CHAPITRE QUINZIÈME
Contradictions impliquées dans le concept thomiste de la matière première.
Pour aller jusqu'au fond du problème soumis à notre examen, nous devons considérer de plus près ce principe premier qui, absolument indéterminé par lui-même, dans l'hypothèse thomiste, passerait d'une substance dans l'autre, et recevrait de chacune d'elles toutes ses déterminations ; cette matière première qui, suivant Aristote, n'a ni essence propre, ni quantité, ni détermination quelconque. Pour rendre cette étude plus facile, prenons-en le sujet en nous-mêmes : fixons nos regards sur notre corps, sur cette matière qui maintenant fait partie de notre être, après avoir appartenu aux éléments extérieurs.
Il faut nécessairement choisir entre ces deux hypothèses : ou bien on accordera à celte partie matérielle de notre nature une existence propre, quoique incomplète et complétée par l'existence supérieure de l'âme ; ou bien l'on dira qu'elle est par ellemême une pure puissance, et que l'âme seule réduit cette puissance en acte, et fait exister le corps en lui communiquant sa propre existence.
Ces deux sentiments opposés sont soutenus par deux portions de l'école thomiste : Suarez et la plupart des docteurs de la Compagnie de Jésus défendent le premier, le second est soutenu par les thomistes plus rigides. Nous n'hésitons pas à reconnaître que l'opinion de ces derniers s'accorde mieux avec le concept abstrait de la matière ; mais en prétendant réaliser ce concept ils se heurtent contre une manifeste contradiction. Ils ont raison contre Suarez quand ils disent que la matière étant, dans leur commun système, le principe de l'indétermination et de la potentialité, ne peut, sans cesser d'être pure matière, acquérir aucune existence propre ; car toute existence est une actualité, et implique une certaine détermination. Mais, d'un autre côté, Suarez démontre évidemment par cette même raison que la matière ne peut sortir de l'état d'abstraction et de pure possibilité sans acquérir une existence propre. Car si l'abstrait peut demeurer indéterminé, parce qu'il n'a pas de réalité en lui-même, tout ce qui arrive à l'existence se revêt d'une réalité concrète et par là même déterminée. De là il suit qu'on ne peut admetre dans la nature aucune matière qui soit pure matière, c'est-à-dire pure puissance. Ce qui est en pure puissance est purement possible, puisque la possibilité n'est pas autre chose que la puissance de recevoir l'existence. Quand, pour échapper à cette difficulté, les thomistes distinguent une double possibilité, l'une objective, consistant dans une simple dénomination extérieure, l'autre subjective, qui serait dans l'être luimême, ils disent des mots auxquels ne répond aucun sens. Il n'y a en effet que deux manières de concevoir l'être : ou bien il est encore dans sa cause, et alors on le dit possible, par une dénomination extrinsèque fondée objectivement sur la puissance de le produire qui est dans la cause ; ou bien il est hors de sa cause, et alors il a, avec sa réalité actuelle, son existence propre. Que
l'on distingue logiquement l'essence de l'existence, en tant que l'essence peut être conçue soit comme possible, soit comme actuelle ou existante, rien de mieux ; mais si l'on prétend trouver une distinction entre l'essence actuelle et l'existence, nous ne savons plus ce que l'on veut dire. Le concept thomiste de la matière première est encore moins admissible : il n'implique pas seulement que l'essence actuelle de la matière est distincte de son existence, mais encore que cette matière existe en vertu de l'existence d'un être spirituel. Quoi de plus contradictoire ? Comment concevoir un être existant en vertu de l'existence d'un autre être ? Comment donner à la matière l'existence formelle d'un esprit, sans faire la matière formellement spirituelle et l'âme formellement matérielle ? On n'écarterait pas cette contradiction manifeste en disant que l'âme possède l'existence du corps, non pas formellement, mais éminemment. Cette réponse pourrait être admise si l'âme était la cause efficiente de l'existence du corps : car, de l'aveu de tous, il suffît que l'effet soit contenu éminemment dans sa cause efficiente ; mais la cause formelle doit contenir formellement son effet. Si donc l'âme est cause formelle de l'existence de la matière, elle doit avoir une existence formellement matérielle. On ne peut évidemment refuser au corps humain une existence formelle et formellement corporelle ; or, dans le système thomiste, l'existence du corps n'est pas distincte de celle de l'âme; donc l'existence de l'àQie est formellement corporelle; mais, d'un autre côté, la matière doit être formellement spirituelle : car, puisqu'elle possède formellement son existence, et puisque cette existence est celle d'un être spirituel, elle possède formellement une existence spirituelle, et elle n'en possède pas d'autre. Il y a donc double contradiction.
Ici encore nous avons lieu de croire que le thomisme force la pensée de saint Thomas. Lorsque, dans la Somme philosophique, le saint docteur explique comment l'âme et le corps, dans l'homme, n'ont qu'un seul être, il s'exprime de manière à montrer que cet être, dans sa pensée, est l'être complet de l'homme, en vertu duquel le corps est un corps humain : « Nihil prohibet, dit-il, substantiam intellectualem quœ est anima humana esse formam corporis humani. » Il admet du reste que cette unique existence humaine est d'une manière différente dans le corps et
dans l'âme : « Est enim, dit-il, materiœ corporalis ut recipientiSj substantif autem intellectualis ut principii. » L'existence reçue par un être de nature différente ne saurait être complètement identifiée avec l'existence du principe; et par conséquent l'existence totale de l'homme se subdivise, d'après saint Thomas, dans les deux existences partielles de l'âme et du corps.
Supposons maintenant le corps séparé de l'âme ; que deviendrat-il, dans le système qui ne lui donne d'autre existence que celle de l'âme ? Il sera évidemment anéanti, puisqu'un être privé de son existence retombe dans le néant. Dans le système thomiste, la matière n'a absolument qu'une actuation, celle de l'âme. Donc il ne peut se séparer de l'âme sans perdre toute actuation, et sans redevenir une pure possibilité. Et il ne sert de rien d'alléguer que cette matière, en perdant l'existence dont elle était redevable à l'âme, en acquiert aussitôt une autre : il suivrait de là simplement qu'aussitôt après être anéantie, elle serait reproduite ; mais il n'y aurait pas moins un anéantissement véritable, puisque tout le monde s'accorde à nommer anéantissement la perte de l'existence pour un être qui n'existe pas dans un sujet.
Ce sont les thomistes eux-mêmes qui nous fournissent toutes les prémisses de cet argument, dont la conclusion est le renversement de leur système. La matière, selon eux, ne peut être produite que par création et détruite que par annihilation ; et c'est pour cela que, malgré son extrême imperfection, elle ne saurait avoir d'autre cause efficiente que Dieu, tandis que des substances incomparablement plus parfaites doivent immédiatement leur origine aux causes secondes. Materia, dit Goudin, a solo Deo produci et destrui potest. Mais qu'est-ce qu'être produit ? c'est recevoir l'existence ; donc, dans le système thomiste, la matière ne peut recevoir l'existence que par création et la perdre que par annihilation ; or, d'après ce système, l'existence de la matière est tout entière dans la forme ; donc, la matière ne peut perdre sa forme sans être anéantie, ni acquérir une nouvelle forme sans recevoir par la création une existence nouvelle.
Goudin ne fait qu'aggraver cette difficulté lorsque, pour la résoudre, il apporte l'exemple d'un homme qui change de vêtements ; car, entre le rejet du premier vêtement et la prise du second, il y a un moment où cet homme est dépouillé. A la place
des vêtements, mettez l'existence, et vous arriverez à la nécessité de l'anéantissement, entre la perte de la première forme et l'acquisition de la seconde. On nous dit encore qu'un esclave peut passer d'un maître à un autre sans cesser un seul moment d'être esclave. — Oui, parce qu'il s'agit ici d'une relation purement morale, dont les termes peuvent être changés sans interruption, à l'égard d'un sujet dont l'existence substantielle demeure la même ; mais si c'est l'existence même du sujet qu'on suppose détruite, on ne peut concevoir qu'il acquière une existence nouvelle sans être anéanti et créé de nouveau.
De là nous pouvons déduire une dernière conclusion, qui rend encore plus palpable la contradiction impliquée dans le concept thomiste de la matière première. Cette matière devrait passer d'une substance à l'autre, et exister uniquement par la forme de ces substances ; deux conditions qui s'excluent l'une l'autre : car si la matière n'existe formellement que par la forme de chaque substance, elle perd son existence en perdant chacune de ces formes ; or, si elle perd ainsi son existence, elle ne passe pas d'une substance à l'autre, mais elle est reproduite dans chacune d'elles. Le passage suppose la continuité de l'existence, tandis que l'anéantissement et la reproduction sont la négation de cette continuité. Est-il rien de plus contradictoire ?
Autant donc le système thomiste se déduit rigoureusement de l'idée abstraite de la matière première, autant, quand il prétend réaliser cette idée, il se met en contradiction avec lui-même et en opposition avec les idées de l'âme et du corps. N'est-il pas aussi manifestement contraire à l'expérience? Quand je regarde ma main, n'ai-je pas sous les yeux des parties différentes, complètement distinctes l'une de l'autre, et ayant chacune son existence propre ? Ne conçois-je pas que si ma main venait à être coupée, elle perdrait sa vie qu'elle tient de mon âme, sans que ses parties cessassent pour cela d'exister ? Si la théorie thomiste de la matière première exige que nous fermions les yeux à l'évidence de ces perceptions, si elle nous oblige à refuser au corps existant toute existence propre, pour lui communiquer celle de l'âme, ne vaut-il .pas mieux abandonner cette théorie que de lui demeurer fidèles aux dépens du sens commun ?
Nous avons vu par quel moyen Suarez a essayé d'échapper
à cette difficulté : il a accordé une existence propre à la matière, mais en la rendant naturellement inséparable delà forme. C'était conserver les noms en abandonnant les choses. Car une matière qui a une existence propre n'est plus absolument indéterminée, et par conséquent elle n'est plus matière première au sens thomiste ; et une forme qui ne donne pas à la matière sa première existence, primum esse, n'est plus, dans la théorie thomiste, une forme vraiment substantielle. Suarez est contraint d'admettre qu'absolument parlant, de potentia absoluta, cette matière peut exister séparée de la forme. Or, comme les thomistes les plus rigoureux lui font justement observer, il est absurde qu'un être existe sans cette actualité que sa forme seule peut lui donner. Donc, accorder à la matière cette puissance d'exister séparément, comme fait Suarez, c'est lui donner comme attribut essentiel une certaine forme de corporéité. Que les éléments premiers des corps puissent ou ne puissent pas, dans le cours ordinaire des choses, exister avec cette seule forme, c'est une question accessoire; le point capital est de savoir si cette forme existe, et ce point n'est plus douteux du moment qu'on admet l'existence propre de la matière et la possibilité absolue de sa séparation.
Nous avons le droit de déduire la même conclusion du fait que nous avons établi dans la première partie de cet opuscule : à savoir de la permanence, dans les composés, des forces élémentaires. Ce fait, démontré par l'expérience, attesté par Aristote et admis par une partie considérable de l'école de saint Thomas, est inconciliable avec l'hypothèse de la destruction des formes élémentaires : car la forme étant le seul principe actif de l'être, la cause unique de ses déterminations, du moment qu'elle disparaît, avec elle doivent nécessairement disparaître toute activité, toute force, toute propriété. C'est cette considération qui porte les thomistes plus conséquents à soutenir, contrairement à l'évidence des faits et à l'autorité de saint Thomas lui-même, que, dans la composition, les éléments sont dépouillés de leurs forces aussi bien que de leurs formes, et sont réduits à la matière première, absolument indéterminée. Mais autant cette conséquence ressort évidemment du concept thomiste de la matière première, autant son opposition manifeste avec les faits, avec la raison
et avec la doctrine de saint Thomas démontre la nécessité d'abandonner ce concept. Nous pouvons ici tourner contre les thomistes l'argument à l'aide duquel ils prétendent renverser la doctrine de Suarez. Nous avons un syllogisme parfaitement en forme, dont Suarez nous fournit la majeure et les thomistes la mineure. Les forces et les qualités des éléments ne sont pas détruites dans la composition : voilà ce qui ressort des faits, et ce que Suarez prouve péremptoirement. Mais les forces et les qualités ne peuvent avoir pour sujet que la forme ; voilà ce que les thomistes déduisent avec une égale évidence de la définition de la forme substantielle. On ne voit pas comment il est possible d'échapper à la conclusion qui découle de ces deux prémisses : à savoir que si les forces des éléments restent dans le composé, les formes de ces éléments ne sauraient être détruites.
Il est intéressant d'étudier le travail qui s'est fait dans l'esprit de Suarez à propos de cette question. Placé entre l'évidence des faits et la théorie traditionnelle, il met à les accorder ensemble toute la subtilité de son esprit. On voit qu'il veut à tout prix demeurer d'accord avec l'ensemble de son école. Il en adopte donc la terminologie ; il s'évertue à en soutenir et à en défendre la doctrine, mais sa sincérité le contraint d'avouer qu'il ne trouve aucune raison vraiment convaincante. « Diffieile videtur rationem reddere qude convincat hanc natur aient dependentiam matericB a forma ; nihilominus recedendum non est ah antiqua et communi sententia, quant his modis expUcare et confirmare posswniis. » (Metaph. disp. XV, sect. 7, n. 13.) Mais tout en voulant soutenir l'ancienne doctrine, il se voit contraint de la modifier essentiellement. Cette matière, qu'il continue à nommer première, il lui attribue, avec une actualité propre, des propriétés soit passives soit même actives ; il en fait le sujet immédiat des accidents, qui demeurent lorsqu'une substance se transforme en une autre substance. Tout cela est parfaitement conforme aux données expérimentales et aux conclusions que la science en déduit; mais tout cela est le renversement de la théorie thomiste. Quelle différence essentielle y a-t-il entre la matière première ainsi comprise, et les corps simples de l'école chimique? Si l'évidence des faits nous contraint à reconnaître dans les éléments premiers des corps et une existence propre et
— gela persistance de plusieurs propriétés qui ne peuvent ni exister ni même se concevoir sans une forme, disons que ces éléments constituent la matière première, mais ajoutons que cette matière est inséparable de sa forme. En tout cas, soyons conséquents avec nous-mêmes ; et si nous voulons que ces éléments perdent leurs formes, admettons aussi qu'ils perdent toutes leurs forces, toutes leurs propriétés. Ne voyons dans le composé organique qu'une forme substantielle simple, unie à une matière absolument indéterminée ; disons que, dans l'homme, l'âme raisonnable n'a pour organes que des parties homogènes, dépouvues de toute propriété distinctive et de toute force propre : que les os, la chair, les tendons, l'œil, le cerveau, l'estomac sont une seule et même chose : une certaine masse de matière première infoTmée et animée par l'âme.
Mais il ne faudra pas s'arrêter là ; car si nous voulons être conséquents, il faut l'être jusqu'au bout. Avec les formes et les forces, il faut enlever à la matière les dispositions, que les thomistes les plus logiques lui attribuent très-illogiquement. Ils voient comme nous, après la dissolution des composés, soit organiques soit inorganiques, apparaître de nouveau les corps simples qui préexistaient à la combinaison. Bien plus, ces corps simples se retrouvent en quantité égale et dans d'égales proportions. Quand on demande la raison de ce fait aux thomistes, d'après lesquels les formes substantielles de l'oxygène et de l'hydrogène auraient été détruites au moment où l'eau se formait, ils répondent que la matière précédemment déterminée par ces formes a été comme marquée de leur sceau : c'est ce qu'ils nomment materia signala (1); elle garde pour ces formes une inclination ou disposition, en vertu de laquelle elle les recouvrera au moment où elle sera privée de la forme qui les avait remplacées. Nous avons déjà exposé les difficultés insolubles qui s'opposent à cette reproduction ; ce que nous tenons à faire
(1) Le docteur Frédault attribue à Aristote l'inventioii de cette materia signala, mais il ne nous indique pas le livre dans lequel cette invention serait constatée. Nous en avons vainement cherché la trace dans les œuvres du grand philosophe.
remarquer en ce moment, c'est la contradiction renfermée dans ces paroles : la matière première privée de sa forme garde pour elle une certaine disposition. Cela équivaut parfaitement à dire que le cercle peut être carré ; car toute détermination répugne à l'essence de la matière première autant que la quadrature répugne à l'essence du cercle, attendu que l'essence de la matière première, telle qu'elle nous a déjà été révélée par sa définition, consiste précisément dans l'absence de toute détermination : « Quod est neque qxiid, neque quanlxim, neque aliquid ex his quibus eus determinatur. » Il ne peut y avoir, en effet, dans les êtres que deux sortes de déterminations : les déterminations substantielles et les déterminations accidentelles. Celles-ci ne sont évidemment que le résultat des premières, parce que l'accident ne peut avoir d'autre appui que la substance. Si donc vous faites disparaître la substance d'un être, avec sa forme substantielle, toutes ses qualités doivent nécessairement disparaître avec elle. Il ne reste plus que la matière avec son indétermination et son indifférence à l'égard de toutes les formes. Puis donc, que de l'aveu de tous, la matière des composés chimiques n'est nullement indéterminée ; puisqu'elle se trouve investie après la décomposition de toutes les déterminations qu'elle possédait auparavant, il faut dire que la forme substantielle des éléments n'avait pas été détruite mais modifiée, ou, suivant l'expression d'Aristote, altérée, dans la composition.