CHAPITRE QUATRIEME Arguments en faveur du système thomiste
Il est probable que ceux de nos lecteurs demeurés jusqu'à ce jour étrangers à la controverse qui nous occupe, éprouveront, à la lecture de l'exposé auquel nous venons de les renvoyer, une impression défavorable à l'égard de la doctrine désignée par le nom de péripatéticienne. Pour être juste, nous devons les prévenir contre cette impression, en les avertissant que si celte doctrine a contre elle les apparences sensibles, elle a pour elle de graves raisons.
Ces raisons sont surtout les suivantes :
Il semble d'abord que la doctrine péripatéticienne offre seule une sauvegarde suffisante à l'unité substantielle des corps inorganiques, gravement compromise par le système opposé. Il n'y a en effet dans les corps que deux sortes de propriétés : les propriétés substantielles et les propriétés accidentelles. On nomme substantielles toutes les propriétés qui donnent à un corps son être propre et le constituent dans son espèce. Une fois doté de son existence spécifique, tant qu'il n'en sera pas dépouillé pour en revêtir une autre, toutes les propriétés et les relations qu'il pourra acquérir seront purement accidentelles. Or, dans le système de l'école chimique, les corps simples ont, par eux-mêmes et dès l'origine, une existence déterminée et des propriétés essentielles dont ils ne peuvent plus être dépouillés. Ce sont donc de véritables substances ; et les corps composés auxquels nous donnons ce nom ne sont, pas des substances, mais des agrégats de substances. Si l'oxygène et l'hydrogène, en se combinant ensemble pour former l'eau, conservent leurs principes constitutifs et leurs propriétés spécifiques, l'eau n'est pas un corps, mais un assemblage de deux corps. Cette conséquence n'est-elle pas contraire au sens commun et aux conclusions de la science ? Celle-ci en effet établit une distinction essentielle entre les composés chimiques et les simples mélanges : ces derniers n'ont qu'une
unité accidentelle et apparente, puisque, en réalité, ils sont composés ^de molécules parfaitement distinctes les unes des autres et séparables par des moyens mécaniq.ues. Dans les composés chimiques, au contraire, chacun des composants se compénètre tellement avec l'autre qu'aucune force mécanique ne peut les disjoindre. Ils se retrouvent ensemble dans les moindres parties de l'espace occupé par le composé ; en un mot, ils ne sont pas seulement unis comme dans les mélanges, mais ils sont vraiment un. Cette unité s'explique parfaitement dans la doctrine péripatéticienne, qui supprime les formes substantielles des composants pour leur substituer la forme unique du composé ; mais ne devient-elle pas inexplicable dans le système contraire?
Un autre inconvénient plus grand encore semble résulter de celui-là : si les corps simples conservent leurs principes actifs et par conséquent leur individualité, dans les composés inorganiques, ils les conservent également dans les composés vivants, dans le corps humain, par exemple. Saint Thomas admet cette assimilation des deux genres de composés, et les savants la tiennent pour indubitable. Il y aurait donc, dans l'homme, avec l'âme raisonnable, autant de principes actifs qu'il y a d'éléments ou de corps simples. L'homme par conséquent ne serait plus une substance unique, mais un agrégat d'une multitude de substances ; l'union de l'âme avec ces éléments ne serait plus substantielle mais accidentelle ; et l'on ne pourrait plus dire avec le concile de Vienne et avec Pie IX que l'âme est la forme essentielle et immédiate du corps humain.
Telles sont les preuves principales qu'apportent en faveur de cette doctrine ses modernes défenseurs. Les anciens produisaient encore d'autres arguments fondés sur l'expérience, qu'on n'a plus le droit d'alléguer aujourd'hui, vu qu'une observation plus exacte a démontré la fausseté des faits d'où ils étaient déduits. Il nous est également impossible de saisir la force probante d'une considération sur laquelle s'appuient parfois les nouveaux thomistes. Entre l'étendue dont ils font la propriété de la matière, et la force qu'ils attribuent en propre à la forme, ils croient trouver une opposition trop grande pour que l'une et l'autre puissent résulter ou, comme ils disent, pulluler d'un même principe ; et ils en concluent que, même dans les éléments, la matière doit
être réellement distincte de la forme. Cette conclusion ne nous paraît nullement ressortir des prémisses, qui elles-mêmes sont très-contestables. Il ne s'agit pas de savoir si l'étendue et la force procèdent d'un môme principe, mais si elles coexistent dans un sujet absolument identique. Or, si différentes que soient ces propriétés, on ne voit pas qu'elles s'excluent l'une l'autre ; au contraire, il paraît évident qu'elles sont inséparables. N'est-ce pas un principe unanimement admis par les scolastiques, que, dans tout être, l'opération, et par conséquent la force, a pour principe l'être lui-même : Operari sequitur esse? Comme l'être simple et spirituel implique une force simple et spirituelle, ainsi à la substance matérielle et étendue est nécessairement inhérente une force matérielle et étendue. Il n'y a certainement pas plus d'opposition entre l'étendue et la force matérielle qu'il n'y en a entre l'intelligence et la puissance végétative, dont l'àme humaine est simultanément douée.
Mais à défaut de ces arguments, ceux que nous avons précédemment exposés pourraient suffire ; et nous ne devrions pas hésiter à repousser la doctrine de l'école chimique s'il était démontré qu'elle détruit l'unité substantielle du corps en général et de l'homme en particulier.