CHAPITRE IX. 13VI
renferme un des plus déliceux morceaux de lart antique : la Victoire qui délie ses sandales *. En équilibre sur la jambe gauche à demi fléchie , soutenue par le faible battement de ses ailes entr'ôuvertes , elle se penche, en levant la jambe droite.Sa main tient délicatement les bandelettes qui attachent la sandale au-dessus du pied. L'autre bras, étendu , soutient le manteau qui a glissé et laissé découvertes les épaules et la poitrine, qu'une étoffe transparente semble destinée , non pas à voiler, mais à mieux faire voir. 1^ ceinture est dénouée; les plis, après avoir modelé finement les contours des reins, se dérangent et mettent à nu une partie du flanc ; ou, pour mieux dire, ce ne sont pas des plis, c'est un souffle* qui court légèrement sur des formes d'une pureté admirable, comme il riderait la surface d'une onde tranquille. Sur les jambes, au contraire, que le manteau enveloppe encore, la draperie a plus de consistance ; tout en accusant les formes , elle les voile ; majs , en même temps, elle garde une finesse moelleuse en accord avec le reste de l'ajustement. Mille plis et replis se forment, s'accompagnept, se séparent, se confondent, légers , naturels, pleins d'ampleur, de grâce et d'harmonie. Jamais le ciseau n a rencontré plus heureusement la vérité jusqu'à l'illusion. Le marbre semble unesubstance transparente
* M. Ross l'appelle DU Sandaienbinderinn ; maison fait difficilement uu Dceud ay^ iipe seule main, tandis qa'on le défait très-aisément. c:'est un détail, du reste» peu important.
OÙ s'est reflétée et fixée la conception idéale de Tartiste. Ajoutez une blancheur enchanteresse que le temps a respectée, en jetant seulement sur les fonds quelques ombres dorées.
La critique que je soumettais plus haut aux admirateurs de la Victoire au Taureau , je sais qu'on pourra me l'adresser à mon tour. N'y a-t-il pas aussi de la recherche et de la manière dans cette figure? Je l'avoue, et le contraire devrait plutôt surprendre. 11 y a dans ces deux morceaux la même tendance, comme il y a peut-être la même main ; mais ce qui fait la différence, c'est le succès.
Le propre des écoles qui commencent, non pas la décadence, mais le raffinement de l'art, c'est l'inégalité. Les difficultés qu'elles se créent à plaisir, pour en triompher, deviennent parfois des écueils, et \ effet , qu'elles ''poursuivent avec amour, a ses caprices et ses fuites. Mais lorsque le but est heureusement atteint, l'œuvre a une beauté qui frappe, parce qu'elle a voulu frapper, et un charme d'autant plus puissant qu'il a été plus cherché. L'artiste a rêvé, sons des voiles transparents * . un beau corps dont les formes pures se dessinent, s'accusent, se révèlent, en paraissant se cacher, mélange de volupté et de pu-
' l^e pendant de ceUe Victoire» bien propre à montrer comment le même principe mène à des résultats différents, ce sont ces étranges statues des élèves du Bemin, qui remplissent une chapelle de Naples, Santa-Maria délia Pietà de' Sangri : la Pudeur sous un linge mouillé, le Christ dans son linceul, le Ficè dans un filet.