‹ L'Acropole de Suse (volume 2)Chapitre 66 sur 124 · LES HÉBREUX DANS L'ANTIOUITÉ · texte numérisé non relu

LES HÉBREUX DANS L'ANTIOUITÉ

dans les douze tribus ou chez les peuples que la vie aventureuse des Hébreux conduisit à leur contact. Gardons-nous surtout de nous inféoder à une école. H faut se défendre de toute passion quand on aborde les dédales confus de l'antiquité judaïque et, s'il se peut, s'absorber dans la seule histoire. La tâche est assez laborieuse sans traîner à la remorque des thèses religieuses souvent troublantes, toujours gênantes.

Les Juifs, en possession depuis neuf à dix siècles avant Jésus-Christ d'une écriture presque parfaite mise au service d'une imagination ardente, possédèi'ent de bonne heure les rudiments d'une littérature. Nous savons que les annales sacrées avaient été rédigées par deux collèges distincts. A côté de versions élohistes et iahvéistes des premiers livi'es de la Bible, combien devaient être nombreux les cantiques, les narrations, les chroniques militaires ayant une origine plus ou moins historique. La majeure partie de ces œuvres a partagé le sort commun des hommes et des choses, mais la grande faux ne les a pas toutes abattues, et des fragments échappés au temps fut composé le code des religions implantées sur les l'uines du paganisme.

11 ne faudrait pas mesurer l'importance politique de la Judée ancienne à l'influence qu'elle eut sur les destinées du monde moderne ; il ne faudrait pas surtout accepter sans contrôle les exagérations peut-être inconscientes des poètes sémitiques. Le narrateur plein de son sujet, persuadé de l'importance des moindres faits, les élève aux proportions d'événements, que grandit encore chaque transcription nouvelle, de sorte qu'en lisant la Bible le monde ancien semble avoir été porté sur les roues du char d'Israël. Telle n'est pas la vérité. L'exode, le passage de la mer Bouge, la conquête de la terre promise ont passé inaperçus des Égyptiens et des Assyriens. Peu importait au Pharaon que de pauvres tinbus campées aux confins de son empire aient franchi la mer Rouge. Peu importait au puissant roi de Babylonc que ces mêmes peuplades se soient taillé un petit royaume limitrophe des frontières occidentales de la Chaldée. C'étaient des événements journaliers et sans échos.

Si les tableaux saillants des vieilles chroniques se distinguent à peine à travers les immenses déchirures que la lecture des hiéroglyphes et des cunéiformes a faites aux brumes antiques, que devaient peser dans la balance de l'histoire Moïse, Josué, David, Esther, immortelles figures qui nous apparaissent rayonnantes dans leur nimbe héroïque. Le contrôle de la Bible, déjà déUcat pour les temps anciens, est donc bien difiicile quand il s'agit des livres anecdotiques. Est-ce la raison qui a rendu plus acharnée la lutte livrée autour d'eux?

Aussi bien, ai-je considéré comme une conséquence heureuse des fouilles susiennes la lumière soudaine qui en a jailli, jetant un jour tout nouveau sur un des procès les plus débattus entre les rationalistes et les orthodoxes.

Qui ne connaît l'histoire si touchante d'Eslher?

Akhachvéroch, à la suite d'un banquet où il se prend de vin, répudie la reine

Vachthi. Cinq ans s'écoulent. La nièce du juif Mordekhai, Hadassah, surnommée Esther depuis son entrée dans le harem, séduit le roi par sa grâce pudique et prend la place de l'épouse délaissée. Mordekhai s'installe sous la porte du ?vi, dévoile une conspii'ation ourdie contre le souverain et sauve la vie d'Akhachvéroch.

Sur ces entrefaites, Haman fils de Hamedathâ l'Agaghite, est nommé grand vizir; Mordekhai refuse de se prosterner devant le nouveau ministre, colère d'Haman qui jure de laver dans le sang du peuple hébreu l'affront que vient de lui infliger un misérable juif. Il jette le sort « le premier mois qui est le mois de Nizan » et fixe au 13 Adar le jour de l'exécution.

Les counners avaient déjà porté à tous les satrapes les ordres souverains quand la nouvelle reine, informée par Mordekhai du péril qui menace ses coreligionnaires, pénètre au péril de sa vie dans la maison de la royauté.

La rayonnante beauté de la suppliante trouve grâce devant Akhachvéroch ; le roi accède aux prières de la favorite, fait pendre Haman au gibet dressé pour Mordekhai, puis deux jours durant donne licence aux opprimés de repousser, les armes à la main, les attaques de leurs ennemis.

Les Juifs usent sans réserve de l'autorisation royale les 13 et 1 i du mois d'Adar, et le livre se termine sur l'ordre donné par Esther et Mordekhai de célébrer tous les ans la fête de Pourim ou des sorts, commémorative de ce triomphe.

Telle est la meghillah (le rouleau par excellence), tel est le thème célèbre livré aux méditations des théologiens et des savants. Célèbre, il l'est entre tous, par la popularité dont il jouit dans le monde Israélite, par son caractère profane — le nom de Dieu n'y est pas prononcé, — par les controverses qu'il a provoquées. Méliton , évèque de Sardes au iT siècle, et plus tard saint Athanase et saint Grégoire de Nazianze refusaient de comprendre le livre dCEsther dans le recueil des annales sacrées, et s'il a forcé l'entrée de la Bible chrétienne, c'est que sous l'histoire d'Akliachvéroch et de la reine on a trouvé un svmbole de l'union du Christ et de l'Église. Aujourd'hui Chrétiens et Israélites adoptent le livre d'Est/ier dans son intégrité. Ouant aux rationalistes, bien que divisés sur l'origine de la fête, ils considèrent tous la meghillah comme une œuvre de pure imagination très postérieure aux Achéménides et sans aucun lien avec l'histoire.

Quelles sont les critiques dirigées contre le livre à'Est/ter?

D'abord et surtout le nom de la fête dont il célèbre l'origine :

Pour, d'où pourim, n'est pas un mot perse, argue l'école rationaliste, et ne signifie sort, comme le prétend la Bible, dans aucune langue, ni dans aucun dialecte connu.

Il serait plus exact de prétendre que pour n'apparaît pas dans le lexique très restreint composé d'après les inscriptions achéménides de Bissoutoun, Nakhchè-

rï-v:"^^

fM:

ÉTYMOLOGIE DE POURÎM. 3G:{

Roustem et Persépolis, car le mot considéré en lui-même est une des racines les mieux connues et les plus fixes des langues aryennes. Par en sanscrit, j9or en persan, pleine en \aWn, plein en français, répondent à la même idée et communiquent le même sens ù leurs dérivés. Ce sens est-il applicable à la désignation de la fête?

J'emprunte à la Bible elle-même la définition du mot pour.

Avant d'immoler les Juifs à sa vengeance, Haman demande aux devins de fixer le jour du massacre.

« Le premier mois qui est le mois de Nizan de la douzième année du roi Akhaclivéroch, on jeta le pour, c'est-à-dire le sort, en présence de Haman jour pour jour, mois pour mois jusqu'au treizième jour du douzième mois qui est le mois d'Adar '. »

La phrase ne présente aucune obscurité, si l'on s'en tient au sens littéral. Il s'agit d'un instrument fatidique nommé pour en langue perse qu'on jetait devant toute personne désireuse de prendre l'avis du destin. Le pour rendait sans doute ses oracles par oui et par non. Comme l'éphod hébraïque, comme les dieux égyptiens, il devait répondre à une question bien déterminée, posée d'une façon dichotomique. « Les Juifs serontils massacrés le premier jour du mois ? » Nous savons que, consulté jour pour jour, mois pour mo\?,,\epour donna d'abord un avis négatif, puis, quand on appela le treizième jour et le dou- ■"•"- ^^'^^ " ■'^ * ^<""='' "''^^ ""^ l'époque «e»

1 ' l •• ACIIÉMÉNIDES. (fODII.I.ES DE StISE.)

zièraemois,ilrépondit<( oui », c'est-à-dire: tuez.

Au nombre des objets découverts dans les fouilles profondes du Memnonium, se trouve un prisme quadrangulairc ayant un centimètre de côté et quatre et demi de haut (fig. 235 et p. 434, col. 2). Sur les faces rectangulaires on a gravé, au moyen de points, des nombres différents : un — deux — cinq — six.

Jetez le prisme et il s'arrêtera forcément sur un chifTre pair ou impair.

Les Perses aimaient les jeux de hasard^ autant que le vin; le petit monument susien ne serait-il pas un de leurs dés; et leurs dés, sous le nom de pour, n'auraientils pas servi à consulter le sort et à tenter la fortune?

Pour pas plus que cartes, urne ou dés, n'a le sens propre de «sort», mais tous ces mots entrent dans des phrases semblables : « jeter le pour », « tirer les cartes », « mettre la main dans l'urne », « agiter les dés », qui éveillent toutes quatre la même idée : consulter le sort.

L'expression perse ^o?/r, litt. « plein, solide», répond même dans une certfijne mesure à la forme du dé achéménide. Un parallélépipède, un prisme carré ne réalise-t-il pas le type parfait des corps que Français et Persans nomment solides?

l. Chap. m, §7.-2. Hérod., III, § 128.

304 L'ACHOPOLE DE SUSE.

En ce cas, je modifierai ainsi qu'il suit la traduction des deux passages où il est parlé du pour.

« Le premier mois qui est le mois de Nizan de la douzième année du roi Akhachvéroch on jeta le pour (litt. le « solide »), c'est-à-dire le sort (explication nécessaire pour les Juifs, qui ignoraient la langue et les mœurs de la Perse) en présence de Haman :

<( Et les Juifs reçurent comme règle traditionnelle ce (piils avaient commencé de faire et ce que Mordekhaï leur prescrivit parce que Haman fils de Hamedathà l'Agaghite, l'ennemi de tous les Juifs, avait formé le projet de les faire périr et avait jeté le pour. c'est-à-dire le sort,... et l'on pendit Haman et ses fils au gibet. Pour cette raison, on appela ces jours joo«/7'm, du moi pour. »

Cette nouvelle interprétation aurait le double avantage de satisfaire l'histoire et le bon sens, car il est inadmissible qu'un juif perse qui écrivait à Suse sous les derniers Acbéménides — comme je me réserve de le montrer — ait employé un mot perse accepté de tous ses coreligionnaires perses, si ce mot avait été inintelligible.

La seconde objection a trait à la rivalité de Mordekhaï et d'Haman : rivalité aussi symbolique que ces deux personnages, si l'on en croit les rationalistes. Car, nous disent-ils, en choisissant pour protagonistes, d'une part Mordekhaï le Benjaminite, dont un aïeul se nomme Oich comme le père de Saiil, et d'autre part, Haman fils d'Hamedathà l'Agaghite, le romancier se démasque; ses principaux acteurs personnifient la lutte de Benjamin contre les fils d'Agag roi des Amaléquites, c'est-à-dire des soldats de lahvé contre les païens d'Europe.

Cet argument, dirigé aujourd'hui contre l'authenticité du livre, fut peut-être inventé pour sa défense dès les premiers siècles de notre ère, alors qu'on cherchait à découvrir Dieu sous ce récit d'un caractère si profane. En tout cas il faudrait, pour ipie l'objection ait une valeur, que l'antiquité judaïque attribuât au nom de (Jich une signification indéniable et qu'il rappelât un des héros favoris des vieilles légendes militaires, puis enfin que l'expression «Agaghite » signifiât expressément «descendant d'Agag ». Or s'il est établi que nombre de Juifs s'appelaient Qich et que le père de Saul n'eut jamais d'autre titre à la notoriété que d'avoir engendré le premier roi sur Israël, il paraît prouvé que le qualificatif <( Agaghite » ne dérive pas d'Agag l'Amaléquite. Haman ' fils d'Hamedathà" est un Aryen comme son père, et le qualificatif Agaghite qui leur est appliqué s'emploie dans le sens « du pays d'Agag », pays classé, sur les inscriptions géographiques des Sargonides, au nombre des provinces de la haute Médie!

Un juif d'une orthodoxie frondeuse et un grand seigneur mèdc grisé par les

1. Haman est peut-être le nom perse que Strabon écrit Oman (liv. \V, ^ 111, la).

•2. Le sens de Hamedathà me parait plus certain. Homedathà = Hamudàta : « donné par Homa ... Ilùma, qui représente peut-être la sève divisée, est un génie dont le culte doit remonter en Perse à une haute antiquité. Il dérive du dieu védique Sôma (p. 416 et note 1). En tout cas la forme du nom est essentiellement aryenne.

RIVALITÉ DHAMAN ET DE xMORDEKHAÏ. 36",

honneurs devaient être divisés par des préjugés de caste ou de secte qui expliquent Tantagonisme de ces deux hommes sans l'aide de symbole. On n'eût pas moins surpris l'auteur du livre à'Esther en lui faisant pressentir une interprétation aussi singulière de son œuvre qu'en lui montrant, dans la brume des siècles, la cour de Louis XIV attentive à y découvrir des allusions intimes aux dernières années du Roi Soleil. L'historien biblique ne songeait pas plus à personnifier la lutte de lahvé contre les dieux grecs, dont il ignorait peut-être le nom, qu'à symboliser la retraite de M°" de Montespan devant les charmes un peu mûrs de la marquise de Maintenon.

Troisième critique. Puisque l'assimilation des deux formes Xerxès et Akhachvéroch n'est plus contestée (p. 388, note 2) ',1e drame se déroule vers l'année 474 avant notre ère. D'autre part, si l'on admet que Mordekhai était au nombre des Juifs transportés de Jérusalem à Babylone par Neboukadneççar (080 av. J.-C), il avait au moins cent douze ans en 474. Quant à Estlier, la fille de son oncle et sa pupille, elle était également bien vieille, le jour où elle fut élevée au rang de favorite. On ajoute que Mordekhai est un nom perse qu'il est étrange devoir porter par un juif de Jérusalem. L'objection est sans portée, car le texte hébreu admet une interprétation bien autrement plausible, que l'on a tort de passer sous silence. La Bible ne spécifie pas que Mordekhai ait habité Jérusalem au temps de Nabuchodonosor; elle dit simplement que <( Mordekhai était un juif de Suse, fils de lair, fds de Chimei, fils de Qich le Benjaminite, lequel (Qich) avait été emmené de Jérusalem avec les autres captifs que Neboukadneççar, le roi de Babel, avait déportés avec le roi de Juda lekonyah ". »

Si l'auteur de la meghillah s'était attendu à être disséqué jusque dans ses moindres lambeaux, il se fût mis en règle avec la grammaire et eût indiqué expressément que le dernier membre de sa phrase se rapportait à Qich. Mais au moment où il écrivait, pouvait-il songer qu'on lui opposerait une amphibologie insoutenable trois ou quatre siècles avant notre ère? Il se trouvait dans le cas d'un historien de la guerre franco-allemande qui écrirait, en parlant d'un oiïicier prussien tué sous les murs de Metz : « Frédéric était un calviniste de Berhn, fils do Pierre, fils de Paul, fils de Jean le Poitevin, lequel avait été chassé de France par la révocation de l'édit de Nantes ». « Lequel » se rapporte aussi bien à Qich qu'à Mordekhai, à l'officier Frédéric qu'à son grand-aïeul Jean le Poitevin, mais le sens, les faits, les dates viennent au secours de la syntaxe et remettent chacun à sa place. L'anachronisme est trop violent pour être soutenable. Les traducteurs grecs du livre à' Estlier avaient d'ailleurs entendu cette phrase comme il convient. Pas un verset, pas un mot n'autorisent donc à penser que la reine Esther n'ait été jeune et belle à l'époque de Xerxès. Quant aunom de Mordekhai, usuel chez les Juifs^ et dont la forme aryenne est très discutable, il n'a rien d'anomal. Passons. J'aborde les critiques d'un ordre plus intime.

i. Akhrtchvdrocli = Klirtchi;(?roch ; Klicharcha = Xerxès. — 2. Cliap. 11, § j ol 0. - 3. Es Iras, II, 2.

Le récit abonderait, paraît-il, en invraisemblances aussi gratuites que choquantes. Banquet de cent quatre-vingts jours' — ordre d'user et d'abuser du vin du roi" — veuvage de quatre ans que le roi observe entre la disgrâce de Vacbthi et l'avènement d'Estber^ — circulaire royale relative à l'avènement et à la disgrâce des favorites couronnées^ — danger couru par la reine lorsqu'elle se présente devant le roi sans être appelée ^ — longue interruption des rapports du roi et de la favorite ^ — délai d'un an qui s'écoule entre la condamnation et l'exécution projetée des Juifs ' — permission octroyée aux Israélites de massacrer des Perses mazdéens ^ — hauteur de cinquante coudées donnée à une potence ^

Je répondrai d'abord (ju'il ne s'agit pas d'un banquet indiscontinu, comme on feint de le croire, mais d'une réunion des grands dignitaires mèdes et perses qui pendant plusieurs jours, plusieurs semaines peut-être, furent royalement hébergés à Suse. La Bible ne dit pas non plus qu'on s'enivrait à commandement, mais que « l'on buvait d'après l'ordre du roi chacun à sa guise, car le roi avait enjoint à tous ses ofiîciers de laisser faire chacun à son gré '° » .

Une fête populaire de sept jours termine la réception. Les hommes boivent le vin du roi dans le vestibule des Jardins du bithnn, les femmes dans la maison de la royauté^^. Je reviendrai plus tard sur ces termes architecturaux. Des tentures blanches et bleues suspendues aux colonnes de marbre par des cordons de lin et des anneaux d'argent tempèrent l'ardeur du soleil ; les invités prennent place sur des lits couverts de drap d'or et d'argent et foulent le dallage fait d'une imbrication de marbres colorés '-.

Les historiens grecs fournissent des détails aussi nombreux que précis sur ces interminables festins dont les héros d'Homère ne s'étaient pas réservé le monopole. Quand Cyrus veut conduire les tribus du Sud à l'assaut de la monarchie médique, il les réunit et leur offre un immense repas : le vin coule à flots; les troupeaux sont sacrifiés, les moutons et les chèvres sont rôtis '\ Délibèrent-ils sur une atfaire importante, les Perses l'examinent à jeun, puis s'enivrent et ne tiennent leur décision pour définitive que s'ils l'approuvent après boire '\ Xerxès ruine une ville à chacun de ses repas et pense honorer Thémistocle fugitif en affectant les revenus de Magnésie, Lampsaque et Myunte à l'entretien de la table de son ancien ennemi '\

La Bible ne s'inquiète pas du motif de ces grandes fêtes ; elle n'en voit que le résultat : la disgrâce de Vachthi et le triomphe d'Esther. Mais il est permis d'être plus curieux et surtout moins exclusif que l'annaliste sacré. Il se pourrait que ce grand concours d'officiers au palais du roi et ces fêtes populaires fussent provoqués par les longues délibérations qui précédèrent le départ de l'armée pour la Grèce '^ La

\. Chap. I, § 4. — 2. Chap. i, § 8. — 3. Chap. ii, § 16 et 17. —4. Chap. i, § 20. — 5. Chap. iv, § 16. — 6. Ch. iv, § U. — 7. Chap. m, § 7 et 13. — 8. Chap. viii, § 9 et 10, et chap. ix. — 'J. Chap. vu, § 9. — 10. Chap. i, § 8. — 11. Chap. I, § 5 et 9.— 1?. Chap. i, § 6. — 13. Hérodote, liv. l", § 120.— 11. Hérodote, liv. I, § 13:!. — 15. Phitarqiie, Thémistocle, lui; Slrabon, xiv, § 10. — 10. Hérodote, VH, § 8 et 9.

CHRONOLOGIE DU LIVRE D'uESTHER». 307

coïncidence absolue des dates et des faits rend cette hypothèse très vraisemblable.

C'est ainsi que M. Oppert' a reconstitué d'une manière bien plausible la chronologie du livre A'Esther et expliqué la lacune de quatre ans qui sépare la disgrâce de Vachthi et l'élévation de la nouvelle favorite.

Xerxès monte sur le trône en 485 ; il réduit l'Egypte deux ans plus tard^ et au retour de son expédition, c'est-à-dire la troisième année de son règne, il convoque une assemblée de tous les notables de Perse pour leur soumettre son projet de diriger sur la Grèce une expédition vengeresse \ La guerre est décidée (483) après bien des hésitations*. Xerxès emploie trois ans à rassembler ses forces, et la quatrième année après la défaite de l'Egypte \ la septième, par conséquent, de son règne, il entre en campagne et traverse l'Hellcspont. Au printemps de 479, après la défaite de Mycale, il quitte Sardes et regagne Suse à petites journées ^ Je préciserai l'époque du retour, car la chaleur de l'Elam ne devient tolérable, même pour les habitants, que vers la fin de l'automne. C'est donc en novembre ou décembre 479 qu'il faut fixer l'arrivée de Xerxès dans les palais de Susc.

Que nous apprend le livre à'Esther'^

La troisième année de son règne, soit en 483, Akhachvéroch convoque une assemblée des chefs de guerre et des satrapes. Ces fêtes sont signalées par la disgrâce de Vachthi, dont la désobéissance excite la colèi'e du roi.

Peu de mois après cet événement : ( « Après cela, quand la colère du roi Akhachvéroch se fut calmée », dit la Bible), Héghè, le grand eunuque, songe à compléter le harem de son maître et s'enquierl des plus belles vierges de l'empire. La juive Hadassah est comprise dans la nouvelle promotion.

Au mois de Tebet de la septième année du règne d Akhachvéroch, décembre 479, Esther est couronnée.

On peut résumer dans le tableau suivant la chronologie du livre d'Esther :

Bible. Hûrodole.

I" année du rèpîne d'Akhachvéroch 485 Xerxès monte sur le trôno.

2" — — — 484 Cuerre d'Egypte.

3= — — — 483 Akhachvéroch convo- Xerxès convoque une assemblée

que une assemblée des premiers des Perses. La

deschefs de fîuerre. guerre de Grèce est décidée.

Banquet. Disgrâce

de Vachlhi.

4' — — — 482 Entrée d'Esther dans Préparatifs de la guerre.

le harem.

6= — — — 480 Départ pour la Grèce.

7= — — — (décemb.) 470 Avènement d'Esther. Retour de .Xerxès à Suse.

Ainsi s'expliquent le banquet et cette lacune de quatre ans entre la disgrâce de

1. Commentaire historique et philologique du Livre J'Eslher {Annales de philosophie chrétienne, 1804). — 2. Hérodote, liv. vu, §7.-3. Id., id., S: 8. — 4. Id., id., § 0 à 19. — o. Id., id., § 20. — 0. On comptait 90 étapes entre Sardes et Suse (Hérod., V, § 33). Il n'est pas étonnant que Xerxès ait employé cinq mois à les franchir.

Vachthi et le couronnement d'Esther, lacune qui inquiète si fort l'exégèse allemande. D'ailleurs, que les âmes sensibles se rassurent, la disgrâce de Vachthi ne condamnait pas le souverain à un veuvage rigoureux. Mahomet réprima les habitudes polygames des Perses en ne tolérant à chaqu(> homme, fût-il prince ou sultan, que quatre femmes légitimes.

La troisième critique est sans portée.

La charge de favorite élève lu titulaire au rang des Altesses impériales. L'avènement ou la chute d'une femme occupant à la cour un rang aussi éminent devait faire l'objet d'une communication du roi des rois ;i ses satrapes. La Biltle ne dit pas autre chose.

Les dernières objections sont plus intéressantes : elles ont trait, on s'en souvient, au cérémonial de la cour et méritent une plus longue réfutation.

Il peut paraître très étrange à de savants exégètes que la favorite risque sa vie en bravant la consigne qui défend aux femmes de se présenter chez le roi sans y être invitées, ou que la reine Esther ne songe même pas à demander une audience; il peut sembler invraisemblable que, d'un mois entier, une jeune et belle souveraine ne franchisse pas les portes du thalamos. Tout cela est surprenant, en eifet, pour le philologue, qui juge des mœurs si spéciales et de la physionomie si particulière des harems iraniens avec les idées d'un Européen.

Outi^e le costume, les Achéménides empruntèrent aux Mèdes un cérémonial rigoureux inconnu dans les petites cours d'Ansan ou de Pasargade avant la victoire de Cyrus (p. 289, notes i et 5). Nous savons par le témoignage unanime des auteurs classiques que les rois mèdes vivaient invisibles, au fond de leurs palais '. Cette coutume singulière, ce cérémonial méticuleux, se perpétuèrent chez les Sassanides, puis à la cour des khalifes ommiades et abbassides. Les successeurs d'Ardechyr donnaient leurs audiences cachés derrière un voile dont la garde était confiée à un haut dignitaire. La cour s'assemblait-elle devant le tils des dieux , le rang des fonctionnaires se mesurait à la distance, toujours considérable, qui séparait le monarque de ses vils esclaves.

Quant à l'armée de femmes qui entoure le souverain, elle fut toujours assujettie à une discipline rigoureuse. L'écurie d'un prince peut seule nous donner une image hdèle du harem perse. Au premier écuyer correspond le grand eunuque. Avant de confier la vie d'un souverain aux fantaisies d'un jeune poulain, on le dresse dans le manège; avant d'envoyer une femme dans la chambre du roi, on lui fait subir un stage dans le gynécée; ce sont ces officiers de l'écurie qui établissent les tours de service des chevaux, à moins que le roi, épris de l'une de ces montures, n'en décide autrement; on n'agit pas différemment avec les femmes'. En toutes hypothèses le rôle

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