INFAILLIBILITÉ ROYALE
que pouvait avoir l'auteur à conter un détail superflu s'il n'eût été historique. Je m'illusionne, peut-être, mais jamais problème ne me sembla plus facile à résoudre. Haman consulte le pOHr; le dé parle et fixe au 13 Adar l'exécution des Juifs. Une occasion favorable se présente, le favori la saisit, arrache au roi son assentiment, s'empresse de sceller les firmans et de les expédier aux satrapes, car de tous temps à la cour de Perse les ordres scellés et publiés, émanés d'une autorité infaillible, ont été irrévocables. Au demeurant il n'importe guère au premier ministre que les Juifs soient prévenus de leur sort quelques jours ou quelques mois trop tôt. Désormais son but est atteint, la vengeance viendra à son heure ; ses victimes ne peuvent espérer en aucun secours humain..
Le dogme de V infaillibilité est le corollaire fatal de la puissance souveraine et quasi divine du véritable autocrate. Qui se rétracte s'est trompé. L'histoire de Perse prouve que les chahinchahs ne connurent jamais cette faiblesse et affrontèrent plutôt la mort que de se contredire.
Deux exemples entre mille; ils ont le mérite d'être récents.
Fat Aly Chah se rendait à Ghiraz à la tète d'une partie de son armée. La caravane royale, surprise dans une gorge profonde par une tourmente de neige, ne tarde pas à manquer de vivres. Les généraux informent le Chah de l'état de ses troupes et lui demandent avec instance l'ordre de lever le camp. Celui-ci refuse, argue des périls de la route et remet le départ au jour précis où la neige aura disparu d'un pic voisin.
La famine sévit sur l'escorte déjà décimée par le froid.
Chefs et soldats mourraient à la peine que le souverain ne pourrait modifier ses premiers ordres. Les courtisans en sont si intimement persuadés qu'au lieu d'importuner leur maître de doléances vaines ils acheminent les hommes valides vers la montagne, font déblayer en une nuit le rocher que le roi avait désigné et, le matin venu, réclament de Fat Aly Chah stupéfait l'ordre du départ.
Aga Mohammed, prédécesseur de Fat Aly Chah, mourut victime du même dogme. Le fondateur de la dynastie kadjar réglait tous les vendredis matin le service des officiers qui l'entouraient. L'armée persane était campée dans les environs d'Erivan quand une querelle éclata entre deux serviteurs assis auprès de la tente royale. On leur intima l'ordre de se taire, la dispute s'envenima. « Qu'on les tue à l'instant, ordonna le Chah. — C'est vendredi », firent observer les courtisans. Et la décollation fut remise au lendemain.
Le tour de garde appelait les deux condamnés à veiller le monarque dans la nuit du vendredi au samedi. L'ordre était proclamé, irrévocable. Il fut suivi, mais les deux
serviteurs, profitant du sommeil d'Aga Mohammed, l'assassinèrent et s'enfuirent.
On trouve dans Hérodote', Xénophon" et Maçoudi Mes preuves formelles que, dans l'antiquité comme de nos jours, les monarques iraniens ne revenaient jamais non plus sur un ordre donné, quelles que fussent, même pour eux, les conséquences de cet ordre. Aussi bien, voyons-nous Mordckhaï, quand il a remplacé Haman, user d'un subterfuge pour sauver les Juifs de la mort, faute de pouvoir obtenir du roi un contre-ordre ou même un sursis au supplice ; et cela parce que le firman d'exécution a été scellé de l'anneau royal et promulgué.
« Aussitôt les scribes du roi furent appelés le vingt-troisième jour du troisième mois, qui est le mois de Sivvan, et... Mordekhaïfit écrire au nom du roi Akhachvéroch, en scellant avec l'anneau du roi, et expédia les lettres par les coureurs à cheval montés sur des coursiers issus d'étalons royaux, savoir que le roi permettrait aux Juifs de se réunir pour défendi^c leur vie et d'égorger ceux qui viendraient les attaquer de n'importe quel peuple ou de quelle province. »
La Bible semble dire que l'exécution des Hébreux s'annonçait comme une fête populaire, une Saint-Barthélémy fomentée par Aouramazda contre lahvé. Mais les Juifs, prévenus des dispositions favoi^ables de la cour, se groupèrent, organisèrent la résistance, et, grâce à l'appui que leur prêtèrent les courtisans de l'astre nouveau qui se levait dans le harem de Suse, opposèrent à leurs ennemis une résistance victorieuse.
Ainsi se trouve détruite la double objection faite au long intervalle qui sépare la condamnation des Juifs de leur exécution et à la vengeance exercée contre les Perses par les coreligionnaires de Mordekhaï. Les deux faits sont des conséquences historiques de la même loi coutumière. Esclave des volontés divines exprimées par le pour, Haman se voit forcé de rejeter à onze mois le massacre des Hébreux, mais il s'empresse néanmoins, pour rendre ce massacre irrévocable, de faire sceller et promulguer le décret royal. Akhachvéroch, de son côté, lié par sa précédente décision, ne peut sauver les Juifs qu'en leur prêtant un secours déguisé contre ses sujets perses. Quant aux chiffres, peut-être mal transcrits, ils ne représentent ni le nombre de jours que dura le festin, ni le nombre des victimes, ni l'importance du butin, mais ils donnent la mesure de l'exagération poétique et de la joie des triomphateurs. On doit les excuser sans en tirer des arguments positifs ou négatifs.
Quelques exégètes s'étonnent encore de ne pas trouver mention de l'histoire d'Esther dans les auteurs grecs.
J'ai expliqué (p. 361) combien les siècles et les milieux avaient dénaturé les faits, modifié les contours, agrandi hors d'échelle les proportions. Du point de vue où se place l'annahste sacré, l'univers disparaît derrière de simples comparses élevés au rang de premiers sujets. Qu'importaient aux Grecs ces intrigues de harem? Et encore
\. Liv. IX, § 10!» el, 110.- 2. Cijrop., liv. VHI, ^ viii, 2. — 3. Il s'agit d'un roi qui se laisse assommer par un foulon plutôt que de rétracter une promesse imprudente.
FETE DE POURIM. 373
est-il bien certain que les anecdotiques grecs, perdus pour la plupart, n'aient pas conté sous d'autres noms les aventures d'Esther!
Jusqu'ici les rationalistes ont marché d'accord. Il ne s'agissait que de détruire; personnages et décors ont été sacrifiés sans pitié. Cela est bien ; mais quand on se trouve en présence d'une œuvre historique ou d'une tradition apocryphe dont la célèbre et très antique fête de Pourim est le pivot, il faut à tout prix découvrir son origine. A ce moment, les assaillants se divisent.
Quelques savants prétendent que le mot écrit en hébreu pour^ tout aussi bien que la transcription grecque des Septante, phrourài n'ont de sens acceptable ni en perse, ni en hébreu. J'ai donné mon avis à cet égard (p. 363). Or il se trouve que dans une variante du texte grec, un copiste plus ou moins fidèle a écv'it phourdm au lieu de poti)', et aussitôt on s'est rappelé que sous le nom de Fourdi les Perses célébraient le retour du printemps ramenant l'année nouvelle. Telles les lupercales chômées en Italie à la même saison. De cette remarque à l'affirmation que la fête de Pourim était un souvenir méconnu des journées de Fourdi il n'y avait qu'un pas, il a été vite franchi. Me serais-je trompé sur le sens littéral et figuratif A^poiir, que je partagerais encore l'avis de M. Reuss, qui trouve l'explication ingénieuse, mais insuffisante. Il est dangereux, d'établir l'étymologie d'un mot sur des transcriptions douteuses, alors surtout qu'on peut recourir à la version hébraïque, très antérieure aux paraphrases grecques. Comprend-on qu'une fête triomphale et d'origine sanguinaire se soit greffée sur les joyeuses bacchanales de Fourdi^. Enfin, est-il prouvé que la fête perse de FoKrdi soït plus ancienne que le livre d'E'.s'M^r? Autant de questions laissées sans réponses. Nombre d'exégètes s'arrêtent donc aujourd'hui à une autre solution. 11 est dit dans le premier livre des Macchabées^ que Judas remporta une victoire décisive sur Nicanor le 13 Adar (160 av. J.-C), c'est-à-dire le jour qui correspond actuellement au jeûne préparatoire à la fête de Pourim''. Cette coïncidence de dates a semblé décisive, et l'on a proposé de faire remonter à la victoire des Juifs sur les Syriens l'origine de la fête de Pourim et de considérer le livre à'Esther comme un roman triomphal écrit à cette époque enfiévrée de l'histoire juive, roman qui se serait substitué d'autant plus vite à l'histoire réelle que celle-ci reposait sur des faits, celui-là sur des sentiments.
Certes il est charmant de trancher une discussion épineuse par un paradoxe, mais un paradoxe, fût-il ingénieux, ne valut jamais une bonne raison.
D'ailleui's les objections abondent.
Les promoteurs de cette nouvelle théorie n'essayent même pas de justifier le nom de la fête et pensent avoir résolu la difficulté en affectant de la négliger. C'est un tort. L'énigme barrera toujours la route aux commentateurs qui ne l'auront pas résolue.
\. Macchubt'es, chap. vu, § 49. — 2. Joséphe, liv. XI, § 12.
Il y a mieux. Josèplie atteste que le jour de Mordekhaï était solennisé dès le premier siècle avant notre ère « par les Juifs répandus dans tout l'univers » et nous savons d'autre part que de temps immémorial il n'est question de la fête de Judas ni dans les calendriers ni dans la pratique. Soixante-dix ou quatre-vingts ans eussent donc suffi à un conte pour effacer le souvenir d'une victoire mémorable. C'est impossible.
Tout aussi aisément on arriverait à découvrir de singulières origines aux fêtes de l'Église catholique. La Pentecôte, par exemple, rappellerait la prise de Ronda, ce dernier boulevard de l'Islam qui tomba entre les mains des Espagnols le jour de la fête du Saint-Esprit; et les langues de feu qui descendirent sur les apôtres seraient un souvenir des boulets rouges employés à ce siège célèbre pour la première fois '.
La vérité, c'est que les Macchabées, comme les rois catholiques, choisirent pour livrer un combat décisif un anniversaire glorieux de nature à exalter le courage des .troupes. L'objection soulevée par les exégètes serait plutôt un argument décisif en faveur de l'authenticité et de l'antiquité de la tradition biblique.
La théorie nouvelle soulève d'auti'es difficultés. Elle est contredite par les fouilles de Suse, ainsi que je le montrerai plus tard (p. 387 et 420, note 1), et par le témoignage du second livre des Macchabées. Judas, lit-on chapitre xv, § 36, battit les Syriens la veille de la fête de Pourîm. Le jour de Mordekhaï se célébrait donc antérieurement à la défaite de Nicanor? Il n'importe, ripostent les savants d'outre-Rhin, l'auteur du second livre des Macchabées est un conteur de légendes indigne de créance. De légendes, il se peut, mais de légendes acceptées par les fils des héros qui avaient combattu sous les ordres de Judas et de Simon.
Que d'ingéniosité et d'efforts pour détruire une tradition bien inolfensive !
Je me suis attaché jusqu'ici à réfuter de grosses objections soulevées par les rationalistes et à montrer combien certains exégètes avaient fait fausse route en promenant leur scalpel dans ce monde oriental, qu'ils dissèquent de trop loin, et examinent de trop haut. Désormais je ne m'attarderai plus sur les festins de vin, la condition des reines, la fête de Pourim, l'infaillibilité royale, documents méconnus, mais bien précieux pour l'histoire intime des cours achéménides. Je ne reviendrai pas non plus sur la chronologie du livre, je m'attacherai seulement aux descriptions, et mécontenterai, en accompagnant les personnages du drame à travers le Memnonium, de signaler leur aisance à se mouvoir dans ce palais d'une disposition si spéciale, ressuscité d'entre les morts, après vingt-quatre siècles d'enfouissement.
On se l'appelle que le Memnonium se composait de trois groupes d'appartements
1. Honda est une ancienne colonie romaine située à lo ou 20 lieues de Gibraltar. La ville de Honda devint sous la domination arabe la capitale d'une principauté puissante. Sa position inexpugnable, la vaillance de ses chefs la rendaient si redoutable que Ferdinand et Isabelle, déjà maîtres de l'Espagne, n'osèrent confier à aucun capitaine le soin de la réduire et conduisirent eux-mêmes les opérations. La place fut emportée d'assaut le jour de la Pentecôte, l'an 148o, après vingt jours de siège.