‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 10 sur 22 · CHAPITRE NEUVIEME La question des formes élémentaires · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME La question des formes élémentaires

Nous avons posé les bases de l'accord, réclamé par les vœux de tous et par la nature des choses, entre la doctrine scolastique et les sciences physiques ; mais pour achever d'écarter tout dissentiment, il nous reste encore une grave difficulté philosophique à résoudre. Il a été, ce nous semble, évidemment démontré qu'en admettant la permanence des forces propres aux corps simples, dans les composés, soit organiques, soit inorganiques, la chimie ne se met nullement en opposition avec les enseignements d'Aristote, de saint Thomas et des plus illustres docteurs de leur école. Mais il reste à expliquer comment cette théorie , incontestablement sanctionnée par le suffrage de ces grands maîtres, peut se concilier avec les principes de leur enseignement. Un grand nombre de thomistes déclarent cette conciliation impossible ; et c'est pour cela que, en dépit de l'autorité d'Aristote et de saint Thomas lui-même, ils nient que les forces élémentaires demeurent dans les composés. Voici comment ils raisonnent : la force étant une des déterminations principales de la substance, et constituant son activité, doit nécessairement appartenir, non à la matière qui est, dans toute substance, le principe indéterminé et passif, mais , au principe déterminant et actif, qui est la forme. Si donc' on admettait que les forces des éléments restent dans les composés, il faudrait admettre également la permanence des formes élémentaires; et, par conséquent, il faudrait reconnaître que dans les composés il y a, au-dessous de la forme spécifique, d'autres formes subordonnées. Or, cette pluralité de formes dans une même substance est absolument contraire à l'enseignement de

saint Thomas ; donc, à moins de mettre le saint docteur en contradiction avec lui-même, il faut repousser comme contraire à sa doctrine la permanence des forces.

Pour résoudre cette difficulté, et pour achever de nous rendre compte de h doctrine d'Aristote et de saint Thomas relativement à la composition des corps, nous devons nous demander ce que les deux chefs de l'école péripatéticienne ont enseigné au sujet des formes élémentaires.

La solution de ce second problème est indispensable à la complète réalisation de notre dessein et à la conclusion d'une paix durable entre la philosophie et les sciences physiques. Car ce ne sont pas seulement les forces des corps simples, mais ces corps eux-mêmes que la chimie fait subsister dans les composés. Elle affirme que l'oxygène et l'hydrogène continuent à exister après s'être combinés ensemble pour former l'eau, bien que, dans ce nouvel état, leurs forces modifiées par leur influence mutuelle produisent des effets nouveaux. Mais d'après les thomistes, ce point, qui est considéré en chimie comme une vérité, serait une hérésie philosophique ; et celui qui le soutiendrait s'excommunierait par là même de l'école de saint Thomas. Le désaccord subsistera donc tant que nous n'aurons pas écarté cette pierre d'achoppement.

Il y a ici deux questions qu'il ne faut pas confondre et qu'il importe d'examiner sans parti pris : la permanence des formes élémentaires est-elle contraire à l'enseignement de saint Thomas ; est-elle en opposition avec les faits attestés par l'expérience et avec les conclusions légitimement déduites par la philosophie ? La seconde de ces questions n'a évidemment pas de connexion nécessaire avec la première. Le respect que nous professons pour l'autorité de saint Thomas doit certainement nous faire attacher le plus grand prix à son suffrage ; mais nous croirions mal lui témoigner ce respect si nous soutenions sa doctrine dans un point où il nous serait démontré qu'elle est contraire à la vérité; ou même si, pour le mettre d'accord avec ce qui nous semble vrai, nous faisions violence à ses paroles, et nous le contraignions à dire le contraire de ce qu'il aurait réellement dit. Loin de nous la pensée de forcer quelques textes isolés et obscurs pour en tirer une doctrine opposée à celle que le docteur

angélique enseigne dans l'ensemble de ses œuvres. Rien ne nous paraît plus indigne d'un philosophe qu'un pareil procédé. Sûr de notre bonne foi, nous en appelons à celle de nos lecteurs ; et nous espérons fermement les amener à reconnaître que, dans cette seconde controverse comme dans la première, la doctrine la plus conforme aux faits est aussi la plus en rapport avec les vrais principes de l'école péripatéticienne.

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