CHAPITRE VI
reposent à nu sur le pavé. Les petites colonnes doriques des deux ailes s'exposent à un périlleux parallèle auprès du grand ordre de la façade. Toutes ces difficultés devinrent une source de beautés nouvelles. Je n'en veux d'autres juges que les Grecs eux-mêmes et leur unanime admiration. Un esprit bien autrement disposé à comprendre les arts que Pausanias a célébré les chefs-d'œuvre du grand siècle, particulièrement l'Odéon de Périclès, le Parthénon et les Propylées , ce ces édifices y » dit Plutarque, « d'une magniif fique grandeur , d'une beauté et d'une grâce inia mi tables. . . Dès le premier jour, leur perfection les a faisait paraître antiques. Aujourd'hui, au contraire, a on les croirait à leur fraîcheur, neufs et achevés « d'hier, tant y brille une fleur de jeunesse que le a temps ne peut flétrir. Il semble qu'un souffle im- « mortel anime ces ouvrages, et qu'ils aient reçu une « âme qui ne sait point vieillir. » — « C'est là , » « dit^il ailleurs, « ce qui causa le plus de plaisir à a Athènes, ce qui fit son principal ornement et l'adc( miration de tout l'univers; c'est la seule chose qui tt atteste que la puissance tant vantée et l'antique a prospérité de la Grèce ne sont point un men- « songe. »
Non-seulement les Propylées sont toujours cités par les auteurs parmi les plus beaux monuments d'Athènes, mais il est à remarquer qu'ils sont nommés même avant le Parthénon : « Trois mille sept « cents talents, » dit Thucydide, « furent dépensés
« pour les Propylées de l'Acropole, les autres édite fices et le siège de Potidée. »
C'étaient les Propylées que Démosthènes montrait les premiers de la main , lorsqu'il célébrait la beauté des édifices élevés par la vieille Athènes. Et pourtant, le Parthénon se présentait plus majestueux encore à ceux qui le regardaient du Pnyx et le voyaient s'élever sur la droite, au sommet du plateau. « Les Propylées , » dit Philostrate dans sa Vie d'Apollonius de Tyane, « les Propylées et le Parthénon suffisaient « à la gloire de Périclès. »
Peut-être dira-t-on que les Propylées s'offraient les premiers à la pensée parce qu'ils s'offraient les premiers aux yeux. Mais quelque chose de plus éloquent encore que les éloges des Athéniens , c'est l'envie de leurs rivaux. Que souhaitait pour l'ornement de sa patrie Épaminondas, enivré de ses rapides triomphes? Était-ce le Parthénon avec les chefsd'œuvre de Phidias? Était-ce l'Odéon de Périclès, dont la toiture rappelait la tente du roi de Perse? Non : c'étaient les Propylées, «c II faut, » disait-il nettement devant les Thél)ains assemblés , « il faut « transporter ici les Propylées de l'Acropole d'Athèi< nés et en orner les abords de la Cadmée. »
Les Propylées , en effet, devaient émouvoir singulièrement les Grecs par leur nouveauté , par leur originalité y pour expliquer par un mot moderne un succès que les modernes semblent s'être réservé. Le Parthénon était au moins aussi beau, aussi parfait
CËAPITRE VI. 79
que les Propylées. Mais , construit selon les règles ordinaires j il ne différait des grands temples doriques de toute la Grèce que par le choix des matériaux, le fini des détails , par certaines proportions idéales y par ces nuances enfin que goûtaient vivement les artistes, mais qui ne pouvaient faire autant d'impression sur le public. Les Grecs , si attachés qu'ils fussent aux traditions en «matière d'art , étaient nécessairement , comme tous les hommes , sensibles à la nouveauté. Quand cette nouveauté était, comme les Propylées , de nature à satisfaire toutes les exigences de la raison, toutes les délicatesses de l'amour du beau , leur àme passionnée devait s'ouvrir facilement à l'enthousiasme. La belle disposition de l'édifice, pleine de mouvement et semblable à celle d*un théâtre, une simplicité qui n'avait même pas demandé les ornements de la sculpture et laissait tout l'effet aux lignes et aux proportions , le mélange et l'harmonie si heureusement trouvés des différents çrdres, les difficultés non-seulement vaincues mais tournées en éclatants mérites, tout commandait l'admiration , et, conune les sentiments inconnus qu'éveille l'originalité s'y mêlaient, l'admiration en recevait une phis vive ardeur.
Du reste, si nous sommes frappés encore aujourd'hui par la beauté grandiose des Propylées , qu'eûtce été il y a deux siècles , lorsque le monument existait dans son entier? Car on en est à se demander lequel a le plus souffert, dans ce funeste dix-sep-
tième siècle , du Parthënon ou des Propylées. L'escalier de marbre a disparu en partie , et^ au lieu de cette rampe magnifique, on ne voit plus que des marches rares et disséminées. Des six grandes colonnes doriques qui formaient la façade des Propylées , deux seulement, celles des angles, ont encore leurs chapiteaux , et sont unies par larchitrave avec les pilastres qui terminent les deux mui^ du vestibule. Ces chapiteaux ne le cèdent en rien , pour la beauté , à ceux du Parthénon. Us ont la même courbe , la même fermeté , la même élégance. On reconnaît cette école d'architectes athéniens qui avait porté Tart dorique à sa plus exacte perfection, et ne pouvait plus chercher le progrès. Les formules étaient arrêtées , mais les combinaisons variaient ; c'est par là que se révélait le génie de l'artiste.
Les frontons n'existent plus ; mais on en voit à terre les morceaux. J'ai trouvé, dans mes fouilles, un angle du fronton occidental que Spon et Wheler virent encore. C'est même ce qui faisait affirmer au premier que a l'arsenal de Lycurge, » comme on disait dans ce temps-là , était un temple, a Vis-à-vis, cr à la main gauche du chemin, on voit un bel édi- « fice de marbre blanc que quelques-uns prennent « pour l'arsenal de Lyciirgue. Pour moi , je tiens que «c c'est un temple, parce qu'il a une façade et un «( fronton comme les autres. »
Aucun texte ancien , aucune découverte moderne ne laissent pensef que les frontons fussent décorés