‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 12 sur 22 · CHAPITRE ONZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIEME

La permanence des fornies élémentaires d'après Aristote et saint Thomas.

Dans la discussion qui va suivre nous supposons comme certain ce que, de fait, les thomistes accordent volontiers : à savoir que, toute substance recevant de la forme son existence spéci-

lique, les éléments ne peuvent demeurer dans les composés qu'autant que leurs formes y demeurent. Nous aurons donc établi que la permanence des formes élémentaires est conforme à la doctrine péripatéticienne, si nous prouvons qu'Aristote et saint Thomas ont affirmé avec toute la clarté possible la permanence des éléments.

Or, rien n'est plus facile que de démontrer ce point, non par quelques textes isolés mais par tout un ensemble de témoignages parfaitement concordants.

Il n'est guère de théorie sur laquelle Aristote revienne plus souvent, dans ses livres de physique et dans sa métaphysique elle-même, que la théorie des éléments. Or, partout, oui partout, même dans le seul endroit que les thomistes citent en faveur de leur opinion, il s'attache à prouver ce que nient les thomistes, à savoir que les éléments demeurent dans le composé, et qu'ils y exercent une action très-sensible. Saint Thomas, dans le commentaire de ces textes, ne songe en aucune manière à en atténuer la force ; au contraire, en bien des endroits il leur donne encore plus de clarté et d'énergie.

Nous emprunterons notre première preuve à la définition même de l'élément. Aristote la reproduit avec quelques modifications dans plusieurs endroits de ses œuvres ; mais il est un caractère qu'il ne manque jamais de faire ressortir, c'est que l'élément demeure dans le composé, qu'il lui est intrinsèque, et constitue sa nature intime. Ainsi, au chapitre troisième du quatrième livre de la métaphysique, il s'exprime ainsi : « On appelle élément ce qu'il y a de premier dans la composition des corps, qui existe dans le composé, qui est indivisible en parties d'espèces différentes, et à quoi aboutit en dernier lieu la décomposition : « Elementum dicitur ex quo (res) componitur primo^ inexistenle, indivisibili specie in aliam speciem^ et in qux ullimo dividitur. » Cette définition nous fait comprendre, dit saint Thomas dans son commentaire, que la nature de l'élément implique quatre choses : d'abord l'élément est la cause de laquelle (ex qua) les choses sont faites ; il appartient donc au genre des causes matérielles. Secondement, c'est, dans cet ordre

de causes, un principe premier Troisièmement, c'est un

principe qui entre dans la réalité môme du composé ; quod sit

inexistens sive intrinsecum ; et c'est par là que l'élément diffère des substances qui servent à la formation du composé, mais qui disparaissent lorsque la combinaison est accomplie : Per quod differt elementum ah omni ex quo fit aliquid sicut ex transeunte; c'est en effet le propre des éléments de demeurer dans les corps dont ils sont les éléments : Elementa enim oportet manere in his quorum sunt elementa (1). » Il est impossible, on le voit, de réfuter plus clairement l'opinion qui fait de l'élément un prserequisitum nécessaire de la composition, mais qui lui refuse toute existence dans le composé lui-même.

C'est là du reste, aux yeux d'Aristote, une chose tellement évidente qu'elle ne supporte pas la discussion. On peut, d'après lui, ne pas s'accorder sur le nom de ces premiers principes des corps, que quelques-uns nomment éléments ; mais qu'ils existent réellement dans tous les composés, c'est ce que tout le monde reconnaît : « Principia qux a quibusdam^ elementa vo~ cantur, omnes inesse compositis ponunt (2). » Aussi, est-ce par l'étude des éléments dont chaque corps est formé que nous devons arriver à la connaissance du corps lui-même. « Connaître, en effet, c'est remonter aux principes ; puis donc que les principes intrinsèques de chaque corps sont ses éléments^ il faut, pour se rendre raison de la nature de chaque corps, examiner d'abord quels sont ses éléments, puis quelle est leur destination, leur nombre, leurs qualités (3). » Que les thomis-

(1) Tome II de l'édit. de Didot, p. 516, 1. 30. On remarquera que dans les nouvelles éditions d'Aristote la métaphysique est divisée en douze livres seulement, tandis que dans les anciennes éditions elle en avait treize : le second et le troisième livre de ces dernières forment le second livre des éditions plus récentes. On trouvera le passage que nous venons de citer dans les commentaires de saint Thomas sur la métaphysique d'Aristote, au V* livre, leçon 4™°.

(2) Métaph., t. X, c. I (p. 585; 1. 35).

(3) Cum in omnibus cognitio sit per prima, prima vero eorum que insunt sint elementa, prius qusenam et cur sint talium corporum elementa, deinde quot et quaUa sint considerandum esse videtur. De Cœlo. lib. 111, cap. 3 (1. II, p. 415, 1. 32).

tes veuillent bien nous dire comment on pourrait procéder de la sorte dans l'étude des corps si leurs éléments avaient cessé d'exister.

Du reste, ce n'est pas en passant seulement et comme une vérité admise de tous qu'Arislote aflirme la permanence des éléments dans les composés. 11 en fait l'objet d'une thèse spéciale, qu'il pose avec toute la netteté possible, et qu'il s'efforce ensuite de démontrer dans le second livre De Gênera tione (ch. 8). Sa thèse est que « tous les corps composés, qui ont leur place au milieu de l'univers (c'est-à-dire sur la terre), renferment les quatre éléments : « Omniamixta corporaquœ circalocum médium surit collocata ex simplicibus constant omnibus . » Pour démontrer cette thèse, Arislote apporte quelques arguments plus ingénieux peut-être que solides; mais peu nous importe : ce qui est parfaitement évident, c'est sa pensée par rapport à la question que nous traitons en ce moment ; et cette pensée est énergiquement affirmée à trois reprises dans ce seul chapitre. Les expressions sont tellement claires que le P. Maurus n'essaie même pas de leur prêter un autre sens, bien qu'il attribue du reste, à Aristote, l'opinion des thomistes. Ecoutons-le : « Il faut dire que tous les composés parfaits, dont la place naturelle est le milieu du monde, c'est-à-dire le globe terrestre, sont composés des quatre éléments... Cette conclusion est confirmée par l'expérience : car tous les corps se nourrissent des mêmes choses dont ils sont composés, mais les corps qui prennent de la nourriture, à savoir les animaux et les plantes se nourrissent des quatre éléments ; donc ils sont composés des quatre éléments. » C'est ce que Maurus répète encore avec Aristote à la fin de ce chapitre.

Après avoir ainsi établi la thèse générale, Aristote l'applique aux différentes espèces de substances ; et, fidèle à son principe, c'est toujours aux éléments qui prédominent dans chaque espèce qu'il demande l'explication de ses propriétés. Il se trompe sans doute plus d'une fois ; mais les erreurs, même dans lesquelles l'entraîne la fausse application du principe, nous prouve combien à ses yeux le principe est incontestable. Quand il cherche la raison pour laquelle le bois surnage dans l'eau, tandis qu'un morceau de plomb d'un poids moindre s'y enfonce, voici l'ex-

plication qu'il donne de ce fait : c'est que l'air entre pour une plus grande proportion dans la composition du bois : l'air étant plus léger que l'eau, il fait surnager dans l'eau le bois, qui dans l'air lui-même est entraîné en bas par le mélange de quelques parties de terre (1). Pourquoi certains animaux brillent-ils dans les ténèbres ? Parce que la clarté du feu, qui entre dans la composition de leur corps, est trop vive pour être étouffée par l'opacité de la terre, tandis qu'elle est secondée par la transparence de l'air et de l'eau (2l). Pourquoi certains corps sont-ils plus sonores que d'autres ? Parce que l'air qui est le conducteur du son se trouve, dans les corps, mieux disposé pour en opérer la transmission (3). Aux yeux d'Aristote et de saint Thomas, son commentateur fidèle, la présence des éléments dans le corps humain est la condition indispensable de la sensibilité. Nous avons déjà indiqué, à propos de la permanence des forces élémentaires, l'argument sur lequel s'appuie cette opinion : le premier de tous les sens, le sens fondamental en quelque sorte, est le toucher ; or, l'organe du toucher ne peut saisir les qualités tactiles qu'autant qu'il est lui-même composé des éléments auxquels appartiennent ces qualités. Parce qu'il les possède toutes dans un certain tempérament, il est en état d'en apprécier l'excès et le défaut dans les autres corps ; ce qui serait impossible si, avec les éléments, les qualités premières avaient cessé d'exister. Ainsi s'explique la corrélation qui existe, selon nos docteurs, entre la perspicacité de l'intelligence et la délicatesse du toucher. Celle-ci, en effet, ne peut être que l'effet de la bonne complexion du corps ; et comme la perfection de la forme est d'ordinaire proportionnée à celle de la matière, un heureux

(1) De Cœlo, lib. IV, cap. 4 (édit. Didot, t. II, p. 428; 1. 47).

(2) In quantum lucidum ignis et diaphanum aeris et aquse non est totaliterin eis comprehensum par opacum terrse. —Gomment, de saint Thomas sur le IP livre i)6 Anima, lec. iô" (édit. de Parme, p. 75, 2).

(3) Quae in sua compositione habent aerem bene dispositum sunt bene sonora, sicut œs et argentum, — S. Thom., ibid., lect. 16, p. 78, 2.

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tempérament, dont la délicatesse du toucher est l'indice, est lui-même le signe naturel des bonnes dispositions de l'âme (i). Quand, dans le traité de sensu et sensato, Aristote et saint Thomas passent en revue les différents organes de la sensibilité, ils signalent dans chacun d'entre eux la prédominance de l'un des éléments : dans les organes de la vue et de l'odorat, c'est l'eau qui joue le premier rôle ; dans ceux du goût et du toucher, c'est la terre. En effet, bien que toutes les parties du corps soient composées des quatre éléments, ils ne se trouvent pas partout dans la même proportion ; et c'est de cette diversité, inexplicable dans le système thomiste, qu'Aristote, dans le premier livre De Aniina^ et saint Thomas dans son commentaire (lect. 9), tir(?nl un argument pour prouver que l'àme n'est pas le simple résultat du mélange des divers éléments. « Car ce mélange se fait selon des proportions différentes dans les différentes parties ; il est autre dans la chair que dans les os ; il faudrait donc qu'il y eut dans l'homme autant d'àmes que le corps a de parties. » Quant à la proportion des éléments dans le corps tout entier, saint Thomas l'expose dans un remarquable passage de la somme théologique (I. q. 91. a. ]) qui est également concluant contre l'opinion de ses modernes disciples. Il cherche à expliquer la raison pour laquelle l'homme a été formé du limon de la terre. « L'homme, dit-il, est en quelque sorte un composé de tous les êtres de la création. Il tient des substances spirituelles l'àme raisonnable ; il possède la ressemblance des corps célestes, par la perfection de son tempérament corporel, également éloigné des extrêmes. Quant aux éléments, il les possède en substance (elementa xero habet secundum substantiam) ; mais de telle manière que les éléments supérieuTs, le feu et l'air, prédominent en lui par leur vertu : la vie, en effet, dépend surtout de la

(1) Bonitas tactus consequitur bonitatem complexionis seu temporantite : cum enim organum tactus non possit esse denudatum a génère tangibilium, eo quod est ex elementis compositinn, oportet quod sit in potentia ad cxtrema, saltem per hoc quod est médium inter ea. Ad bonam autem complexionem corporis sequitur nobilitas animiB : quia omnis forma est proportionata materiae. — De Anima, lib. Il, lecL 19, S. Thom., édit. parm., t. XX, p. 85. 1.

chaleur, qui appartient au feu, et de l'humidité, qui est la propriété de l'air. Quant aux éléments inférieurs (l'eau et la terre), c'est par leur masse plus grande qu'ils l'emportent dans le corps humain, et qu'ils y maintiennent l'équilibre que la vertu supérieure des autres éléments tendrait à rompre. Yoilà pourquoi il est dit que le corps de l'homme a été formé du limon de la terre : car le limon n'est autre chose que la terre mêlée d'eau. »

Mais cette proportion des quatre éléments dont le corps humain est composé ne peut être si parfaite qu'elle supprime entièrement la lutte que se livrent nécessairement leurs qualités contraires. C'est de cette latte que résulte, selon Aristote et saint Thomas, la corruptibité du corps (1). Cette opposition serait d'autant plus irrémédiable, dans la pensée des anciens, que les éléments réunis dans notre corps tendraient par nature à occuper dans l'espace des lieux différents : la terre et l'eau en bas, l'air et le feu en haut. « Le corps de l'animal, dit saint Thomas d'après Aristote, est composé des quatre éléments, dont aucun n'occupe le lieu qui lui est propre. Et comme ce qui est contraire à la nature ne peut durer toujours, il est impossible que les animaux ne finissent pas par éprouver la corruption et la défaillance (2). »

On le voit : c'est toujours par la permanence des éléments et par leur action persistante que les deux maîtres de l'école* péripatéticienne s'attachent à expUquer la manière d'être et d'agir des composés.

Ce qu'ils ont déduit avec assurance d'observations incomplètes et en partie inexactes, combien ils l'eussent plus énergiquement affirmé s'ils eussent connu les faits que nous ont révélés depuis

(1) Ignis et aqua et aer et terra, cum non habeant eamdem virtutem, quia ignis contrariatur aquas par utramque qualitatem (scil. per caliditatem et siccitatem contrariatur fridigitati et humiditati aqua3) et aqua terrae; iterum, quia materiam habent, ipsa sunt causa corruptionis in aliis; propterea rationale est ut illa que componuntur ex istis sint corruptibilia. De longit. vitse. Led. I, p. 129. 2. c.

(2) De cœlo, lib. Il, lect. 9 (t. XIX, p. 09. 1).

trois siècles et que nous révèlent encore chaque jour les instruments plus perfectionnés dont nous disposons : s'ils eussent vu, après la dissolution d'un composé, les éléments dont il avait été originairement formé se retrouver dans leur môme nature, leur même poids, leurs mêmes proportions ; dans la combinaison môme, ces éléments conserver leur môme poids absolu et donner au composé un poids spécifique toujours égal à la moyenne de leurs poids spécifiques respectifs ; la chaleur spécifique des corps simples, leur puissance de réfraction, leurs propriétés magnétiques subsistant également dans la combinaison ! Voilà que, dans ces dernières années, le prisme, en décomposant d'une manière différente la lumière produite par la combustion des différents corps simples, nous a fourni un nouveau moyen pour constater la présence ou l'absence de chacun d'entre eux. C'est ce qu'on nomme l'analyse spectrale. Or, il se trouve qu'en soumettant à cette épreuve les substances composées, la présence des corps simples s'est manifestée par des signes certains, bien qu'avec les modifications qui devraient résulter nécessairement de la combinaison de ces corps.

Ces faits et bien d'autres que nous nous abstenons d'énumérer nous fournissent des indices tout autrement certains que ceux d'où Aristote et après lui saint Thomas avaient cru pouvoir conclure la permanence des éléments. Nous pouvons donc nous croire autorisés, par leur enseignement et par leur exemple, à adhérer plus fermement encore qu'ils ne l'ont fait à cette conclusion.

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