‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 6 sur 22 · CHAPITRE CINQUIÈME Précis historiques de la controverse · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME Précis historiques de la controverse

Avant d'entrer dans la discussion des systèmes que nous venons d'exposer, il ne sera pas inutile de jeter un rapide regard sur l'histoire de cette controverse, et sur la situation présente des deux partis.

Ce n'est pas d'aujourd'hui en effet qu'on a commencé à scruter le problème de la composition des corps, et à mettre en avant pour le résoudre des hypothèses opposées. La grande querelle des universaux n'était pas encore apaisée, que déjà on commençait à se combattre sur ce nouveau terrain. La question de la pluralité des formes dans les corps, et en particulier dans le corps humain,

est une de celles au sujet desquelles Técole dominicaine de saint Thomas et l'école franciscaine de Scot se divisèrent dès l'origine ; et nous avons lieu de croire que cette division, maintenue et aggravée par l'ardente rivalité des deux écoles, a été un des obstacles principaux à la calme solution du problème.

Déjà les commentateurs arabes d'Aristote avaient pris parti dans cette question, et ils s'étaient jetés dans l'extrême opposé au système thomiste. D'après eux, les éléments restent dans tous les composés et par conséquent dans le corps humain, soit avec Tintégrité de leur nature, comme le voulait Avicenne, soit, comme l'enseignait Averroès, en atténuant l'intensité de leurs formes substantielles, à la manière des accidents. (S. Th. Somme théol. I q. 76 à 4. ad 4.) Le docteur angélique repoussa de toutes ses forces ce système incompatible avec l'unité du composé humain. Il enseigna donc que, dans l'homme, et par conséquent dans toutes les autres substances composées, il n'y a qu'une seule forme substantielle, qui donne à chaque substance son être spécifique. Dans l'homme, cette substance est l'âme raisonnable ; et par conséquent c'est de l'àme que le corps tient l'être qui le constitue dans son espèce, et le distingue de tous les autres corps. Cette doctrine paraît avoir été vivement combattue, dans l'Université de Paris, du vivant même de saint Thomas ; mais après sa mort, l'école scotiste s'étant formée, et ayant acquis un ascendant considérable, à la faveur des vicissitudes politiques, les attaques contre la doctrine de saint Thomas, exagérée peut-être déjà par ses disciples, acquirent un nouveau degré de violence. Les Universités anglaises s'unirent à celle de Paris pour la combattre ; et elle fut même condamnée comme contraire à la foi catholique par Peckham, archevêque de Cantorbéry (1). On ne lui opposait pas en effet seulement des objections philosophiques ; on l'accusait encore d'ébranler plusieurs dogmes de foi. Si le corps, disait-on, est redevable à l'âme seule de son existence déterminée, les

(1) On trouvera dans l'Appendice II le curieux texte de cette condamnation, dans laquelle l'unité de forme substantielle dans l'homme est présentée comme une doctrine récemment introduite dans les écoles et contraire à l'enseignement unanime des Pères et des Docteurs.

corps des saints ne sont plus, après leur mort, les mêmes que durant leur vie ; ils ont revêtu une forme spécifiquement différente, et qui n'a rien de commun avec l'âme sainte par laquelle ces corps furent jadis animés ; et comme la matière reçoit de la forme seule toutes ses propriétés et toute sa dignité, nous n'avons plus le droit d'honorer ces reliques, qui ont perdu tout ce qui les rendait dignes de notre vénération.

On tirait de cette même théorie une autre conséquence difficile à concilier avec la doctrine catholique relative au mystère de l'Incarnation. Nous savons par la foi qu'il n'y a rien et qu'il n'y a jamais rien eu dans l'humanité de Jésus-Christ qui n'ait été élevé à la dignité divine, par l'union hypostatique avec la personne du Verbe. Que dirons-nous donc de l'état où fut réduit son corps adorable, pendant le temps qui s'écoula entre la mort du Sauveur et sa résurrection ? Durant tout ce temps, le corps de l'Homme-Dieu avait une existence actuelle, et ce n'était plus à l'âme qu'il en était redevable ? De quel principe la tenait-il donc ? Dirons-nous qu'à l'instant de la mort de son Fils, Dieu a créé pour remplacer l'âme une forme cadavérique? Mais alors il faudra supposer que cette forme a été hypostatiquement unie à la divinité, et que cette union a duré trois jours à peine, contrairement à l'axiome des saints docteurs, d'après lesquels le Verbe n'a rien abandonné de ce qu'il s'est une fois hypostatiquement uni : Quod Verhum semel assumpsit nunquam di/misit.

On opposait encore à la théorie thomiste une troisième difficulté, qui s'est aggravée par suite des définitions du concile de Trente. D'après ce concile, il y a cette différence entre la présence du corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie et la présence de son âme, que le corps est, dans ce Sacrement, en vertu des paroles de la consécration, tandis que l'âme y est uniquement par concomitance. Or, cette différence n'existe plus si la théorie en question est supposée vraie; car du moment que l'âme donne au corps ce par quoi il est corps, les paroles en vertu desquelles le corps est présent sous les apparences du pain y rendent l'âme présente ; et par conséquent il est faux que l'âme soit dans ce Sacrement par concomitance. L'objection est aggravée plutôt que résolue par une réponse que les thomistes empruntent au docteur angélique : « La forme du pain, dit-il, est

changée en la forme du corps de Jésus-Christ, en tant que cette forme donne au corps son être corporel, mais non en tant qu'elle lui donne sa vie. » (III, q. 75, a. 6, ad 2.) Or, disent les adversaires, la forme du corps en tant que donnant l'être corporel, n'est pas autre que l'âme, dans le système thomiste ; donc ce n'est point par concomitance, mais directement et par la vertu même des paroles de la consécration que l'âme est présente sous les espèces du pain. •

Pour échapper à ces difficultés, les scotistes soutenaient qu'avec l'âme raisonnable, qui donne au corps humain sa vie et son être spécifique, il y a une forme inférieure et subordonnée, qui donne à ce corps son existence corporelle, sa corporéité, comme ils disaient, et qui lui conserve son identité alors même que la mort l'a séparé de l'âme.

Tel est l'aspect sous lequel la controverse présente a été envisagée, durant des siècles, par les deux grandes écoles rivales : il s'agissait de savoir si une substance quelconque peut avoir à la fois plusieurs formes substantielles : les scotistes affirmaient ; les thomistes niaient ; et comme aux mêmes arguments on opposait constamment les mêmes réponses, chaque parti gardait ses positions, et la question ne faisait pas le moindre progrès. Lorsque la Compagnie de Jésus survint, et créa, au sein de l'école thomiste, un courant spécial de doctrine, ses principaux docteurs, Suarez en particulier, ne purent point, sur un terrain aussi vivement disputé, abandonner le drapeau du thomisme. Cependant nous verrons plus tard Suarez, d'accord quant aux expressions avec le reste de son école, adopter en réalité une opinion moyenne qui se rapproche beaucoup de celle de Scot. Lessius est plus hardi et admet ouvertement dans le corps humain plusieurs formes partielles subordonnées à l'âme. Telle est aussi la doctrine du cardinal Tolomei. Le P. de Losada, sans se hasarder à l'adopter, avoue qu'elle a pour elle de graves raisons, et qu'elle est soutenue par des maîtres distingués dont les ouvrages n'ont pas été mis au jour. Il ne manque pourtant pas de livres imprimés par des écrivains de la Compagnie de Jésus, au dernier siècle, où la théorie de la pluralité des formes est enseignée. Nous citerons entre autres Ulloa, en Espagne, et Mayr en Allemagne. Aujourd'hui, si nous sommes bien

informés, le système thomiste n'est enseigné, à Rome môme, qu'au couvent de la Minerve, où il a, dans la personne du P. Zigliara, un interprète aussi habile que modéré. Dans tous les autres établissements d'éducation, y compris le Séminaire romain, on a adopté pour l'enseignement philosophique des auteurs plus favorables aux théories modernes. Ce fait suffirait seul à prouver que le Saint-Siège laisse, dans cette matière, aux écoles une pleine liberté. On avait cru pouvoir donner une signification contraire à un bref récemment adressé par le souverain Pontife au fondateur de l'académie philosophico-médicale de Saint-Thomas. Mais nous tenons de bonne source que Sa Sainteté, interrogée sur la pensée qui a inspiré ce bref, a déclaré avoir eu uniquement en vue d'encourager les bonnes études, mais nullement de restreindre la liberté des écoles catholiques.

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