CHAPITRE DOUZIÈME
Conciliation de la permanence des formes élémentaires avec l'ensemble de la doctrine d'Aristote et de saint Thomas.
Les textes si nombreux et si clairs que nous venons de rapporter auront sans doute étonné plus d'un lecteur. Ils se demanderont comment il peut se faire qu'on ait attribué aux deux
Pères de la philosophie scolastiqae une doctrine contraire à celle qu'ils ont si expressément et si constamment professée. Ce qu'ils ont affirmé dans les passages indiqués ne l'ont-ils pas contredit ailleurs? Les thomistes n'ont-ils pas des textes encore plus clairs à opposer aux textes que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs ?
Quant à Aristote, ils n'ont, de leur propre aveu, qu'un seul texte : celui que nous avons examiné précédemment, au point de vue de la conservation, dans les composés, des forces élémentaires. C'est-là seulement, d'après le P. Maurus, que le Philosophe nous dit sa propre pensée, tandis que partout ailleurs il raisonne d'après l'opinion des autres. Nous laissons au lecteur le soin déjuger jusqu'à quel point cette allégation est probable a priori et flatteuse pour Aristote. Pour en toucher au doigt la fausseté, il suffît de soumettre à un nouvel examen, au point de vue de la question qui nous occupe en ce moment, le passage auquel on nous renvoie : C'est le chapitre X« du premier livre De Generatione où le philosophe traite de la combinaison chimique nommée par lui mixtion. Qu'enseigne-t-il dans ce chapitre? Qu'il y a deux sortes de mixtions : l'une imparfaite, dans laquelle les éléments sont simplement rapprochés les uns des autres, sans exercer l'un sur l'autre aucune action : c'est ce que la chimie moderne nomme proprement mélange. Certains philosophes ne voulaient pas admettre entre les éléments d'autre union que celle-là. Aristote les combat énergiquement. « Il n'y a pas là, dit-il, de vraie mixtion, puisque les deux ingrédients gardent sans altération leur propre nature (i) ; » ils sont simplement juxtaposés. Mais, d'un autre côté, la mixtion diffère également de la transmutation substantielle, dans laquelle une substance perd sa forme et cesse d'être, pour faire place à une substance nouvelle ; « car si l'un des éléments a été corrompu (par la destruction de sa forme substantielle), il n'y a plus mix-
(1) Fieri non potest ut quid alterum alteri misceatur sicut quidam aiunt : etenim cum ea que mixta sunt adhuc sint, nec alterationem subierint, non magis nunc quam prius esse mista, sed similiter se habere dicunt. De Gêner., l. l. cap. X (tom. IL p. 15L 1. 30).
tion des deux composants, mais destruction de l'un et conservation de l'autre, tandis que la mixtion suppose que les deux choses mêlées subsistent ensemble. Il n'y aura pas mixtion non plus, si, après l'union, les deux éléments entre lesquels elle s'est opérée ont été corrompus : car on ne peut dire mêlées les choses qui ont cessé d'être (l). » Comment Aristote va-t-il résoudre ce problème ? Comment les éléments peuvent-ils former une nouvelle substance sans perdre leur existence substantielle ? Quel milieu trouver entre le simple mélange, qui laisse subsister les formes des composants dans l'actualité de leur être, et la génération qui détruit ces formes pour les remplacer par une forme nouvelle ? Y a-t-il pour ces composants un état mitoyen entre exister et ne pas exister? — Oui, Aristote trouve un milieu entre ce qu'il nomme l'existence actuelle des éléments et leur existence virtuelle. Dans le simple mélange, les composants ont, d'après lui, leur existence actuelle; dans la combinaison, ils n'ont plus qu'une existence virtuelle. Mais qu'entend-il par là? Nous l'avons déjà expliqué ailleurs, lorsque nous avons démontré par ce passage d'Aristote la conservation des forces élémentaires dans le composé. Pour mieux saisir la pensée du Philosophe relativement aux formes des éléments, il faut savoir que, d'après lui, la forme, qui est l'élément actif et déterminant du corps, est d'autant plus active qu'elle est plus parfaite. Au contraire, plus les formes décroissent en perfection, plus elles se rapprochent de la matière, plus elles ont de potentialité mêlée à leur actualité. Ainsi, d'après lui, entre les éléments, la terre est beaucoup plus rapprochée que le feu de la matière. Mais en général les formes élémentaires, étant les plus imparfaites entre toutes les formes substantielles, renferment toutes une part plus ou moins grande de passivité. C'est par là que les éléments se
(1) Porro si alterum sit corruptum, non esse mista (patet) sed alterum esse, alterum non esse; mistionem autem eorum (est) quas similiter (simul) seso habent. Eodem autem modo, etiam si posteaquara in unum ambo venerint, utrumquc eorum quse raiscentur corruptum sit : non enim ea esse mista quae omnino in ratione rerum non sunt. Ibid.
mêlent l'un à l'autre. Ce qu'il y a d'actif dans l'un s'unit à ce qu'il y a de passif dans l'autre ; et alors on peut supposer deux cas : ou bien l'activité de l'un des éléments sera assez puissante pour dominer complètement la qualité passive de l'autre, et cette qualité étant détruite, l'élément lui-même cessera d'être, et se transformera en celui qui l'a vaincu ; il y aura alors mutation substantielle et vraie génération ; ou bien la supériorité de la qualité active ne suffira pas pour détraire la qualité contraire ; et alors ces deux qualités s'altéreront mutuellement ; les deux éléments ne seront pas détruits, et pourtant ils ne seront plus les mêmes ; chacun des deux étant actué par l'autre cessera d'exister uniquement par'sa propre actualité ; mais toute sa vertu, et partant toute sa réalité subsistera (1). La mixtion diffère donc tout à la fois et du simple mélange qui laisse subsister tels quels les éléments, et de la transmutation substantielle (génération) qui
(l) Nous trouvons, chez le P. Maurus, un résumé parfaitement conforme au nôtre, de la doctrine d'Aristote, relativement à l'action que les éléments exercent les uns sur les autres, soit dans leur transmutation substantielle, soit dans la mixtion : « Ex tradita igitur doctrina sic breviter explicatur quo pacto elementa generentur ex se mutuo et quo pacto mixta generentur ex elementis. Ex dictis supra, elementa, quia sunt contrariis qualitatibus prsedita, mutuo agunt et patiuntur ; ideoque elementum actu calidum est potentia frigidum, cum possit frigefleri ; elementum actu frigidum est potentia calidum, cum possit calefieri. Vel ergo unum elementum omnino vincit alterum vel non: Si omnino vincit. elementum quod superatur transmutatur in elementum quod vincit, et hoc pacto fit mutua transmutatio elementorum. Si vero nulium elementum omnino vincit, sed quodlibet partim vincit, partim vincitur, tune se mutuo refrangunt secundum primas qualitates, et reducunt ad aliquod temperamentum ; et ita transmutantur in mistum médium. » Le mot transmutantur, dans cette dernière ligne, va au-delà de la pensée d'Aristote, qui ne se sert de cette expression que lorsqu'il parle du passage d'un élément dans l'autre, le premier cessant d'exister pour faire place au second. Quand, au contraire, il parle de la combinaison de deux éléments, il dit simplement que des deux il se fait une résultante moyenne : erit médium, oui. ad médium veniunt. Sylvestri Mauri in lib. Il de Gêner., cap. 8, text. 7 et 8. (Edit. rom. 1668, tom. m, p. 514.)
les détruit. La mixtion ou combinaison, c'est l'union des éléments altérés par l'action réciproque de leurs forces (i).
Il nous est impossible de comprendre comment de cette explication on a pu conclure, que, dans la pensée d'Aristote, les éléments cessent d'exister dans le composé ; et comment on a pu confondre cette existence virtuelle qu'il leur attribue avec l'existence parement potentielle, qui n'est autre chose en réalité que la non existence. Si les éléments n'ont plus d'existence réelle dans le composé, ils ont donc été détruits, ou comme parlaient les anciens, ils ont été corrompus. Or, nous venons d'entendre Aristote nier qu'il en soit ainsi. Il repousse avec une égale énergie et l'opinion d'Empédocle qui n'admet dans les éléments combinés aucun changement substantiel, et l'opinion contraire, suivant laquelle ce ^changement irait jusqu'à la destruction de la substance. Donc, en lui attribuant cette seconde opinion, les thomistes font à ses paroles une violence manifeste. Qu'on relise toute cette lumineuse exposition, on n'y trouvera pas un seul mot, d'où l'on ait le droit de conclure qu'Aristote attribue aux corps mixtes une forme nouvelle remplaçant les formes des composants ; cette hypothèse est au contraire repoussée par
(1) t Quum eorum que sunt, alla actu sint, alia potentia : quœ mista sunt esse quodammodo et non esse contingit, cum actu quidem aliud factum sit ex ipsis, virtute vero utruraque sit quod erat ante mixtionem, et minime interierit. Et sic solvitur dubium prius propositum. Evidens est enim ea qure mixta fuerunt et separatim extitisse antequam unirentur, et posse denuo separatim existere. Neque igitur actu existere pergunt, ut corpus et albedo (quorum conjunctio corporis naturam minime immutat) neque corrumpuntur , sive utrumque sive alterum ; servatur enim virtus eorum. » De Générât., l. I, cap. X, p. iô2. l. 9. Nous avons corrigé, d'après le grec, la traduction vulgaire qui n'est même pas correcte grammaticalement. Les mots que nous avons mis entre parenthèses sont de nous. Ce chapitre se termine par les paroles suivantes déjà citées : « Hœc quœ mixta sunt non esse corrupta, nec ultra eadem simpliciter esse, nec eorum mixtionem esse compositionem (une simple juxtaposition), nec ad sensum, necesse est. Est autem miscibile id quod in débita proportione passivum (simul) et activum est, et per hoc miscetur ; mixtio vero çst miscibilium alteratorum unio. »
la définition qu'il nous donne de la mixtion : mistilium alteratorum unio. Si les formes des éléments cessaient d'exister pour être remplacées par une forme nouvelle, on ne pourrait pas dire que les éléments s'unissent, ni qu'ils sont simplement altérés ; il faudrait définir la mixtion : mistilium corruptorum innovam suhstantiam transmutatio. En ce point, il faut le reconnaître, saint Thomas paraît s'éloigner d'Aristote : au lieu de faire comme lui de la forme des composés la résultante des formes des composants, altérées par la combinaison de leurs forces, il veut que cette combinaison prépare simplement les voies à l'avénement d'une nouvelle forme, laquelle vient, on ne sait d'où, se substituer aux formes des corps simples. Mais comment concilier l'existence simultanée dans un même corps de ces deux genres de formes ? Il y a là une grande difficulté qui tient, comme on vient de le voir, non à la substance même de la doctrine péripatéticienne, mais à la modification introduite dans cette doctrine par saint Thomas. Les thomistes résolvent cette difficulté en supprimant dans tous les composés les formes des corps simples; ou, ce qui revient au même, en réduisant leur existence virtuelle à n'être qu'une existence purement potentielle. C'est nier cette permanence des éléments que nous avons entendu affirmer si catégoriquement par Aristote et par saint Thomas; c'est par conséquent mettre les deux docteurs en contradiction avec eux-mêmes. Quelle a été sur ce point la vraie pensée de saint Thomas d'Aquin? Nous n'avons pas à le rechercher en ce moment. Ce qui nous paraît certain, c'est qu'il n'a pas donné à l'existence virtuelle des éléments dans le composé le sens que ses disciples attribuent à ce mot. Si les formes élémentaires n'existaient virtuellement qu'autant que la matière du composé peut les recevoir après la décomposition, la forme des éléments ne serait pas plus réellement dans les composés que la forme des composés dans les éléments : puisque des deux côtés nous aurions une matière première, déterminée par une seule forme et passivement indifférente à l'égard de toutes les autres. Or, nous dit saint Thomas expliquant la doctrine d'Aristote, les formes des éléments sont tout autrement dans les composés que les formes des composés dans les éléments ; « car dans le feu, le bois et la chair n'existent d'aucune manière, ni
virtuellement, ni actuellement ; et Aristote le prouve en disant que si la chair et le bois étaient dans le feu, le feu se résoudrait dans- ces substances, ce qui est contraire à l'expérience. On peut bien avec du feu faire de la chair et du bois, mais non par la dissolution du feu ; c'est au contraire en joignant ensemble divers éléments, rendus par leur altération mutuelle propres à produire ce résultat. » Au contraire, « les corps composés se résolvent dans les corps simples comme on le voit dans la dissolution du corps animal (1). »
Ce texte de saint Thomas prouve évidemment que, pour lui comme pour Aristote, l'existence virtuelle ou potentielle des éléments dans les composés est une existence réelle ; et que par conséquent la forme substantielle des éléments n'a nullement été détruite dans la composition. C'est ce que le saint docteur prouve évidemment dans son opuscule de principiis naturxj par un autre argument également capable de confondre les thomistes. Selon ceux-ci, quand j'ai mangé un morceau de pain, et que par la digestion il est passé dans ma substance, les formes des éléments dont ce pain était composé ne seraient pas dans mon corps autrement que la forme du pain lui-même. Celles-là, comme celle-ci, auraient préexisté à la nutrition, mais auraient été détruites par elle. « Or, dit saint Thomas, il y a entre les premières et la dernière une différence essentielle, celle qui distingue la matière de l'élément. Le pain est la matière du sang ; mais le sang n'est produit qu'autant que le pain est détruit. Le pain par conséquent ne demeure pas dans le sang ; et c'est pour
(1) In igné neque caro neque lignum inest, sive secundum potentiam, sive secundum actum. Gujus signum assumit ex hoc quod si caro et lignum essent in igné, ignis resolveretur in ista, quod nullo modo apparet : generatur enim ex igné caro aut lignum, non per resolutionom, sed per adjunctionem aliorum corporum simplicium simul admiâtione coalteratorum (et non coalleimalorum, comme portent les diverses éditions). Au contraire, la dissolution des composés fait paraître les corps simples dont ils étaient formés : « Manifestum est ex ipsa segregatione qua corpora mista in hujusmodi simplicia resolvuntur : sicut patet in resolutione corporis animalis. » De Cœlo^ lib. III^ lecL 8. (Edit. parra. tom. XIX, p. 16i. 1.;
cela que le pain ne peut pas être appelé l'élément du sang. Les éléments au contraire doivent demeurer dans le composé, d'une certaine manière, puisqu'ils ne sont pas entièrement corrompus, comme Aristote le démontre au livre de Generatione (1). »
Qu'on lise encore le passage suivant de l'opuscule 33™«, de quatuor oppositis : « L'élément simple, dit-il, étant ce en quoi le composé se résout, doit nécessairement entrer dans la constitution de ce composé, et cela non pas seulement en puissance, mais de telle manière que la vertu de l'élément demeure. » Cette permanence des formes élémentaires est tellement réelle que saint Thomas attribue à leur action les transformations successives du composé et leur définitive dissolution. « Ce sont les forces des éléments, dit-il, qui, en changeant la proportion de la combinaison, produisent divers composés. Quand donc une substance vivante perd la vie, quand le composé se résout dans ses éléments simples, ce double effet est produit par la vertu des formes élémentaires qui, suivant Aristote, demeurent dans le composé. »
Un peu plus loin il repousse d'une façon encore plus expresse l'explication d'après laquelle la permanence virtuelle des formes élémentaires consisterait uniquement dans la puissance d'être reproduite après la dissolution du composé. Si cette explication était la vraie, il faudrait dire que la forme du cadavre, qui, d'après la doctrine thomiste, succède toujours à celle du corps vivant, est virtuellement contenue dans celle-ci. Rien de plus faux, d'après saint Thomas : « La forme du corps mort n'est point contenue virtuellement dans le vivantr, puisqu'elle n'entre pas dans la constitution du corps vivant. Or cela seul est contenu virtuellement dans une substance qui entre dans sa constitution, comme on peut voir par les éléments qui constituent le composé. Ce qui demeure dans le corps vivant, c'est la force élémentaire
(l) Panis est materia sanguinis ; sed non generatur sanguis nisi corrumpatur panis ; unde panis non remanet in sanguine ; unde panis non est elementum sanguinis. Sed elemenla oponet aliquo modo manere, cum non omnino corrumpantur, ut dicitur in libro de Generatione. Opusc. 27 (édit. rom. 31). De principiis nalurai (tom. XVI, p. 340, éd. parm).
qui tend à détruire la proportion des diverses parties du composé et à rendre ainsi la vie impossible (4). *
En présence de témoignages aussi précis et aussi absolument contradictoires avec le système des néopéripatéticiens, n'avonsnous pas le droit de penser que, dans cette question, comme dans plusieurs autres le thomisme a exagéré la vraie doctrine de saint Thomas ? On apporte, nous le savons, des textes dans lesquels le saint docteur semble dire le contraire de ce que nous venons de l'entendre affirmer. Mais est-il bien certain que cette contradiction doive être mise à sa charge? On s'est cru le droit de conjecturer que les textes si clairs par lesquels l'Ange de l'école combat l'immaculée conception de la Mère de Dieu ont été subrepticement introduits dans ses œuvres par des disciples trop ardents, qui, dans le feu de leur lutte contre les scotistes, ont tenu à le mettre de leur côté : ne pouvons-nous pas soupçonner que dans la chaleur des débats également passionnés auxquels a donné lieu la question de la composition des corps, quelque interpolation du même genre aura été commise ? Par rapport au plus explicite des témoignages qu'on nous oppose, celui qui est tiré de l'opuscule de pluralitate formarum, nous avons plus que des preuves purement négatives. L'auteur de cet opuscule déclare dès le commencement qu'il va s'appuyer, pour démontrer
(1) Cum simplex elementum sit ultimum in quod resolvitur mixtum, necessario simplex elementum fuit primum in ejus constitutione, non tanquam potentia tantum, sed sicut illud cujus virtus in ipso manet... Virtutes elementomm causanio di versas proportiones mixlionis causant diversa mixta. Unde cum ex vivo lit mortuum... cum autem ex mixto fit simplex elementum..., uirumque fit per virtutein formarum elementorum qux rnaneni in mixto, secundum Philosophum... Ex quo palet quod virtus formas elementaris dominantis in mixto habet non solum solvere mixtum et inducere formam propriam talis elementi, sed transmutare mixtum de una proportione miscibilium in alteram, quousque in ipsam formam propriam perveniatur. Et ideo, licet forma corporis mortui non fuerit virtute in vivo, quia corpus mortuum non venit in constitutione corporis vivi, (quod tamen facit quidquid virtute continetur in alio, sicut pat€t in elementis quce constituunt mixtum), est tamen in vivo virtus elementaris quse nata est solvere proportionem miscibilium in qua salvatur \ita,
l'unité de la forme substanlielle, sur l'autorité d'Aristote et de son commentateur Averroès. Or, dans la Somme (I. q. 76, a. 4, ad 4), le vrai saint Thomas attribue, en cette matière, à Averroès le sentiment opposé. Comment ces deux appréciations contradictoires d'une même doctrine pourraient-elles être du même auteur? Pour nous, jusqu'à ce que l'on nous démontre le contraire, nous persisterons à croire que saint Thomas est demeuré d'accord avec lui-même, et que dans une question où il fait profession de suivre les pas d'Aristote il ne s'est pas mis en contradiction ouverte avec lui. Nous dirons, avec ces deux Pères de la philosophie scolastique, que les formes subtantielles des éléments sont dans les composés en vertu et non en acte ; mais nous n'expliquerons pas cette formule de manière à rendre l'existence virtuelle parfaitement identique à la non-existence. Pour nous en faire une juste idée, nous adopterons la comparaison familière à Aristote et employée après lui par saint Thomas, celle des voix et des articulations qui forment une syllabe. « La syllabe BA, dit Aristote, n'est ni l'articulation B ni la voix A ; elle est composée de l'une et de l'autre ; mais ce composé a une manière d'être distincte de chacun des composants. Ainsi, la chair a une existence distincte de celle des éléments dont elle est composée, » et pourtant ces éléments sont aussi réellement dans la chair que B et A sont dans la voyelle BA. Ils y sont selon toute leur vertu, bien que leur union empêche que chacun d'eux subsiste dans ses propres limites, et par conséquent ait sa détermination, sa forme propre (1). Présentée de la sorte, l'existence virtuelle des éléments dans le composé est parfaitement rationnelle ; et aucun savant n'hésitera à l'admettre. Mais expliquée à la manière des thomistes, elle ne devient pas seulement répugnante pour la raison et inadmissible pour la science, mais elle donne encore un démenti aux principes les plus solidement établis et les plus universellement reconnus de la philosophie scolastique. C'est ce qui nous reste à démontrer.
(t) Syllaba non est ipsa elemènta, nec idem BA atque B et A; nec caro ignis et terra." Dissolutis namque (compositis) hœc quidem amplius non sunt, ut caro et syllaba ; elementa vero, ignis et terra simt. Metaphys. i. 6. cap. XVH^ p. 557, 1. 34.