‹ L'accord de la philosophie de saint Thomas et de la science moderne au sujet de la composition des corps pour faire suite à L'unité dans l'enseignement de la philosophieChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIEME

La doctrine de Técole chimique appuyée sur l'autorité d' Aristote.

Il ne tient qu'à nous, du reste, de nous assurer de la fidélité avec laquelle Suarez a exposé la pensée du fondateur de l'école péripatéticienne. Laissons ce dernier s'expliquer luimême, et nous nous convaincrons sans peine qu'il n'a pas entendu autrement sa doctrine. Dans plusieurs de ses écrits Aristote va même plus loin que Suarez, puisqu'il affirme trèsclairement que les éléments conservent dans le composé l'intégrité de leur être. C'est ce que reconnaît le P. Silvestre Maurus, quoiqu'il nie que tel ait été le vrai sentiment du Stagyrite.

Voici ses paroles (Qusest. philos.^ t. III, App., lib. III, q, 2.) : « Bien qu'Aristote, lorsqu'il ne touche qu'incidemment cette question, suppose vraie l'opinion des anciens, d'après laquelle les éléments demeurent en acte dans le composé, il parle autrement dans le livre I De Generatione, à partir du texte 82, où il traite la question ex professa. » Ce passage est également celui auquel nous renvoie le savant rédacteur de la Scienza italiana, pour y trouver la vraie pensée d'Aristote; et afin de nous faciliter cette recherche, il a pris pour texte de sa dissertation le commentaire de saint Thomas sur le chapitre X De Generatione. Nous ne pouvons mieux faire que de suivre cette indication ; car l'étude à laquelle on nous convie est du plus haut intérêt. Elle suffirait, au besoin, pour justifier l'estime professée par les docteurs scolastiques à l'égard du fondateur de l'école péripatéticienne. Comment ne pas admirer la prodigieuse perspicacité de ce génie, qui, il y a vingt-deux siècles, traçait les lois de la combinaison chimique avec toute l'exactitude que pourrait y mettre aujourd'hui un savant, aidé de tant de nouveaux moyens d'observation et de trois siècles de recherches ! C'est en effet de la combinaison chimique qu'il est question dans ce chapitre. Aristote, qui la nomme |J-'.;t?, mélange, la distingue très-soigneusement de ce que la chimie désigne aujourd'hui par ce nom, à savoir de la réunion, dans des proportions indéterminées, de corps ou de molécules demeurant distincts les uns des autres et rapprochés uniquement par les forces mécaniques. Ainsi, le vin est mêlé à l'eau, la farine de blé à la farine d'orge, sans subir aucun changement. C'est ce qu'Aristote nomme \i[Z'.q 7:p2; tyjv àiaô'^civ, cuvOîj'.ç, mixtio secundum sensum^ compositio. La différence qu'Aristote met entre ces deux genres d'union, c'est que, dans le second cas, chacun des composants conserve sans altération sa propre nature, et est simplement juxtaposé à l'autre ; tandis que, dans la combinaison, chacun des composants influe sur l'autre, de manière à ce que ni l'un ni l'autre ne conserve dans son intégrité sa nature première, bien que tous les deux demeurent réellement dans le composé : Hœc quœ mixta sunt non esse corrupta, nec ultra eadem smpliciter esse necesse est. Ce premier point est admis sans conteste par la physique moderne.

D'un autre côté, Aristote n'établit pas une différence moins marquée entre la combinaison et la génération. Nous ferons observer à ceux de nos lecteurs qui ne sont pas familiarisés avec la terminologie scolastiqae, que par génération les anciens philosophes entendaient non-seulement la production d'un être vivant, mais généralement la production de toute nouvelle substance. Ils la distinguaient de la création, en ce que cette dernière ne suppose aucune matière préexistante, et tire l'être tout entier du néant; tandis que la génération suppose la préexistence de la matière, et consiste dans la détermination de cette matière à une nouvelle existence spécifique, ce qui se fait par la forme substantielle. Ainsi, dans la génération de la plante, toute la matière dont se compose la graine préexistait dans la plante mère ; la génération a lieu lorsque cette matière est animée par un nouveau principe vital, qui est la forme substantielle de la nouvelle plante. Cette forme est produite ex nihilo sui; mais comme elle est produite dans un sujet préexistant, sa production diffère de la création, qui est définie : productio ex nihilo sui et subjecti.

Or, Aristote soutient que la génération ainsi comprise diffère essentiellement de la combinaison chimique; manifestum est quod oportet differre mistionem a generatione et corruptione ; et la raison qu'il en donne est celle-ci : toute génération suppose la production d'un être nouveau, et ne peut résulter de la simple union de choses préexistantes. Ainsi, Aristote concevait la combustion comme une véritable génération, parce que, trompé par des observations incomplètes, il se persuadait que la flamme est, non une combinaison de l'oxygène avec le carbone contenu dans le bois, mais une forme nouvelle, engendrée dans le bois à mesure que la substance du bois se corrompt : Neque materiam ignis mistam esse, neque misceri dum comhuritur, sed ignem gigni et materiam corrumpi dicimus. Il ne se passe rien de semblable dans la combinaison, puisque les éléments dont se forme le composé ne sont nullement corrompus, mais demeurent unis l'un à l'autre. C'est ce qui ressort de la définition qu' Aristote nous donne de l'élément, au livre V de sa Métaphysique : « On nomme élément ce par quoi commence la composition, qui existe dans le composé, qui est indivisible en parties d'espèce différente, et à quoi se termine la décomposition;

id ex quo aliquid componitur primo, inexistente, indivisibili specie in aliam speciem, et in quod ultimo dividitur. »

vS'il faut dislingaer la combinaison de la génération, sera-t-il permis de la confondre avec V altération? Par ce nom les scolastiques désignaient, après Aristote, le changement qu'un être, intact quant à sa substance, peut subir dans ses qualités, dans ses formes accidentelles. Or, ce changement ne suffît pas, comme fait remarquer Aristote, pour rendre raison de la combinaison. Car un corps simplement altéré, un corps, par exemple, qui change de couleur, demeure substantiellement le même, tandis que les éléments du composé chimique ne demeurent pas les mômes : non permanent actu, uti corpus et albedo.

Qu'est-ce donc alors que la combinaison ? Comment les corps simples, entre lesquels elle s'opère, peuvent-ils tout à la fois demeurer dans le composé, et subir une modification substantielle? Aristote écarte la contradiction apparente de ces deux conditions en remarquant qu'un être peut être conservé de deux manières, dans son actualité et dans sa puissance. Dans le composé chimique, les corps simples, sans être détruits, ne conservent pas leur actualité ; ce qui reste, c'est leur puissance, leur force : Neque permanent actu, neque corrumpuntur ^ aut alterum eonim; nam eoî^um virtus atque potentia salva manet.

N'est-ce pas dire, presque dans les mêmes termes, ce que les savants modernes nous donnent comme le résultat certain des observations chimiques, à savoir que les forces des corps simples demeurent dans le composé, bien qu'elles ne se révèlent pas dans l'intégrité de leur nature?

On pourrait pourtant mettre en doute l'identité des deux doctrines, à cause de l'ambiguité du mot puissance (SjvaijLtç) employé par Aristote. Ce mot peut, en efïet, être pris dans le sens actif ou passif; il peut signifier force ou possibilité. Dans ce second sens, les forces des corps simples réellement détruites ne resteraient dans le composé qu'en tant qu'elles pourraient être reproduites après la décomposition; dans le premier sens, elles y resteraient en tant que leur énergie, tout en subissant une modification intime, subsisterait pourtant, et continuerait à se manifester, bien que d'une manière dilTérente. Si la formule d'Aristote doit être entendue dans le premier sens, elle estréelle-

ment opposée à la théorie communément admise par nos savants ; il y a au contraire, entre l'une et l'autre, conformité parfaite, si c'est dans le second sens qu'Aristote entend la conservation des forces élémentaires. Or, que telle soit sa pensée, c'est ce qui ressort manifestement des explications qu'il donne dans la seconde partie du chapitre.

Là il établit avec la plus parfaite exactitude les lois de la combinaison. Il remarque d'abord qu'elle ne peut se faire qu'entre des éléments dont les proportions sont fixes et nettement définies (èuopiçov) ; qu'elle suppose la subdivision la plus grande : Parva autem dum parvis admoventur propensius misceri soient ; qu'elle ne se fait qu'entre des éléments contraires, qui par leur contrariété même sont, les uns à l'égard des autres, actifs et passifs : Patet igitur ea esse mistilia quœcumque ex agentibus contrarietatem habent, hœc enim inter se passiva sunt.

Telle est en définitive la théorie de la combinaison ; je ne pense pas que la science moderne ait rien dit à ce sujet de plus lumineux. Ces éléments, qui ont l'un à l'égard de l'autre cette double puissance active et passive, c'est-à-dire qui ont tout à la fois la puissance d'exercer et de subir une mutuelle influence, du moment qu'ils se trouvent rapprochés dans des proportions convenables, s'attirent par cette affinité qui résulte de leur contrariété même ; chacun des deux agit sur l'autre, et chacun subit l'action de l'autre. Leurs forces s'unissant, elles se modifient ; et leur combinaison produit une résultante chimique, analogue à la résultante produite par le concours de deux forces mécaniques. Aucun des deux composants ne se transforme dans l'autre, mais de leur union résulte un composé, qui est en quelque sorte mitoyen : Cum potentias habent quodammodo œquales, tune utrumque e sua quidem mutalur natura in id quod vincit [ziq To xpaiouv, c'est-à-dire que chacun des deux composants s'assimile en quelque manière à la vertu active et dominante de l'autre) ; non tamen fit alterum ; sed inter utrumque médium quid atque commune. Aristote déduit de cette théorie sa définition de la combinaison. Ce n'est pas une corruption, dit-il, et ce n'est pas non plus un simple assemblage de composants qui demeurent les mêmes ; c'est l'union de plusieurs composants qui s'altèrent l'un l'autre : mistilium alteratorum unio.

Saint Thomas, en commentant cette définition, fait justement remarquer que l'altération dont Aristote parle ici n'est pas l'altération proprement dite, celle qui n'atteindrait que de purs accidents ; celle-ci atteint les qualités et les forces. Qu3S alteratio improprie sumilur, et est intelligenda de virtutibus seu qualitatibus.

Cette explication, dont nul ne contestera le caractère éminemment scientifique, met en pleine lumière la profonde différence qui sépare la combinaison du simple mélange. Tandis que celui-ci rapproche les composants par l'étendue, ou, comme disent les anciens, par la quantité, la première les unit par leurs forces ; la première produit une simple juxtaposition, la seconde une véritable assimilation. Dans le mélange, chaque composant occupe une certaine partie de l'espace, de telle sorte qu'un œil plus perçant que celui du lynx, pour me servir de l'expression d'Aristote, pourrait discerner l'un de l'autre ; dans la combinaison, au contraire, chacun des composants est modifié dans son élément passif par l'élément actif de l'autre composant : l'oxygène est hydrogéné et l'hydrogène est oxygéné ; de telle sorte que dans aucune partie de l'espace, si petite qu'elle soit, il n'y a plus ni oxygène pur ni hydrogène pur. C'est là évidemment ce qu'entend Aristote ; et c'est aussi, croyons-nous, ce qu'admettent les savants qui veulent se rendre raison des faits attestés par l'expérience. Mais cette théorie suppose évidemment que les forces des corps simples n'ont pas cessé d'exister dans le composé ; car si elles avaient cessé d'exister, comment pourraiton dire qu'elles agissent l'une sur l'autre de manière à produire une résultante ?

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