CHAPITRE XIV
de toutes les déviations à la perpendiculaire, et c'est d'Egypte que ces traditions arrivèrent avec l'ordre dorique , de même que la Grèce prit à l'Asie les éléments de l'ordre ionique et de son élégante richesse.
Les temples les plus anciens de la Grèce, de la Sicile et de l'Italie sont ceux dont les colonnes ont le galbe le plus prononcé. Il est à remarquer qu'en se perfectionnant l'architecture dorique a peu à peu diminué le renflement de ses colonnes, ce qui prouve que, loin de l'avoir inventé, le siècle de Périclès le réduisit à sa mesure la plus heureuse. C'était une tradition qu'on respectait , parce qu'elle donnait au monument un grand caractère de force et de stabilité , mais en modifiant les proportions pour substituer une grâce virile à la pesanteur.
Quant à la proéminence des parties hautes du temple, qui, au lieu de s'incliner sur le centre, se penchent vers le dehors, il serait difficile de l'expliquer par la théorie des corrections optiques. J'en vois une autre raison : c'est que ces parties portaient les ornements et la peinture. Au lieu de fuir devant le regard, en suivant la pente pyramidale, il était naturel qu'elles la contrariassent , et , s'avançant vers le spectateur, lui offrissent tous les détails de leur décoration.
Les courbes horizontales peuvent être considérées conmie une conséquence des inclinaisons verticales. L'on sait à peu près l'époque où elles commencèrent à être employées : elles n'existent pas encore au
temple de Corinthe ; on les voit déjà au plus récent des trois temples de Paestum. La ligne droite, sur un long développement , a quelque chose de sec et de froid : nous en avons des exemples frappants dans les monuments que les modernes ont copiés sur Tantique avec plus de science que de sentiment. La ligne droite est une abstraction toute géométrique que Ton . ne retrouve jamais dans la nature. Les lignes mêmes des horizons décrivent une double courbe déterminée par la forme du globe *. La convexité du soubassement et des architraves donne au Parthénon quelque chose de vivant et d'harmonieux qui nous pénètre à notre insu. Il est si vrai que l'architecte n'a point prétendu redresser nos perceptions, qu'il a dû compter, au contraire , sur leur naïve exactitude, pour nous transmettre la notion de ces belles courbes. Elles sont, en effet, parfaitement sensibles, pour peu que le regard s'y arrête et cherche le secret des impressions inconnues qu'un principe si nouveau éveille en nous. C'est toujours ce qui m'a frappé dans les temples doriques où les courbes existent , à Pœstum, en Sicile, en Grèce. Peut-être était-ce unp complaisance des yeux pour l'esprit prévenu : mais , aujourd'hui, chacun peut contrôler le témoignage de
' M. Burnouf a rendu cette idée d'une manière heureuse : « L'art « grec courba les degrés et le pavé des temples , les architraves , les « frises, la base même des frontons, comme la nature a courbé la mer, « les horizons et le dos arrondi des montagnes. > (Revue des Deux Mondes, déc. i847t p. 84^.)