‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 4 sur 22 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Deux manières d'entendre* la théorie de la matière

et de la forme.

Ainsi, au moment même où les philosoplies catholiques rentrent dans les voies traditionnelles et retrouvent dans leur accord ayec les grands maîtres du passé l'indispensable garantie de leur union dans le présent, ils voient revenir à eux les sciences

d'observation, qui semblaient avoir fait divorce avec la métaphysique. Il y a là sans doute de quoi nous encourager à faire de nouveaux efforts pour rendre notre union plus étroite encore et notre accord avec les anciens encore plus parfait. Malheureusement, la division commence entre nous, aussitôt que nous cherchons à préciser les données générales qui viennent d'être exposées, et à déterminer la nature des deux principes qui constituent l'essence du corps.

Tant que nous restons dans l'ordre idéal, il n'y a pas de difficulté : par matière nous entendons tous l'élément passif et potentiel des substances corporelles, comme nous entendons par forme leur élément actuel et actif. Mais cette distinction idéale peut-elle se réaUser dans les faits ?

La matière et la forme, que nous voyons se séparer l'une de l'autre dans les composés organiques, sont-elles également séparables dans les composés inorganiques et dans les corps simples ? La chimie se trompe-t-elle quand elle croit voir dans ceux-ci le dernier terme de la décomposition de tous les autres corps ? Faut-il admettre qu'ils se décomposent eux-mêmes en deux principes premiers, en une matière qui leur est commune et en la forme propre à chacun d'eux ; ou bien faut-il reconnaître que, dans chaque corps simple, la matière et la forme, le principe actif et le principe passif, l'élément déterminable et l'élément déterminant sont réellement inséparables et distincts seulement par la pensée?

Nous venons de formuler les deux interprétations de la doctrine scolastique qui divisent nos écoles, et y soulèvent des luttes dont la vivacité nous paraît dépasser de beaucoup la gravité réelle du sujet.

D'un côté, on soutient que tous les corps terrestres et atmosphériques sont formés d'une matière commune à tous ces corps, et passant des uns dans les autres ; dénuée par elle-même de toute propriété spécifique et de toute activité, mais recevant successivement les propriétés et les forces des substances dans lesquelles elle passe ; n'ayant aucune forme à elle, et ne demeurant pourtant jamais dépouillée de toute forme, parce que, à mesure qu'elle perd la forme- première, elle en acquiert une nouvelle. Dans ce système, il n'y a dans la nature aucun corps

simple, dans le sens que la chimie donne aujourd'hui à ce mot, c'est-à-dire qu'il n'y a aucune substance indécomposable. L'oxygène, l'hydrogène et tous les corps semblables sont composés, comme tous les autres, de matière et de forme ; et loin d'être inséparables, ces deux principes se séparent de fait l'un de l'autre, chaque fois que les corps appelés simples se combinent ensemble. Ils perdent alors leur forme, leur être spécifique ; et il ne reste d'eux que la matière, laquelle revêt u% être nouveau, sauf à recouvrer plus tard sa forme première, si elle est abandonnée par celle qui lui donne son existence présente.

Dans l'autre système, au contraire, les éléments premiers de tous les composés organiques et inorganiques sont des corps simples, ainsi nommés parce qu'aucune force, soit mécanique, soit chimique, ne peut les décomposer. Dans ces corps, par conséquent, le principe actif est inséparable du principe passif ; les forces qui les distinguent, lorsqu'ils sont isolés, ne les abandonnent pas lorsqu'ils se combinent ensemble pour former les divers composés. Dans la combinaison, ces forces, modifiées par leur action mutuelle, se manifestent pas des phénomènes difîérents de ceux qui résultaient de leur action isolée ; mais aussitôt que la combinaison sera dissoute, les forces, qu'elle avait modifiées sans les détruire, se révéleront de nouveau par leurs effets primitifs.

Ces deux doctrines sont donc en opposition, soit par rapport aux éléments primitifs des corps, soit à l'égard des composés.

Tandis que, pour la première, l'élément primitif de tous les corps est une matière homogène dénuée par elle-même de toute forme et de toute force, il y a, dans Pautre système, plusieurs éléments primitifs doués de forces essentielles à chacun d'eux, qui les distinguent les uns des autres.

Pour les anciens, les composés eux-mêmes n'ont jamais qu'un seul principe de force, une seule forme substantielle ; pour les modernes, les forces des corps simples subsistent dans les composés, sauf à être dominés, dans les composés vivants, par la force vitale.

Il y a donc deux questions distinctes : celle des corps simples et celle des composés ; mais au point de vue de la science expérimentale, ces deux questions se réduisent à une seule : car,

comme on n'est jamais parvenu à décomposer les corps simples, on ne peut soutenir que, dans ces corps, le principe actif est séparable du principe passif qu'autant qu'on suppose que cette séparation s'opère lorsque ces corps se combinent ensemble. Tel est donc le point qu'il faudra d'abord examiner, pour savoir jusqu'à quel point la chimie moderne, qui soutient la permanence des forces élémentaires dans les composés, est conciliable avec la doctrine péripatéticienne qui, suivant ses modernes défenseurs, ferait disparaître dans la combinaison les forces des composants, pour les remplacer par les forces de la forme unique du composé.

On trouvera à l'Appendice (i) un exposé très-net de ces deux systèmes, rédigé par un professeur d'une de nos Facultés catholiques, déjà avantageusement connu dans le monde savant par plusieurs doctes ouvrages. Invité à donner son avis sur la possibilité de concilier les deux théories rivales, il a mis en regard les solutions que chacune des deux écoles donne aux principaux problèmes relatifs à la constitution des corps.

Nous prenons d'autant plus volontiers cet exposé pour base de notre étude qu'il a été reproduit, quant aux trois premiers artides, par la Scienza italiana, revue nouvellement fondée en Italie pour soutenir le système péripatéticien. L'éminent rédacteur de cette revue admet l'exactitude de l'exposé ; mais, tandis que l'auteur de ce dernier document conclut en faveur de la science moderne, son critique se fait fort de démontrer que, à l'égard des trois questions proposées, la solution péripatéticienne est seule admissible.

L'examen des arguments mis en avant de part et d'autre nous fournira toute facilité pour juger laquelle des deux doctrines est plus conforme aux enseignements de saint Thomas et aux vrais principes de la philosophie.

(1) Voyez Appendice î.

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