CHAPITRE XV
Ensuite se présentait le groupe célèbre des trois Parques, qui sont dans la sculpture drapée ce qu*est l'Hercule dans la sculpture du nu, le dernier mot de lart et la limite du génie de Thonmie. Les trois déesses sont assises. La plus rapprochée du centre se tient sur son siège avec une dignité inflexible. Sur sa belle poitrine, les plis ont une grâce sévère. Partout, dans la pose, dans les formes, dans l'ajustement, on sent une fermeté qui annonce l'immuable Destinée, dont le livre est confié à Tainée des trois sœurs.
La seconde, au contraire, assise plus bas, se penche en avant avec un air d'empressement et de sollicitude ; ses mains étaient sans doute occupées à filer les jours des mortels. H y a dans son ensemble un abandon, un charme naturel et sympathique, qui me la font voir s'efForçant de mêler à sa trame ces fils d'or et de soie dont parlent les poètes.
Sur ses genoux s'accoude la plus jeune Parque , étendue avec une magnifique indolence sur un long soubassement. Tournée vers le char de la Nuit, dont les Parques sont filles *, cette vierge belle jusqu'à la volupté tranchait, d'une main insouciante et sans même la regarder, l'œuvre de sa laborieuse sœur. Jamais on n'a présenté de la mort une image plus aimable à la fois et plus terrible.
Ce caractère différent des trois divinités se retrouve, avec des transitions habilement nuancées, dans le
■ La tête existait encore, au temps de Carrey, et regardait l'angle septentrional du fronton.
Style même de leurs vêtements. Ce qu'elles ont de commun y c'est une richesse, un luxe admirable de draperies. Mais l'ajustement de la première est plus grave, celui de la seconde plus intime, en quelque sorte, et plus gracieux; sur la dernière on a épuisé toutes les ressources, toutes les délicatesses de l'art. II y a même, autant que le permet le style grandiose ([ui domine l'ensemble, une certaine coquetterie. Je n'ose employer ce mot qu'après M. Quatrenière de Quincy \ La tunique, en glissant sur le bras, laisse à découvert le haut de la poitrine et une épaule d'une pureté virginale. Mille plis légers, capricieux, vivants, ondoient, courent sur les seins, et vont tomber, par leur pente naturelle, sous le côté qui se soulève. Un manteau jeté sur les jambes, avec une largeur et une souplesse dont on comprend à peine l'alliance, les dessine à grands traits, s'y enroule et couvre en partie le banc de marbre. On a comparé à cette statue l'Ariane endormie du Vatican. Il y a, en effet, dans la pose et dans le parti d'ajustement, une ressemblance assez notable pour faire croire à une imitation libre. Ce qu'il y a de plus beau dans l'Ariane, c*est une grande manière. Mais la pose manque de simplicité, et l'on ne trouvera ni la finesse de détails, ni la pureté de style, ni l'expression idéale de la jeune Parque. Je faisais observer précédemment que les sculptures des frontons n'étaient point faites pour être regardées
* Lettres à Canada, p. iiS.