaire : dans la séance du 2 mars 1752, « on agita s'il était à propos de laisser subsister l'usage établi pour ceux qui prétendent aux places vacantes dans l'Académie, de faire des visites à tous les Académiciens et il a été décidé unanimement qu'ils ne seraient obligés désormais d'en faire aucune, pas même aux Officiers de la Compagnie ». Mais ce n'est point par des règlements qu'on triomphe d'habitudes aussi invétérées, aussi naturelles et légitimes. Ce vote est inexplicable, car, moins de trois années auparavant, en mai 1749, lorsque le maréchal duc de Belle-Isle s'était présenté pour succéder à M. Amelot, « il avait fait demander à la Compagnie de le dispenser de faire les visites en personne et de lui permettre de les faire faire par son écuyer ». On allait accepter cette proposition lorsque M. Duclos protesta, ramena toute l'Académie à son opinion : « Il fut décidé que M. de Belle-lsle ferait ses visites en personne et il les fit. »

Aussi la décision de 1752, fut-elle lettre morte : les candidats continuèrent à faire des visites et les Académiciens à en recevoir.

Le consentement du Protecteur était encore plus nécessaire, si l'on peut dire, que celui du candidat. Dès le 12 janvier 1635, c'est-à-dire avant même que les statuts fondamentaux eussent été fournis au Cardinal-duc, l'Académie avait décidé « qu'on ne recevrait plus d'Académicien qui n'eût été présenté au Cardinal et n'eût son approbation ». Lors de la rédaction des statuts, c'en fut là le premier article : « Personne ne sera reçu dans l'Académie qui ne soit agréable à Monseigneur le Protecteur ; et qui ne soit de bonnes mœurs, de bonne réputation, de bon esprit et propre aux fonctions académiques »; mais, cela dit, le Cardinal n'avait pas voulu d'un article portant : « Que chacun des Académiciens promettait de révérer la vertu et la mémoire de Monseigneur le Protecteur. » Cela fut ôté pour obéir à Son Eminence, mais il en fut fait mention dans les registres sans que cela fît l'objet d'un arrêté ; et l'usage exigea que chaque nouvel Académicien mît dans son discours un couplet au moins à la gloire du Cardinal.

Voici donc la condition essentielle qui fut d'avoir été proposé au Protecteur et admis par lui ; elle subsista sous le protectorat du Roi, mais dans

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des conditions unpeu différentes; l'Académie, pour toute élection, procéda à un premier scrutin, qui fut appelé scrutin de proposition, après lequel le Directeur allait solliciter l'agréement du Roi ; ce n'était qu'après l'avoir obtenu qu'on procédait au scrutin définitif.

On sait que, dans une occasion mémorable où La Fontaine était en ballottage avec Boileau, et où celui-ci n'avait obtenu que treize voix contre seize à son concurrent, le Roi intervint ; lorsque, le 20 novembre 1683, le Directeur se présenta devant lui, pour obtenir son agréement, le Roi lui dit « qu'il avait appris qu'il y avait eu du bruit et de la cabale à l'Académie ». Le Directeur répondit « qu'il était vrai que quelqu'un avait témoigné publiquement n'agréer pas le cboix qui avait été fait de M. de La Fontaine à la pluralité des voix et en avait parlé avec un peu de chaleur, mais que, du reste, tout s'était passé avec tranquillité et dans les formes ordinaires. Là-dessus, le Directeur ayant voulu expliquer à Sa Majesté quelles étaient ces formes, elle l'interrompit en lui disant qu'elle les savait fort bien, mais que, pour ce coup, elle n'était pas encore bien déterminée et qu'elle ferait savoir ses intentions à la Compagnie ».

S'il y avait eu cabale, c'était, sans doute, contre La Fontaine, le président Rose ayant jeté sur la table un volume des Contes en déclamant contre leur immoralité ; il était naturel que certains Académiciens, lardés des épigrammes de Boileau, se

défendissent de l'avoir pour confrère, mais tout autant, que le Roi choisit, entre le poète de M. Fouquet et son chantre à lui, celui qui lui était agréable; toutefois, il eût été préférable qu'il le dît ouvertement.

L'Académie était restée sans nouvelles de ce qu'avait décidé le Roi durant près de six mois et le bureau avait par deux fois été renouvelé ; M. Dancourt avait pris séance et la mort de M. de Bezons avait ouvert une nouvelle vacance. 11 fallait qu'on en finît, et M. l'abbé Testu, chancelier, fut charg-é d'aller parler au Roi, le directeur, M. l'abbé île La Chambre, s'étant récusé.

M. Testu dit donc au Roi « qu'encore que le mois ne fût pas entièrement expiré depuis la mort de M. de Bezons, et que l'on eût pas encore procédé au premier scrutin pour proposer un Académicien, ce qu'on avait toujours accoutumé de faire avant d'aller au Protecteur, il avait néanmoins été chargé de venir recevoir les ordres de Sa Majesté et lui demander si elle n'avait rien à prescrire à la Compagnie ou pour le fond ou pour la forme de cette élection qui était à faire ». Le Roi répondit « qu'il savait bon gré à l'Académie de la démarche qu'elle faisait et de la disposition où elle était; que, cependant, son intention était que, dans l'élection qui était à faire, elle se conduisît selon l'usage qu'elle avait suivi dans toutes autres et qu'elle se servît de sa liberté ordinaire ». Le mot, ici, était sans doute quelque peu ironique, mais était-il à

Louis XIV ou à l'abbé Régnier-Desmarais, secrétaire perpétuel ? Il couvrait en tout cas une transaction qui ménageait à la fois l'orgueil du Roi et, si l'on veut, la liberté de l'Académie. Boileau fut présenté au scrutin de proposition en remplacement de Bezons, moyennant quoi, lorsque le Directeur vint demander l'agréement de Louis XIV, celui-ci enveloppa, si l'on peut dire. La Fontaine de la même bénédiction, et tous deux furent nommés.

Le bruit que fit une telle affaire fut des plus grands ; mais elle ne fut point la seule et. aux autres occasions, l'Académie s'émut bien moins et l'opinion pas du tout. Le 9 juin 1704, l'Académie, en remplacement de M. l'abbé Boileau, nomme par la pluralité des suffrages M. de Tré ville. M. de Troisvilles (on prononçait Tréville et le plus souvent on l'écrivait ainsi) était, a dit Saint-Simon, un gentilhomme deBéarn, fort agréable etfort galant. Il avait quitté la Cour, s'était jeté dans la dévotion et était en relations avec Messieurs de Port-Royal. Avait-il écrit, comme semble le dire Saint-Simon, « une fine satire de ce qui se passait à la Cour » ? Il n'en est point trace dans ses biographies, même en celle si étudiée et si curieuse que lui a consacrée M. de Jaurgain. En tout cas, lorsque l'abbé de Clerembault, directeur, vint demander l'approbation de l'élection, le Roi répondit qu'il souhaitait que la Compagnie choisît un autre sujet que celui sur lequel elle avait jeté les yeux le neuvième de

ce mois, et cela fut fait tout aussitôt, l'Académie ayant élu l'abbé Abeille.

On ne saurait compter pour une exclusion l'annulation du scrutin tenu pour le remplacement de l'abbé Galois, par lequel l'abbé Fraguier avait été élu : c'était un rappel aux statuts, le quorum nécessaire n'ayant pas été atteint. L'abbé Fraguier fut élu dans une nouvelle assemblée où Messieurs s'étaient trouvés en nombre et il n'y eut qu'à louer ici la vigilance du Protecteur. Mais avec Louis XV l'on rentre dans les exclusions violentes et d'abord assez médiocrement justifiées. Ainsi, mises à part toutes les candidatures écartées pour soupçon de jansénisme, et qui ne furent pas même posées, n'a-t-on pas l'exemple du pauvre abbé de La Bletterie, professeur au Collège Royal, membre de l'Académie des Inscriptions, traducteur de Tacite et auteur de la Vie de Julien l'Apostat ?

Il a été élu le 26 janvier 4 743, en remplacement du marquis de Saint-Aulaire ; M. Hardion, directeur, est allé le proposer. Il est appelé, vers les sept heures, dans le cabinet du Roi et lui fait sa phrase. Le Roi lui répond : « Je ne sais pas si je le voudrai. » Sur quoi, Hardion se retire. A neuf heures, le Roi le fait chercher et lui dit : « Dites à l'Académie que je n'approuve pas son choix et qu'elle en fasse un autre. » Cela fut signifié sans phrases et sans aménité. L'Académie ne répliqua point. Elle s'assembla le 7 février, « procéda à la proposition d'un nouveau sujet, conformément à

l'ordre quelle avait reçu du Roi », et sou choix tomba sur M. de Mairan. Il né fut plus question de l'abbé de La Bletterie.

Louis XV n'entendait point être un protecteur soliveau, et, trente ans plus tard, en 1772, il donna un exemple nouveau de l'importance qu'il attachait aux élections de l'Académie, mais en même temps de l'espèce de faiblesse qu'il faisait alterner avec des violences. A la mort de Duclos, secrétaire perpétuel, il jugea l'occasion venue d'enrayer un mouvement qui entraînait la Compagnie vers les philosophes et faisait des Encyclopédistes des maîtres et presque des tyrans dans les élections. 11 voulait briser le joug et entendait résister. Il écrivit donc au duc de Nivernais, alors directeur, une lettre où il rappelait la Compagnie à l'observation sévère des statuts et où il disait : « Plus l'Académie française est sous ma protection et direction immédiate, et plus je dois exiger la régularité la plus exacte de tous ses membres ; de plus, je leur ordonne d'apporter l'attention la plus sévère et la plus impartiale à l'examen des pièces (jui concourront aux prix, afin qu'ils s'épargnent l'humiliation de voir supprimer ce qu'ils auraient témérairement approuvé. Mon intention est enfin qu'ils aient encore plus d'égards, s'il est possible, aux principes et aux mœurs dans le choix des sujets proposés pour être admis à l'Académie, afin de ne pas se mettre dans le cas d'éprouver un refus qui pourrait leur être désagréable. » Et il

ajoutait : « Vous lirez celte lettre à la première assemblée de l'Académie, vous la ferez ensuite transcrire sur les registres et vous me rendrez compte de l'exécution de mes ordres. »

Ou cette lettre n'avait point d'objet, ou elle avait pour but de prévenir l'élection de d'Alembert comme successeur de Duclos. Ce pourquoi d'Alembert fut élu et le Roi agréa son élection; mais, lorsque, un mois plus tard, la Compagnie procéda au remplacement de l'abbé Bignon et de Duclos, l'Académie, forte de son succès, poussa sa pointe et, sans penser qu'elle risquait gros, s'empressa d'élire deux candidats qu'elle savait pertinemment être des pbilosophes particulièrement désagréables au Roi. C'étaient l'abbé Delille et M. Suard. Le marécbal de Richelieu, chargé de rendre compte au Roi de cette double proposition vint, le 9, « apprendre à la Compagnie que le Roi n'agréait ni l'un ni l'autre et ordonnait à l'Académie de procéder à deux autres élections. M. le maréchal ajouta que Sa Majesté ne s'était point, expliquée sur les motifs de cette exclusion et qu'il n'en rendait compte à l'Académie qu'avec douleur. »

En vérité, l'Académie payait sa bravade : il n'était point d'usage qu'elle s'agrégeât des régents de collège plus que des Réguliers, et il était sans exemple qu'elle en eût élu. Or, l'abbé Delille était récent au collège de la Marche. Le moment était mal choisi pour elle de recruter parmi les adversaires déclarés de la monarchie et les employés

que le Roi avait destitués, et elle donnait ses suffrages à M. Suard, renvoyé de la direction de la Gazette pour mécontentement de la Cour. De plus, elle faisait en une fois les deux élections et, lorsque la séance pour la proposition du successeur de Duclos était indiquée pour le samedi 9 mai, elle y procédait le jeudi 7. Il y avait là deux flagrantes illégalités; mais ainsi l'avait voulu celui qui était désormais, et pour vingt années, le maître de l'Àcademie : d'Alembert.

On persuada à tous ceux qui touchaient au parti et qui étaient de la Cour que l'honneur de la Compagnie et celui des grands seigneurs qui y siégaient consistait à ce que le Roi s'inclinât devant les arrêts de la Philosophie et qu'il revint sur la décision qu'il avait prise. Pour quoi, le duc de Nivernais, directeur, s'empressa d'écrire le 9 au prince de Beauvau pour lui certifier le profond respect qu'éprouvait la Compagnie pour « les intentions du Roi ». Elle avait indiqué une assemblée générale pour le 23, afin d'y procéder à de nouvelles élections, et elle avait en même temps chargé son Directeur « d'avoir l'honneur de porter aux pieds du Roi l'expression de ses sentiments dans cette crise si importante pour elle et de solliciter en même temps sa bonté par rapport à deux sujets que l'Académie, d'après la voix publique, a cru irréprochables ». Le duc de Nivernais, dans la séance du 11, annonça qu'il se rendrait le lendemain à Bellevue, où serait Sa Majesté, et qu'il ne négligerait rien pour justi-

LACADKMIi; FRANÇAISE

fier près du Roi le choix Je l'Académie et pour implorer ses bontés au sujet des deux sujets proposés. On ne s'était donc point incliné, et l'on en a bien la preuve par cette lettre écrite au Secrétaire perpétuel par le duc de Nivernais : « Le Roi persiste à vouloir qu'on procède à de nouvelles élections, comme il a ordonné, mais il ne regarde pas ces messieurs comme exclus absolute ; il prendra des informations sur leurs écrits et sur leurs mœurs, et, d'après lesdites informations, se déterminera dans une autre occasion. »

Il ne restait à l'Académie qu'à se soumettre ou à se révolter ouvertement, ce qui n'eût point manqué d'amener la cassation de la Compagnie et sa dissolution, car le Roi était en verve et il avait alors un chancelier qu'on n'intimidait point. L'Académie crut prudent de filer le câble et, dans sa séance' du 23, elle élut M. de Bréquigny et M. Beauzée, qui passaient pour être mieux pensants. Seulement, le même jour, « il a été arrêté unanimement que chaque Académicien ferait tout ce qui serait en lui pour engager Sa Majesté à lever l'exclusion des deux sujets proposés dans l'assemblée du 7 mai ».

Le duc de Nivernais, avant de finir le trimestre de son directorat, crut devoir écrire au Roi pour lui rappeler « la douleur profonde dont son Académie était pénétrée depuis le malheur qu'elle avait eu de voir désapprouver par Sa Majesté les deux choix qu'elle avait eu l'honneur de lui proposer

dans son élection du 7 mai ». Et il ajoutait : « L'espérance que je lui ai rapportée de votre part, Sire, que vous daigneriez prendre de nouvelles informations et la certitude où elle est quelles ne peuvent être que favorables la soutiennent dans son affliction, et j'ose implorer Votre Majesté pour que votre bonté mette fin à la disgrâce dont nous gémissons. » A cette fois, le Roi céda : aussi bien, ayant admis d'Alembert comme secrétaire, qu'avait-il affaire d'en rebuter la monnaie — et quelle ! Il écrivit donc à son « cousin » le duc de Nivernais, qu'ayant pris des éclaircissements sur l'âge, les principes et les mœurs des deux candidats que l'Académie lui avait proposas, et le compte qu'on lui avait rendu d'eux, se trouvant favorable, il trouvait bon qu'elle les lui proposât lorsqu'il vaquerait des places. Il ajoutait seulement : «Mon Académie doit s'attendre que j'aurai toujours la plus scrupuleuse attention à l'examen des choix qu'elle fera dans ses élections, et que je ne laisserai jamais entrer dans son sein personne dont la réputation ne soit intacte du côté des mœurs et de la probité, ni dont les écrits et les discours soient répréhensibles par rapport aux matières de religion et de gouvernement. Ainsi, je lui recommande, comme j'ai déjà fait, d'apporter la plus grande attention à ne me proposer que des sujets dont les principes et les mœurs soient sans reproche. »

Cette lettre était officiellement communiqué»' à l'Académie, afin qu'elle fût inscrite sur le registre

de la Compagnie et que le paragraphe ci-dessus rapporté fût lu dans chaque assemblée générale au sujet de quelque élection. On le lut sans doute le 17 niais 1774, où l'Académie procéda à l'élection de M. l'abbé Delille en remplacement de M. de La Condamine, et, le 2G mai, où M. Suard fut élu en remplacement de M. l'abbé de La Ville, évèque de Tricomie; mais, à ce moment, Louis XV était mort et la Compagnie n'avait plus à craindre ces tentatives d'autoritarisme par lesquelles il manifestait son sentiment royal. A présent, avec son nouveau protecteur, l'Académie ne s'efforcerait plus d'être discrète en ses choix : d'Alembert et MUe de Lespinasse — celle-ci d'abord — régnaient et gouvernaient; ils ne laissaient pénétrer que les philosophes et les gens de Cour qui faisaient profession de philosophie, les uns et les autres « marqués du signe de la Bète ». Louis XVI aurait bien eu quelque désir de résister, une fois qu'il se trouva libéré des Malesherbes et des Turgot, délégués par la Philosophie à la Révolution, et exécuteurs de ses basses œuvres. 11 eût voulu renvoyer le scrutin lors de l'élection de l'abbé Millot, mais il fut circonvenu, cette fois encore, par le prince de Beauvau, le duc de Nivernais et l'archevêque de Lyon. Ce fut là sa suprême velléité. Aussi bien, cette période de l'histoire académique, de la mort de d'Alembert à la Révolution, est-elle la plus terne et la plus oiseuse. Il semble que la Compagnie ait jeté son feu et épuisé sa force.

Si Louis XYI laissa les événements s'accomplir, à l'Académie comme ailleurs, ses prédécesseurs avaient su exercer leur droit d'approbation, et leur protectorat ne fut point purement honorifique. Il a convenu d'y insister, car on oublie trop souvent que le droit reconnu à l'Académie de se recruter par l'élection était limité par la prérogative royale et que la Compagnie y était soumise comme tous les autres corps souverains.

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