‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 11 sur 22 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

Doctrine d'Aristote et de saint Thomas sur la nature des éléments ou corps simples.

Avant d'écouter les enseignements des maîtres sur le rôle que jouent les formes élémentaires dans les composés, il faut leur demander ce qu'ils pensent au sujet de ces formes, en tant qu'elles sont dans les éléments eux-mêmes. La chimie, nous l'avons vu, ne veut admettre dans les corps simples aucune distinction réelle entre la forme et la matière. Si elle donne à ces corps le nom de simples, c'est que toutes les observations faites jusqu'à ce jour nous portent à les considérer comme indécomposables, et à voir par conséquent, dans l'activité qui les distingue les uns des autres une propriété essentielle et inséparable de la matière.

Quelle était à ce sujet l'opinion des anciens ? Admettaient-ils, oui ou non, la distinction réelle de la forme et de la matière dans les éléments ?

Nous répondons sans la moindre hésitation : oui, Aristote et saint Thomas ont admis cette distinction. Mais nous ajoutons avec la même assurance, qu'en la déduisant légitimement des faits qui leur étaient révélés par une observation incomplète, ils nous ont imposé l'obligation de la rejeter, du moment que ces faits ont été démentis par une observation plus exacte.

En cette matière, les nouveaux thomistes nous paraissent se méprendre complètement sur la manière de philosopher d'Aristote et de saint Thomas. Ils se récrient très-fort lorsque nous affîr-

inons que ces grands maîtres auraient modifié leurs théories sur la composition des corps, s'ils eussent été éclairés comme nous le sommes sur la fausseté des faits qui servaient de base à ces théories.

L'un des principaux rédacteurs de la Scienza italiana (anno 2, fasc. 2), publiait récemment un article exprès pour démontrer que la doctrine thomiste de la matière et de la forme étant fondée sur des principes absolus, demeure inébranlable quels que soient les faits révélés par l'observation. Pour renverser cette assertion, il suffirait de rappeler la théorie des corps célestes clairement enseignée par saint Thomas, soit dans la Somme théologique (i), soit en plusieurs autres endroits de ses ouvrages.

D'après cette théorie, les corps célestes sont incorruptibles parce qu'ils ne sont pas composés, comme les corps sublunaires, d'une matière séparable de leur forme. On peut voir, à la fin de la philosophie du P. Palmieri, une dissertation du P.Tedeschini qui démontre que tel a été, à toutes les époques, l'enseignement le plus répandu dans les écoles catholiques. Ce n'est donc pas sur des principes a priori que les scolastiques établissaient leur théorie de la composition des corps : car de pareils principes étant nécessairement universels, les théories qui en découlent doivent s'appliquer à tous les corps sans exception. C'est uniquement sur la supposition de la transmutation des éléments terrestres qu'était fondée l'hypothèse de la matière première commune à ces éléments et indifférente à toutes les formes. Aux yeux des anciens, l'air, le feu, la terre et l'eau étaient les principes constitutifs de tous les corps sublunaires, et le dernier résidu tangible auquel aboutissait la décomposition de ces corps.

(l) (( Materia corporis cœlestis secundum se considerata non est in potentia nisi ad formam quam habet; unde illa forma sic perficit materiam quod nullo modo in eo reraaneat potentia ad esse, sed ad ubi lantum, ut Aristoteles dicit. (I. q. 6G. a. 2.)» Saint Thomas dit ici des corps célestes précisément ce que nous disons des corps simples. Il est donc évident que le dissentiment ne porte pas sur une question de principe, mais sur une question de fait, qui doit être résolue par l'expérience. Or, nous avons des preuves d'expérience incomparablement plus décisives pour admettre l'incorruptibilité des corps simples que les anciens n'en avaient pour admettre l'incorruptibilité des corps célestes.

Mais ils voyaient ou ils croyaient voir ces éléments eux-mêmes se décomposer et se changer les uns dans les autres ; de là ils concluaient qu'il y a dans les corps un principe plus primitif encore que l'élément, le substratum commun de toutes les propriétés par lesquels les corps sont distingués les uns des autres ; un principe par conséquent purement passif, capable de recevoir toutes les déterminations, mais n'en ayant aucune par lui-même : • c'est ce qu'ils nommaient la matière première. La possibilité de la séparation étant le signe le plus certain de la distinction, les anciens raisonnaient très-juste en distinguant cette matière des formes élémentaires ; et si leurs observations étaient insuffisantes, leurs inductions étaient parfaitement légitimes.

Aujourd'hui, le scalpel de la science pénétrant bien plus avant dans les entrailles de la nature a mis à nu des faits entièrement cachés à la sagace observation des anciens. Il a été reconnu que les corps considérés jadis comme élémentaires, sont des composés. Les éléments dont l'observation nous a révélé l'existence sont en nombre plus considérable ; et toutes les expériences nous portent à croire que ces éléments ne peuvent être décomposés : c'est pour cela qu'on leur donne le nom de corps simples. Voilà ce qu'il est aujourd'hui impossible de contester. Il n'en faudrait pas davantage pour nous donner le droit d'affirmer que si Aristote et saint Thomas vivaient de nos jours, ils modifieraient leur théorie de la matière première, et reconnaîtraient avec les physiciens modernes que la véritable matière première sont les corps simples. Ils se convaincraient que ces corps réalisent parfaitement et réalisent seuls la définition de la matière première donnée par Aristote et admise par toute son école. « J'appelle matière le premier sujet de toutes les transformations, ce qu'il y a de premier dans la production des substances, qui demeure dans les substances produites et est le terme dernier de leur destruction (1). » Cette définition, presque identique à celle de

(1) «Dico enim materiam {uX-qv) primum subjectum singulis, ex quo inexistente fit aliquid, non per accidens, et si quid corrumpitur in hoc ultimum desinit (I Phys. c. 9). » — L'autre définition de la matière première, donnée par Aristote au chapitre III du VIP livre de la métaphysique, est purement négative : « Materia non est quid, nec quantum,

l'élément rapportée plus haut, prouve évidemment que, dans la pensée d'Aristote et de ses vrais disciples, la matière première ne peut être distinguée des cléments qu'autant que ceux-ci ne sont point le dernier terme de la décomposition des substances. Du moment que cette hypothèse est démentie par l'expérience, les principes d'Aristote et de saint Thomas nous autorisent à identifier les éléments avec la matière première.

Mais, pour établir cette conclusion, nous n'avons pas seulement des inductions évidentes, nous possédons encore des témoignages exprès. Déjà Aristote avait dit, en parlant des éléments ou corps simples : « Quare et tôt materias esse necesse est qiiothsec sunt (elementa), quatuor inquam; adeo vero quatuor ut una sit omnium communis (materia), pr^sertim si ex sese mutuo FIANT (1). » Par ces paroles le philosophe donne clairement à entendre que le motif déterminant pour admettre une matière première commune à tous les corps est la transmutation mutuelle des éléments. Mais saint Thomas s'exprime avec plus de clarté encore dans son commentaire sur le premier livre De Gêneratione (lect. 9, in fine), où il examine cette même question, à savoir si la matière est commune à tous les éléments ou si chacun d'eux a sa matière particulière. Voici ses paroles : « Aristote dit que la matière des différents éléments, par exemple du feu et de la terre serait différente si ces éléments ne s'engendraient pas l'un l'autre, comme l'ont pensé ceux qui ont fait du feu et de la terre la matière première : et dicit (Philosophus) quod alla esset utriusque materia, scilicet ignis et lerrœ si non gêner antur ad invicem, sicut accidit his qui posuerunt et ignem et lerram primas materias. » De ces textes nous pouvons tirer l'argument suivant : D'après Aristote et saint Thomas, on ne doit reconnaître une matière première commune aux divers corps simples, qu'autant qu'on admet la transmutation mutuelle

nec aliquid eorum per quce ens determinatur. » Cette définition est parfaitement exacte en tant qu'elle s'applique au concept abstrait de la malière ; mais, de l'aveu môme des thomistes, elle ne se vérifie dans aucune réalité actuelle, puisque la matière première actuellement existante est au moins le sujet de la quantité ou étendue.

(1) De Cœlo IV, 5, tom. II, éd. Didot, p. 430, I. 14.

de ces corps ; or, les thomistes eux-mêmes sont obligés de reconnaître que les éléments ou corps simples ne se changent pas l'un dans l'autre. Donc, à moins de renier l'autorité des deux chefs de leur école, ils doivent renoncer à leur théorie. Tant qu'on n'aura pas répondu à cet argument, nous aurons le droit de soutenir qu'on est plus fidèle à saint Thomas en rejetant la matière première des thomistes qu'en s'y attachant, au mépris de l'évidence des faits et de l'autorité de saint Thomas.

Quelle a été, au sujet de ce principe premier de tous les corps, la pensée de saint Augustin? Il est diflicile de le savoir au juste, puisque la crainte de ne pas être compris a empêché le saint Docteur de nous dire ce que lui avait révélé la divine lumière. (Confessions, 1. XII. c. 6.) Tout ce qu'il nous en découvre, soit dans cet endroit, soit dans les autres ouvrages où il touche cette question, peut s'appliquer également à la matière première des thomistes et aux corps simples delà chimie. Ceux-ci en effet, aussi bien que celle-là, n'ont ni forme sensible, ni couleur ; ils ne sont pas des esprits, et ils ne sont pas non plus proprement des corps, puisqu'ils sont simples, tandis que le mot de corps implique l'étendue ; ils n'appartiennent actuellement à aucune des espèces qui constituent les trois règnes de la nature, mais ils sont en puissance à l'égard de toutes les propriétés qui distinguent ces espèces ; ils ne sont pas le néant, mais ils s'en approchent autant que possible : non erat aliqiiid; non color, non figura, non corpus, non spiritus ; non tamen om~ nino nihil; erat qusedam informitas sine ulla specie.

Passons maintenant à la permanence des formes élémentaires dans les composés.

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