CHAPITRE SIXIÈME
Accord de la théorie chimique avec la doctrine péripatéticienne interprétée par Suarez.
Fixés sur les antécédents des deux écoles, nous sommes en état d'apprécier leurs prétentions rivales, et de juger s'il est aussi impossible qu'on le suppose généralement de les mettre d'accord.
Il faut pour cela distinguer dans cette controverse deux questions très-différentes, dont l'une est exclusivement propre à la philosophie, tandis que l'autre concerne également la philosophie et la physique : la question des formes et la question des forces.
Les éléments ont-ils une forme essentielle, distincte par la pensée de la matière, mais réellement inséparable ; et conservent-ils cette forme lorsqu'ils s'unissent ensemble pour former un composé ? Telle est la question que nous nommons purement philosophique. Nous l'examinerons plus tard; mais en ce moment nous voulons en faire abstraction. Notre but étant de montrer l'accord entre la science moderne et la philosophie scolas-
tique, il faut nous occuper avant tout du sujet débattu entre les deux écoles. Or, les formes substantielles ne sont pas impliquées, au moins directement, dans ce débat. Dans l'exposé que les physiciens modernes nous offrent de leur doctrine, le mot forme ne se rencontre jamais : il n'y est question que de forces. Tout ce qu'on veut c'est que les forces des corps simples ne soient point détruites, mais simplement modifiées, lorsque ces corps entrent dans la formation des composés soit organiques soit inorganiques. Or ce point, dans lequel se résume tout le débat entre les néopéripatéticiens qui se piquent le plus d'orthodoxie philosophique et les défenseurs catholiques de la science moderne, est expressément affirmé et victorieusement démontré par les plus illustres maîtres de l'école péripatéticienne. C'est là un fait historique parfaitement certain, bien qu'il soit également oublié par les deux partis.
Pour le prouver, il suffit de faire remarquer que les propriétés actives des corps, la visibilité, la force de résistance et d'attraction, d'où naissent les différentes couleurs, la densité, la dureté, l'état liquide ou solide, au lieu d'être considérées par les anciens comme des forces ou comme le résultat de forces, étaient considérées comme des qualités et par conséquent comme des accidents. Si donc nous voulons nous informer de la manière dont ces philosophes résolvaient la question de savoir si les forces des corps simples sont détruites, ou si elles demeurent dans ces corps, lorsqu'ils se combinent pour former d'autres corps, il faut changer les termes, et leur demander s'ils croient que, dans la mixtion ou dans la génération, les éléments perdent ou conservent leurs qualités, leurs dispositions, leurs accidents ; si les accidents ont pour sujet immédiat la forme substantielle, ou s'ils restent dans la matière après la destruction de cette forme ; ou bien encore si, dans la génération, les corps sont réduits à la matière première. Ces différentes formules n'expriment qu'une même question, celle que nous examinons en ce moment. Or, nul homme versé dans la connaissance de l'ancienne philosophie ne peut ignorer que la question posée en ces termes a été vivement discutée parmi les docteurs scolastiques du dernier âge, et résolue par plusieurs des plus illustres dans le sens de l'école chimique. Et ces savants hommes, à qui la
doctrine d'Aristote et de saint Thomas était sans doute aussi familière qu'à nous, soutiennent qu'ils sont sur ce point en parfait accord avec ces grands maîtres ; et, en dehors de l'autorité qu'ils prétendent avoir pour eux, ils apportent à l'appui de leur opinion des arguments rationnels d'une grande force.
Contentons-nous de rapporter d'après Suarez (Metaph. disp. VIII, I 1 , n. 20) l'un de ces arguments, qui paraît absolument démonstratif. Si, dans le composé, soit organique, soit inorganique, les qualités et les forces des éléments disparaissaient pour être remplacées par les qualités de la forme substantielle du composé, aussitôt que cette forme est détruite, les qualités devraient immédiatement disparaître. Or, dit Suarez, « nous voyons que le cadavre de l'homme, dans les moments qui suivent immédiatement la mort, conserve les mêmes accidents corporels qu'il possédait durant la vie, à l'exception des qualités propres aux êtres vivants, et qui provenaient de l'activité de l'âme. » Les défenseurs de l'opinion contraire expliquent ce fait en disant que ces accidents paraissent les mêmes, mais qu'en réalité ils sont distincts : qu'entre la couleur, la chaleur, la forme du cadavre, et les qualités analogues du corps vivant il y a similitude spécifique et non identité numérique ; « mais, ajoute Suarez, nous ne pourrions admettre cette réponse qu'autant que nous aurions une raison décisive de donner un démenti à nos sens et qu'il serait possible d'assigner une cause capable de reproduire ces qualités après qu'elles auraient été détruites... En effet, si, à l'instant de la mort, le corps perd toutes ses qualités (sa forme, sa couleur, sa chaleur, etc.), pour qu'elles puissent se trouver, à l'instant, dans le cadavre, il faut qu'il y ait là une cause capable de les reproduire. Or, il est le plus souvent impossible de découvrir une cause de ce genre. »
Le P. de Lossada, disciple de Suarez, rend la chose sensible par un exemple. Supposons, dit-il, qu'un nègre meure étouffé par une avalanche de nei,;(e. Aussitôt après sa mort, son cadavre aura encore quelque chaleur, et sa peau d'ailleurs conservera sa couleur d'ébène. D'où viennent cette couleur et cette chaleur? Dans le système généralement admis aujourd'hui la réponse est facile. Ces qualités ay<Gnt pour sujets les éléments du corps, et étant le résultat de leurs forces chimiques, ne dispa-
raîtront pas nécessairement lorsque l'âme cessera d'animer le corps. Elles demeureront donc jusqu'à ce qu'elles cèdent à l'action des forces externes. Mais si l'on veut qu'il n'y ait dans le corps d'autres forces, et par conséquent d'autres qualités que celles de l'àme, comment expliquer cette couleur et cette chaleur que nous trouvons dans le cadavre du nègre? Puisque ces qualités qu'il possédait durant sa vie ont été détruites avec elle, pour qu'elles soient en lui après sa mort, il faut qu'elles y soient reproduites. Mais par quelle cause ? Est-ce la blancheur de la neige qui a donné à ce corps sa couleur noire ? Est-ce le froid de cette même neige qui lui a donné sa chaleur? — Qu'on veuille bien le remarquer : ce ne sont pas des partisans exagérés de la science moderne qui opposent aux néopéripatéticiens cet irréfutable argument ; ce sont des péripatéticiens de vieille roche, qui avaient passé leur vie à étudier Aristote et saint Thomas, et qui faisaient hautement profession de suivre l'enseignement de ces grands maîtres. Que d'autres aujourd'hui entendent autrement leur doctrine, libre à eux; mais ce qui ne semble pas être permis c'est de présenter comme des adversaires de la philosophie scolastique ceux qui, appuyés sur des arguments évidents, interprètent Aristote et saint Thomas comme il a été interprété par plusieurs de leurs plus fidèles disciples.