‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE TREIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIEME

La destruction des formes élémentaires est en opposition avec les enseignements les plus certains de la philosophie scolastique.

Nous venons d'indiquer la distinction à l'aide de laquelle Aristote et saint Thomas concilient la permanence des formes élémentaires, attestée par l'expérience, avec l'unité de forme substantielle démontrée par la philosophie.

Cette distinction devrait, ce semble, terminer le différend et nous mettre d'accord avec les thomistes, qui l'admettent aussi bien que nous. Malheureusement nous ne lui attribuons point le môme sens. Nous venons d'en donner une interprétation aussi conforme aux principes de la philosophie qu'aux observations physiques ; l'interprétation thomiste, au contraire, nous semble en opposition manifeste avec les uns et avec les autres.

Mais prenons garde, dans une discussion dont le triomphe de la vérité est l'unique but, de prêter à nos adversaires une doctrine qui n'est pas la leur. Demandons-leur à eux-mêmes comment ils entendent cette distinction d'Aristote et de saint Thomas qui forme le véritable nœud de toute cette controverse. Comment comprennent-ils l'existence virtuelle des éléments dans le composé ?

C'est le savant rédacteur de la Scienza italiana qui va nous répondre. En adoptant la distinction dont il s'agit, il en modifie l'expression. Ce n'est pas l'existence actuelle, mais l'existence formelle des éléments qu'il oppose à leur existence virtuelle ; et voici comment il explique ces mots. « La partie existe formellement dans le composé, dit-il, lorsqu'elle y demeure dans sa nature propre. Ainsi, une roue existe formellement dans une montre ; la greffe existe formellement dans l'arbre.

« Les éléments existeraient donc formellement dans le composé chimique s'ils y demeuraient dans leur nature propre. Ainsi, par exemple, si l'eau était un agrégat de deux atomes d'oxygène

et d'hydrogène, et si chacun d'eux conservait sa nature primitive et par conséquent ce même principe d'activité (forme substantielle) qui constitue la matière dans une espèce déterminée, il faudrait dire que l'H et l'O existent formellement dans l'eau. Au contraire, les parties existent virtuellement dans le tout, lorsque, pour former le tout, elles abandonnent l'être propre qu'elles avaient auparavant, mais de telle manière pourtant que dans le tout il se conserve des parties elles-mêmes tout ce qu'il faut pour les faire naturellement reparaître quand le tout se décompose. »

Cette explication fait très-bien comprendre ce que l'auteur entend quand il dit que les éléments n'existent pas formellement dans le composé : c'est qu'ils n'y existent pas réellement ; car un être ne peut pas exister dans une nature et dans une espèce différente de la sienne. Du moment qu'il perd son être propre, il est complètement détruit. Si donc les éléments, en cessant d'exister formellement dans le composé, se dépouillent « de leur être propre, » ils sont purement et simplement détruits. La forme substantielle étant précisément ce qui constitue chaque être dans son être propre et sa nature spécifique, cette détermination cessant d'exister, la forme substantielle disparaît également. La matière qu'elle déterminait reçoit une détermination toute différente, et n'a plus avec l'ancienne forme aucun autre rapport que celai qu'elle a avec toutes les formes possibles, celui d'une potentialité passive et d'une complète indifférence. Voilà ce qui ressort avec une clarté parfaite de la définition du mot formellement. Mais ce qui ne se comprend pas du tout c'est la définition du mot virtuellement. De ces mêmes formes qui ont été complètement détruites dans le composé, il en reste pourtant assez, nous dit-on, pour qu'elles puissent « reparaître « naturellement lorsque le composé se dissoudra! » Mais, si elles ont été détruites dans leur être propre, que peut-il en rester ? Ce qui a été détruit ne peut « reparaître naturellement » qu'à la condition d'être reproduit.

La distinction de saint Thomas, interprétée dans le sens que nous venons d'entendre, renverse donc de fond en comble la théorie des éléments et de leur combinaison, qui forme, comme nous l'avons démontré, un des articles les mieux établis de

la doctrine péripatéticienne : c'est-à-dire qu'elle renverse ce qu'elle était destinée à sauver, puisqu'elle n'a été mise en avant que pour expliquer la conservation réelle des éléments dans le composé.

Et combien d'autres difficultés également insolubles ne soulève pas cette malheureuse solution !

Elle détruit d'abord toute distinction entre les corps simples et les corps composés. Qu'est-ce, en effet, qu'un corps simple, dans cette théorie ? Celui dans la formation duquel il n'entre que les deux éléments essentiels de toute substance corporelle : la matière première et la forme substantielle. Or, dans le corps que nous pouvons croire le plus composé, dans le corps humain, par exemple, il n'y a, toujours d'après le même système, que ces deux éléments ; car si avec la matière première, il y avait une autre forme quelconque que l'âme raisonnable, l'homme perdrait son unité. La simplicité est donc, au même titre que l'unité, l'attribut essentiel de toute substance. Or, rien n'est plus contraire à la doctrine de saint Thomas : « car bien que tout être soit un par sa substance, cependant les exigences de toutes les substances ne sont pas les mêmes au point de vue de l'unité ; puisqu'il y a des substances composées de plusieurs éléments, tandis que d'autres sont exemptes de composition (1). »

Autre grave inconvénient de ce système : il bannit de la nature un des faits qui y tiennent le plus de place : ce genre d'union des corps simples qu'Aristote nous a décrit avec tant de sagacité sous le nom de mixtion^ et que la chimie moderne nomme combinaison. L'hypothèse que nous combattons supprime cette union, et la confond avec une transmutation d'un genre tout différent, avec la génération.

La mixtion est supprimée ; puisque d'après Aristote, comme d'après la science moderne, la condition essentielle de ce genre d'union c'est que les éléments ne sont pas détruits, bien qu'ils

(l) Licet omne eus sit imum per suam substantiara, non tamen se habet .'e<[uaUter substantia cujusHbet ad causandam unitatera, quia substantia quoruindam est ex multiscomposita, quorumdam vero non. /. q. /y. a 4. ad. 3.

ne demeurent pas sans altération : Haec quee mista sunt non sunt corrupta nec eadem simpliciter sunt. Saint Thomas dit de même : Non igitur manent clementa in mixto actu^ ut corpus album; nec corrumpuntur ambo nec alterum.

Or, dans l'hypothèse que nous combattons, il y a corruption véritable des éléments ; car, dans la terminologie scolastique, le mot corruption exprime le changement qui s'opère dans un corps par la destruction de la forme substantielle. Si donc on soutient que les formes substantielles des éléments sont réellement et entièrement détruites dans le composé, il faut reconnaître qu'il y a corruption réelle; il faut dire par conséquent, en dépit de l'autorité d'Aristote, de saint Thomas et de la science moderne, que la mixtion n'est pas une vraie mixtion.

Que sera-t-elle donc ? Une vraie génération. Car de même que le mot corruption signifie destruction de la forme substantielle préexistante, ainsi, pour tous ceux qui comprennent le langage de la scolastique, génération signifie production d'une nouvelle forme substantielle. Or, dans l'hypothèse que nous examinons, le résultat de la combinaison est de faire naître dans le composé une forme substantielle toute nouvelle, celle de l'eau par exemple qui serait produite ex nihilo sui ? En quoi, nous le demandons, cette génération diffèrerait-elle de toutes les autres ?

Ce n'est pas tout : l'hypothèse en question n'introduit pas seulement dans la nature une nouvelle espèce de génération, pour la substituer à la mixtion : elle en introduit autant qu'il y a d'atomes dans le composé ; puisque, au moment de la décomposition ou peu après, chacun de ces atomes recouvre la forme substantielle qui avait été réellement détruite. C'est le troisième point de la théorie attribuée à l'école péripatéticienne par le professeur dont nous avons reproduit l'exposé : « Au moment de la décomposition, la forme substantielle du composé est détruite, et remplacée par les formes substantielles des corps simples qui sont produites ex nihilo sui. »

Arrêtons-nous sur ce point dont l'importance exige un examen spécial.

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