CHAPITRE VI
Ck>nclasion.
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude. Notre but nous parait atteint. Nous voulions démêler les origines de l'ancienne Académie de peinture et de sculpture^ indiquer son véritable caractère^ distinguer ses différentes phases^ montrer qu'à sa naissance elle ré* pondait à de sérieux besoins^ donnait satisfaction à de légitimes plaintes^ et promettait à nos arts du dessin la plus efficace assistance ; nous voulions établir encore que si, sous le grand règne, on la voit investie d'un monopole omnipotent qui mit Tart en péril, tout en créant de pompeuses merveilles, ce n'est qu'une infraction à ses principes, un oubli de son institution, un incident dans son histoire, non son histoire tout entière; et qu'en effet, rendue bientôt à elle-même, réduite à ses seules forces, rétablie sur son vrai terrain, elle introduit dans nos arts autant de liberté
qu^elle y avait imposé de servitude^ non sans maintenir pourtant^ malgré sa tolérance, Tutile et fécond dépôt de nos traditions d'école. Tout cela vient d'être» ce nous sembie, sinon sufQâamment éclairci^ du moins sommairement exposé. Aller plus loin^ ce serait entamer un trop vaste sujet. L'histoire de l'Académie royale, depuis la résurrection de l'Académie de Saint- Luc, c'est-à-dire depuis 1705 jusqu'en 1792, date de sa suppression, est, à vrai dire, l'histoire complète de la peinture et de la sculpture en France au dix-huitième siècle. Un tel hors-d'œuvre deviendrait tout un livre. Qu'il nous suffise de dire que si la France occupe encore aujourd'hui une si grande place dans le monde des arts, elle le doit eu partie, et bien plus qu'on ne le pense^ à notre ancienne Académie.
D'abord c'est quelque chose que d'avoir mis au monde cette série cliarmante de gracieux talents, tous éclos sous son aile, série qui commence à Watteau et se termine à Greuze, en passant par Chardin, Boucher, Pragonard et tant d'autres, aujourd'hui favoris de la mode, naguère objets de son mépris. Sans obéir à ce guide inconstant, sans porter aux faux dieux l'encens qui n'appartient qu'aux beautés ortho* doxes, à la pureté des formes, à la justesse du modelé^ à la grandeur du style, aux véritables maîtres en un mot, il faut savoir goûter, malgré leurs fautes.
ces habiles geiis du dix-huitième siècle et convenir qu'ils ont un charme, un attrait, des séductions sans égales. Nous ne prétendons pas qu'ils les doivent à l'Académie; ce n'est pas à l'école que Ton acquiert de tels dons : il les doivent à Tesprit du siècle^ aux influences et aux excitations de cette société sensuelle et frivole au milieu de laquelle ils vivaient; ils les doivent surtout à la réaction pittoresque qui suivit brusquement l'oppression de Le Brun. Mais si l'Académie n*a pas créé ces grâces originales, elle en a favorisé Tessor; elle a su s'associer au mouvement du siècle, ne jamais contrarier l'inspiration individuelle, ne rien exclure absolument : ce qui ne veut pas dire qu'elle ait tout approuvé. Combien n'a-t-elle pas au contraire contenu et tempéré le désordre de cette émancipation téméraire? Qui peut dire à quels excès d'incorrection, de négligence et de monstrueux caprices les novateurs eussent été emportés si, à peine au sortir de l'école, ils s'étaient vus, comme nos jeunes talents d'aujourd'hui, abandonnés à euxmêmes, sans frein, sans garde-fou, s'il n'y avait pas eu là celte ancienne et puissante institution devenue leur famille, qui leur offrait à tous un appui, un contrôle, des devoirs, des honneurs, ou tout au moins des espérances. La licence fut grande malgré l'Académie; sans elle il ne fût rien resté debout. Et de tout
ce qu'elle a sauvée ce qui lui fait le plus d'honneur, ce qu'elle a maintenu dans sa pureté native^ même aux plus mauvais jours^ c'est Thabile maniement du pinceau et cette franche manière de rendre la nature et d'exprimer la vie qui constitue l'art du portrait, cet art national parpai nous^ cette première et solide base de la peinture. En veut-on voir la preuve? Il est à rÉcole des beaux-arts des salles où par malheur le public n'entre pas, salles réservées aux délibérations de MM. les professeurs. Tâchez d'y pénétrer, vous y y verrez toute une galerie d'intéressants portraits provenant de l'ancienne Académie; ce sont les professeurs qui se sont peints eux-mêmes ou fait peindre par leurs confrères. Ces portraits sont presque tous vivants, sans manière, sans convention, franchement conçus, fermement peints. Sont-ils tous de Rigaud, de Toqué, de Largillière et des autres maîtres en renom? Pas du tout. La plupart portent des signatures qui vous étonneraient, des noms presque inconnus; c'est donc la moyenne de l'école que vous avez devant les yeux. Ces mêmes hommes^ pour se mettre à la mode, pour plaire aux turcarets, pour vendre mieux leurs toiles, faisaient peut-être, hors de l'école, de la pauvre peinture, de l'art de fantaisie, de fades compositions; mais, quand ils le voulaient bien, voilà ce qu'ils savaient faire, voilà ce qu'ils enseignaient.
voilà ce qu^ils nous ont transmis. Rien ne dit mieux que ces portraits en quelle estime il faut tenir, malgré sa frivole apparence^ la. compagnie qui a perpétué un fonds d^éludes aussi solide, et d'aussi bonnes traditions. Pour peindre avec cette vérité, dans un tel temps, il faut plus qu'un heureux hasard, plus que le mérite de quelques hommes, il faut l'esprit de suite et la constance d'une grande institution.
Ce serait ici le lieu de revenir à notre point de départ, de traiter en termes moins succincts les questions que nous avions posées. D'abord, n'est-il î)as regrettable qu'en créant en 1803 l'éminente compagnie qui remplace aujourd'hui l'ancienne Académie de peinture et de sculpture et son annexe l'Académie d'architecture, on se soit volontairement privé des moyens d'influence et de crédit sur la jeunesse qu'assuraient à ces corps une large organisation et avant tout la nonlimitation du nombre de leurs membres, et leur division hiérarchique? En second lieu n'est-il pas encore temps, sans rien détruire et sans trop innover, de profiter des exemples du passé et de lui faire d'heureux emprunts?
Une classe d'agrégés ou d'auditeurs, placés entre l'école et l'Académie, appartenant à l'une et à l'autre, servant de lien pour ainsi dire entre l'avenir et le présent, ne serait-elle pas une création utile, surtout
si; par une combinaison quelconque, et par exemple en centralisant toutes nos écoles secondaires de dessin, on élevait en face de TAcadémie ainsi restaurée et agrandie, comme aiguillon à son zèle, un établissement rival, quoique inférieur, quelque chose d'analogue à l'Académie de Saint-Luc?
n y aurait beaucoup à dire pour exposer clairement ce projet, pour prévenir les objections, pour en faire ressortir les avantages pratiques : on comprendra que nous nous abstenions. C'est dans TAcadémie des beaux-arts elle-même que sont les juges de ces problèmes : nous leur livrons nos aperçus, sans autre commentaire; ils sauront mieux que nous le parti qu'on en peut tirer. Qu'il nous soit permis seulement d'exprimer un profond regret. Nous ne voyons plus dans leurs rangs un des hommes que ces questions préoccupaient le plus, et qui mieux que tout autre pouvait aider à les résoudre. Souvent Paul Delaroche avait déploré devant nous ce défaut de solidarité, ce vide qui sépare nos générations d'artistes. De sa personne, de ses conseils, il cherchait bien à le combler; mais trouver le remède dans une mesure générale^ dans une large restauration de nos établissements des beaux-arts, voilà, nous n'en doutons pas, ce qu'il eût préféré, et c'eût été beaucoup pour le succès d'un tel dessein que l'autorité de sa parole, la lucidité de son
esprit^ la fermeté de sa raison. Nouveau sujet pour nous, ajouté à tant d'autres, de regretter amèrement cette noble intelligence, et de rendre un public hommage à une mémoire amie, à un nom dignement illustré.