CHAPITRE PREMIER 'Objet du présent travail
Les universités catholiques renaissent, et les craintes qu'elles inspirent nous donnent la mesure des espérances que nous avons le droit de fonder sur leur restauration. En face de la Babel moderne, de cette science orgueilleuse, dont les architectes, perdus dans leurs propres pensées, détruisent chaque jour les systèmes qu'ils ont construits la veille, nous allons voir s'élever le temple majestueux de la science catholique, dont la base est constituée par les dogmes infaillibles de la foi et par les principes immuables de la raison, dont l'observation et le raisonnement s'entr'aident à poser les assises, dont l'enceinte embrasse la sphère entière du savoir humain, et dans lequel les faits et les lois, les sciences expérimentales et abstraites, les vérités de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel se complètent, se fortifient et s'embellissent par leur mutuel accord. Voilà ce que nous pouvons espérer aujourd'hui et ce qui eut probablement été impossible il y a cinquante ans. Il y avait alors des savants chrétiens, des philosophes, des physiciens, des médecins, des jurisconsultes, qui conformaient leur croyance aux enseignements de l'Eglise et leur conduite à ses préceptes; mais un ensemble de science chrétienne, une synthèse complète, à laquelle toutes les sciences particulières se rattachassent comme les branches de l'arbre se rattachent au tronc, voilà ce qui n'existait pas et ce qui ne paraissait même pas possible. Ou si une pareille conception existait, à l'état latent, dans quelques esprits, elle ne faisait pas école. Les traditions de cette science chrétienne s'étaient tellement perdues que si elle eut réussi à trouver des maîtres, elle eût dû renoncer à leur amener des élèves. Aujourd'hui, les maîtres sont trouvés, et les élèves accourent. C'est que les traditions des âges chrétiens ont définitivement dominé dans nos écoles le courant d'innovation par lequel nous nous laissions entraîner depuis trois siècles. Saint Thomas a reconquis dans la science l'autorité que le concile du Vatican lui attribuait dans
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les questions dogmatiques, en plaçant la Somme sur le même trône que les saintes Ecritures. Nous ne craignons pas de nous trop avancer en annonçant que, dans toutes nos universités renaissantes, saint Thomas sera reconnu pour maître, non-seulement dans les facultés de théologie, mais encore dans celles de philosophie et de sciences. La médecine elle-même, égarée aujourd'hui par le matérialisme, se laissera ramener par saint Thomas dans les voies de la vraie science, en se rapprochant des enseignements chrétiens sur la nature de l'homme. A défaut d'autres signes, nous trouverions un gage assuré de ce retour si désirable dans le livre que le docteur Frédault vient de mettre au jour (1). Quoi qu'on pense au sujet des opinions particulières du docte écrivain, il est impossible de ne pas voir un heureux signe des temps dans ce fait seul qu'un médecin de la Faculté de Paris vient, dans l'intérêt de la restauration et des progrès de la science médicale, soutenir et démontrer la nécessité de revenir aux théories fondamentales de la physiologie scolastique.
Avouons-le pourtant : ce livre même, après beaucoup d'autres indications analogues, nous signale un point noir dans l'horizon de notre enseignement supérieur. Pour que la doctrine de saint Thomas constitue l'unité de cet enseignement, il faut qu'elle ne donne lieu elle-même à aucune division grave. Pouvons-nous l'espérer ? N'y a-t-il pas au moins une théorie à laquelle certains disciples de saint Thomas attachent une importance capitale, et que le plus grand nombre de savants chrétiens repoussent comme absolument inconciliable avec les faits les plus certains et les inductions les moins discutables?
Le docteur Frédault l'aflirnie. Aussi, malgré son attachement à l'ensemble de la doctrine de saint Thomas, et en vertu même de cet attachement, se croit-il obligé d'abandonner en ce point l'Ange de l'école, trompé par l'insuffisance des données expérimentales et par sa confiance excessive dans l'autorité
(1) Forme et matière, par le D'' F. Frédault, 1 vol. in-8°. Paris, Vaton.
Nous signalerons encore comme indiquant les meilleures tendances des notabilités médicales, le livre de M. le D'" Béchet, d'Avignon, intitulé : les Harmonies médicales et philosophiques de Vhomœopathie, 1 vol. in-8". — Avignon. Roumanille, éditeur.
d'Aristote. Aux yeux de l'estimable écrivain, la doctrine thomiste, parfaitement vraie en ce qui concerne la constitution des corps en général, est inadmissible pour ce qui regarde en particulier le rôle que jouent les éléments dans la formation des composés. Pour être demeuré en ce point trop péripatéticien, le thomisme a fourni des armes aux erreurs qu'il avait combattues avec le plus d'avantage sur les autres terrains ; et il a mis, sur la voie de la science chrétienne, une pierre d'achoppement qui l'arrête aujourd'hui dans son mouvement de retour vers la tradition scolastique.
Placés à un point de vue tout opposé, les champions les plus dévoués de la doctrine thomiste admettent eux aussi comme un fait certain l'opp'osition inconciliable de cette doctrine avec l'enseignement commun des physiciens modernes ; mais ils refusent de reconnaître dans cet enseignement des savants le verdict de la science. D'après eux, il faut distinguer soigneusement, dans les théories physiques et chimiques qui ont cours dans nos écoles, deux choses que confondent la plupart des chimistes et des physiciens : d'un côté, les faits révélés par l'observation ; de l'autre, les théories déduites de ces faits. Que la science moderne, armée d'instruments inconnus à nos ancêtres, ait découvert gi'and nombre de faits nouveaux, et démontré par conséquent la fausseté de certaines opinions anciennes, tout le monde en convient ; mais que de ces faits on puisse légitimement déduire des théories contraires aux principes établis par Aristote et par saint Thomas, voilà ce que nient absolument les docteurs dont nous parlons. S'ils s'en tenaient à celte affirmation générale, ils ne trouveraient, croyons-nous, aucun contradicteur au sein des écoles catholiques. Le dissentiment commence quand on en vient à l'application. Quels sont, dans la doctrine de saint Thomas, ces principes certains et immuables qui s'imposent à tous les savants chrétiens, et auxquels on ne doit pas hésiter à sacrifier les théories le plus en vogue de nos jours? Voilà la question. Question très-grave, évidemment, et dont la solution est, à l'heure présente, d'une urgence absolue. Il faut éviter à tout prix qu'en reprenant possession de son domaine, l'enseignement chrétien donne au monde le scandale d'un divorce contre nature entre la philosophie et les sciences physiques. S'il y a des sacri-
fices à faire pour rétablir l'accord, il faut s'y résigner de bonne grâce. La vérité ne pouvant être contraire à la vérité, toutes les théories contraires à des principes certains sont certainement fausses ; et en les abandonnant, les savants chrétiens, loin de nuire à la science, serviront très-utilement ses intérêts. Mais avant de se décider à ces sacrifices, ils ont incontestablement le droit d'exiger des preuves. Persuadés que leurs théories sont fondées sur des inductions légitimes, ils peuvent et ils doivent attendre, pour les abandonner, qu'on leur démontre l'incompatibilité de ces théories avec une doctrine certaine. En adoptant une autre conduite, ils risqueraient de compromettre gravement la dignité de l'enseignement chrétien, et de fournir à la science un motif d'hostilité contre la foi.
Il y a là, on le voit, non-seulement pour nos écoles, iftais pour l'Eglise elle-même, un sérieux danger à éviter et un intérêt capital à sauvegarder. Aussi ne comprendrions-nous pas que, dans l'examen de cette question, un écrivain catholique se laissât guider par un autre sentiment que par le désir de hâter l'union des esprits par la manifestation plus claire de la vérité. Dieu nous est témoin que ce motif est le seul qui nous pousse à intervenir dans ce débat. Il y a quinze ans, lorsque l'unité de l'enseignement dans les écoles catholiques était troublée par des dissentiments tout autrement profonds, relatifs à l'origine des connaissances intellectuelles, nous avons pris, avec une franchise que plusieurs jugeaient alors imprudente, la défense de la philosophie scolastique. Quelques-uns peut-être nous accuseront aujourd'hui de nous mettre en opposition avec nous-même, et de déserter la cause que nous avons alors soutenue. Nous avons pourtant l'intime assurance que nous la servons plus utilement encore, en écartant, comme nous nous proposons de le faire, l'opposition apparente entre la doctrine scolastique et les sciences modernes. Il nous est démontré, et nous espérons faire partager cette conviction à nos lecteurs, que, pour demeurer d'accord avec saint Thomas, les savants chrétiens n'ont pas à faire le sacrifice des théories généralement admises de nos jours; et cela pour deux raisons : d'abord, parce que ces théories peuvent invoquer en leur faveur les témoignages explicites d'Aristote, de saint Thomas et de leurs plus illustres disciples ;
en second lieu, parce qu'elles sont parfaitement d'accord avec les vrais principes de leur enseignement.
On le voit : nous posons la question tout autrement qu'elle n'est posée, soit par les thomistes, soit par leurs adversaires. Les uns et les autres supposent qu'entre la physique moderne et la philosophie ancienne, il y a opposition ; et, cela supposé, les uns soutiennent qu'il faut préférer des théories basées sur l'observation à des spéculations sans fondement, tandis que les autres maintiennent la prééminence des principes immuables sur des observations trompeuses. Nous, au contraire, nous soutenons qu'il n'y a ici aucun sacriOce à faire, parce que, entre les théories admises par les vrais savants, et les principes vraiment soutenus par les Pères de la scolastique, Aristote et saint Thomas, il n'y a aucune opposition.
Pour mettre le lecteur en état de porter à ce sujet un jugement éclairé, il faut d'abord exposer l'état de la question, et indiquer les points sur lesquels l'entente peut déjà être considérée comme établie, au sein de nos écoles ; nous entrerons ensuite sur le terrain de la lutte ; et nous verrons si le motif en est aussi réel et aussi sérieux qu'on se le persuade généralement.