‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 3 sur 22 · CHAPITRE SECOND Théorie de la matière et de la forme · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND Théorie de la matière et de la forme

Quelle est en général la nature des êtres matériels, et quelle est en particulier la nature de l'homme, en tant que par sou corps il appartient au monde matériel ?

Cette question n'appartient pas, au moins exclusivement, à la physique : elle est aussi du domaine de la philosophie et de la théologie. L'objet spécial de la physique est l'étude des propriétés sensibles des corps, l'observation des phénomènes par lesquels se révèlent les forces diverses dont ils sont doués et la détermination des lois qui président à l'exercice de ces forces. Mais c'est à la métaphysique qu'il convient de rechercher

les propriétés essentielles qui entrent dans l'idée même du corps, et le distinguent des êtres spirituels. Et comme, dans l'homme, le corps s'unit à l'esprit et partage ses destinées; comme, en Jésus- Christ, le monde corporel a été associé à la dignité divine, la théologie ne peut nous donner une parfaite connaissance de nos destinées et de notre divinisation par l'Homme-Dieu sans s'appuyer sur une notion exacte de la nature des corps.

Pour acquérir cette notion, nous avons deux moyens : l'expérience et le raisonnement. L'expérience d'abord : car nous ne connaissons les corps que par les sensations qu'ils produisent en nous. Mais cette première connaissance, qui n'a pour objet que des phénomènes transitoires, ne suffit pas à nous révéler la nature intime des corps. Pour la découvrir, il faut analyser par la réflexion intellectuelle les faits saisis par l'expérience, et déduire de la nature des effets produits la nature de la cause d'où ils émanent.

Deux conditions sont donc indispensables pour arriver à une solution exacte et complète du problème qui nous occupe : une expérimentation attentive et un raisonnement rigoureux. Aucune de ces deux conditions ne peut suffire sans l'autre : l'expérience ne peut se substituer au raisonnement, de même que le raisonnement ne peut se passer de l'expérience. Mais du moment que ces deux forces s'unissent ensemble, on pourra être assuré d'atteindre le but désiré, autant du moins qu'il est accessible à l'intelligence de l'homme.

Or, de ces deux conditions, il en est une que la philosophie ancienne ne possédait qu'imparfaitement ; elle était dépourvue des puissants moyens d'observation que la science a acquis depuis trois siècles, et à l'aide desquels celle-ci peut suivre jusque dans le monde des infiniment petits les transformations des corps ; mais, en revanche, les Pères de la philosophie scolastique, Aristote, saint Augustin, saint Thomas, possédaient une puissance d'intuition et d'analyse dont nos observateurs modernes sont trop souvent dépourvus. On peut donc s'attendre à ce que, partant des faits généraux que l'expérience de chaque jour révèle à tous les yeux, ces grands génies auront su en déduire la théorie générale de la nature des corps.

Ils l'ont fait réellement ; et ils nous ont donné de cette théorie

une formule aussi solide que lumineuse quand ils ont dit que tout corps est un composé de matière et de forme substantielle.

Pour saisir la vérité de cette formule, il suffit d'en comprendre le sens, et de fixer notre attention sur les phénomènes qui s'offrent constamment à nos regards.

Impossible de jeter les yeux sur le monde matériel sans se convaincre qu'il est sujet à une perpétuelle et universelle transformation. Toutes les substances dont il est composé se mêlent sans cesse, et passent les unes dans les autres : les corps inorganiques se combinent entre eux de mille manières ; leurs éléments, en passant du règne minéral dans le règne végétal, y acquièrent une manière d'être toute nouvelle ; et ils ne subissent pas un changement moins profond quand, de la substance des plantes, ils passent dans celle des animaux. De ce fait constant et universel, les anciens philosophes avaient déduit cette conclusion évidente : puisque les substances qui composent le monde matériel se transforment les unes dans les autres, il faut qu'il y ait en elles deux sortes d'éléments : ceux qui leur sont communs et ceux qui les distinguent les unes des autres. Ainsi, dans le pain dont je me nourris, il y a quelque chose qui, de la substance de ce pain, passera dans ma substance ; voilà ce que les anciens philosophes nommaient matière. Mais après que la nutrition est achevée, ce qui d'abord était pain et appartenait à la nature végétale est devenu corps humain et appartient à la nature animale ; la matière du pain n'a pas été détruite, mais elle a reçu une nouvelle manière d'être, une nouvelle forme ; et cette forme n'est pas purement accidentelle, comme celle qui pouvait être donnée au pain et changée de mille manières sans qu'il cessât d'être pain. Ici la transformation atteint la substance elle-même, qui cesse d'être ce qu'elle était, pour faire place à une substance toute différente ; la forme que la matière du pain a acquise est donc vraiment une forme substantielle.

Réduite à ces termes, la théorie scolastique est d'une évidence tellement palpable qu'elle devient, en quelque sorte, une vérité de sens commun. Donnez-moi un homme tant soit peu capable de réfléchir, et il comprendra parfaitement que le changement d'un corps dans un autre suppose trois choses : l'une, qui existait déjà et qui demeure : c'est la matière ; une autre

qui était et qui cesse d'être : c'est la forme de la substance détruite ; une troisième, enfin, qui n'était pas et qui commence d'être : c'est la forme de la substance nouvelle. Il suffira donc que vous définissiez les termes, pour que cet homme s'accorde avec Aristote affirmant que la génération de toute substance corporelle a trois principes : la matière, la forme et la privation.

Mais pour être évidente et élémentaire, cette théorie n'en est ni moins belle ni moins féconde. Elle nous permet de discerner dans les corps deux ordres de propriétés, qui se rapportent aux deux principes positifs par lesquels chacun de ces corps est constitué : les propriétés passives se rapportent à la matière, les propriétés actives à la forme. D'un côté, l'élément indéterminé et apte par conséquent à recevoir des déterminations différentes ; de l'autre côté, l'élément déterminant et constituant l'être dans son espèce. Et du monde corporel cette théorie étend ses ramifications jusque sur le monde des esprits. Dans nos connaissances intellectuelles, dans les habitudes de notre volonté, dans les vertus surnaturelles, dans les sacrements, dans la classification de tous les êtres, dans la coordination de toutes les sciences, à côté du principe matériel, passif et indéterminé, qui constitue le genre et la puissance, nous retrouverons le principe formel et actif qui détermine cette puissance et spécifie la propriété générique. Il n'est peut-être pas d'expression qui trouve dans la philosophie et dans la théologie une appHcation plus fréquente et plus lumineuse que les mots de matière et de forme et leurs dérivés.

Nous l'avons dit : la théorie scolastique, entendue au sens que nous venons d'expliquer, est admise désormais sans contestation dans la plupart des écoles cathoHques, et elle conquiert tous les jours plus d'adhérents parmi ceux-là même qui ne font nullement profession de suivre les traditions scolastiques. Elle a été pourtant combattue, comme l'ont été toutes ces traditions, par des négations en sens contraire. Il a été de mode pendant assez longtemps, et cela parmi les catholiques eux-mêmes, de ne parler de la matière et de fa forme qu'en haussant les épaules. Nous avions changé tout cela ; et plus éclairés que les aveugles sectateurs d'Aristote, nous avions découvert la vraie .nature des corps, qu'ils n'avaient pas même soupçonnée. Au lieu de deux

principes, nos philosophes modernes n'en admettaient qu'un, mais ils ne s'accordaient pas : les uns, les atomistes ne voulaient que l'élément passif, \'at07ne ; et ils ne voyaient pas qu'un être purement passif, outre qu'il serait parfaitement inutile dans l'univers, ne serait pas même connaissable, puisqu'il ne pourrait se manifester par aucune action ; les autres, les dynamistes, n'admettaient que l'élément actif, la force ; et ils ne comprenaient pas que la force ne peut exister qu'à la condition d'appartenir à quelqu'un ou à quelque chose. C'est ainsi qu'en cherchant à s'émanciper du joug de la scolastique, on se mettait en révolte ouverte contre le bon sens. Mais l'erreur est essentiellement changeante; et voilà qu'aujourd'hui, des rangs les plus avancés de la science moderne, part cette déclaration qui affirme de nouveau, en l'exagérant, le dualisme péripatéticien : « J'ai la conviction que la théorie atomique, qui a joué un rôle si important dans la chimie moderne, n'est qu'un échafaudage imparfait destiné à être renversé ; et, avec les plus éminents physiciens du temps présent, je me sens attiré vers cette vue de la nature qui n'admet dans le cosmos, outre l'intelligence, que deux principes distincts, la matière et la force ; qui considère toute matière comme homogène et toute force comme une dans son principe, et qui rapporte toute la variété des substances aux affections d'un même substratum modifié par le jeu différent des forces. » C'est ainsi que s'exprime l'éminent chimiste américain J. Gooke, dans le livre intitulé : New Chemistry (Chimie nouvelle), dont la traduction fera prochainement partie de la Bibliothèque scientifique internationale.

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