‹ L'Acropole de Suse (volume 2)Chapitre 70 sur 124 · ENTRÉE D'ESTHER DANS LE HAREM · texte numérisé non relu

ENTRÉE D'ESTHER DANS LE HAREM

en sa présence la reine Vachtlii parée des habits de la royauté et de la montrer au peuple et aux officiers. Vachtlii refuse de se rendre complice de son maître et tombe en disgrâce, victime de l'animosité servile des courtisans'.

A quel mobile, à quel caprice obéit la favorite? Quels sentiments dirigent sa conduite ?

La réponse serait malaisée si les auteurs grecs ne nous apprenaient que les femmes perses vivaient au fond du harem, cachées à tous les yeux et ne sortaient qu'enveloppées de voiles épais". La reine aime mieux encourir la colère du maître que de déroger aux habitudes des fdles nobles. Ce trait de mœurs est caractéristique, car les Babyloniennes pas plus que les Juives ne se cachaient le visage.

Dès que les fumées du vin se furent dissipées, Akhachvéroch se souvient de Vachtlii', mais les courtisans, après avoir encouragé le roi à répudier la favorite, se hâtent de le détourner d'une femme dont le retour serait le signal de leur propre disgrâce.

« Qu'on aille chercher pour le roi des jeunes fdles vierges belles de tigure, et que le roi commette des officiers, dans.toutes les provinces de son royaume, qui amèneront a Chouchan toutes les jeunes filles vierges, belles de tigure, pour les enfermer dans ce harem et les confier à Héghé, l'eunuque du roi, qui a la garde des femmes, afin qu'il leur donne les cosmétiques et les huiles odorantes nécessaires à leur toilette. La jeune fille qui plaira le plus au roi deviendra reine à la place de Vachthi. Cet avis fut agréé et le roi agit en conséquence *. »

Alors apparaît sur la scène, douce, timide, rayonnante de pureté, la pupille de Mordekhai. Hadassah est Juive, mais quoi d'étonnant à cela? Les grands rois n'épousaient-ils pas indistinctement Chaldéennes, Égyptiennes ou Grecques? Meubler les harems de femmes étrangères fut toujours un remède contre la satiété des plus ennuyés des monarques. Pourquoi les Juives habitant la Perse n'auraient-elles pas joui des mêmes faveurs que les Lydiennes ou les filles de Memphis? La beauté si célèbre des vierges d'Israël ne justifie-t-elle pas la faveur subite d'Hadassah et l'influence que la nouvelle favorite va prendre sur le monarque ?

Trois ans se sont écoulés, l'armée perse est venue mourir à Salamine, Platée et Mycale.

Le grand roi approche de Suse.

Chacun s'emploie dans le harem à calmer la colère du vaincu. 11 appartient surtout à Hégaï, le grand eunuque, de rendre moins terrible ce retour redouté, en présentant au souverain une vierge dont la beauté lui fasse oublier l'amertume de la défaite. Hégaï a compté sur Hadassah pour amollir le cœur du monarque — heureuse inspiration, — car le « roi aima Esther plus que toutes ses femmes, et elle obtient sa

i. Ch. I, § 11, 12, )3 cl siiiv. — 2. Dieul., /. c, vol. I, p. ol.Cûiisullez Hérod., III, g 84, et Strabon, XI, § 13, 9. — 3.Ch. II, § 1. — 4. W., §3 et 4.

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faveur et ses bonnes grâces plus que toutes les autres vierges, et il ceignit sa tète du diadème et la fit reine, à la place de Vachthi '. »

On ne saurait conter avec plus de bonhomie et de vraisemblance les intrigues do harem qui aboutirent à l'entrée de la pupille de Mordekhaï dans l'anderoun royal. Chaque scène décrite sans commentaires, sans préoccupations politiques ou religieuseSj dégage un parfum de naïve sincérité qu'on trouverait difficilement dans un roman. Désormtiis Hadassah est morte, vive Esther, l'épouse couronnée du roi Akhachvéroch.

Un antique usage de la cour de Perse veut que les grands officiers reçoivent un litre qui s'attache à leur personne, au point de faire oublier leur nom. Sous les Achéménides. je relève les Fils^ les Frères, les Yeux et les Oreilles du roi; à la cour des Sassanidcs, le Gardien des firmaus, le Chef des scribes de l'Iran, le Maître des portes du Royaume, le Trésorier, le Secrétaire du conseil; et de nos jours, \ Ombre du Roi, le Généralissime, le Lieutenant de VEtat, VEpée et la Poitrine du Royaume, V Intendant des troupes régulières, simples dignités honorifiques n'impliquant presque jamais de fonctions correspondantes. Les souverains parthes étaient traités de Frères de la Lune et du Soleil; le Chah lui-même est salué par ses courtisans Kibla de r Univers [Kibla é dleni)-. La reine mère, les princesses du sang, la favorite, ont droit aux mêmes faveurs. L'épouse de Phraatacès F' était qualifiée Déesse céleste ; la maîtresse préférée de iNasser eddin Chah est toujours désignée sous son titre rAtnie sincère de fÉtat. Pourquoi Hadassah, dont le nom hébreu signifie « Myrthe », n'auraitelle pas reçu avec la couronne le titre d'Etoile, Esther en langue perse. Les astérisques planétaires et le croissant lunaire, hérités des Chaldéens et légués par les Achéménides à leurs successeurs, puis aux nations musulmanes, apparaissent sur les bas-reliefs de Nakhchè-Roustem, sur les monnaies arsacides, à côté de la tête auguste des souverains ; le nom des grands astres est intimement uni à celui du roi dans les protocoles officiels.

L'humble Myrthe d'Israël fut qualifiée sans doute Étoile du Gouvernement . Telle la fille du savetier de Téhéran, favorite actuelle de la Kibla de l'Univers, restera CAmie sincère de l'État [Enisè é Dooulet) au regard de l'histoire, car un titre envié est transmis de préférence à un nom par les auteurs orientaux.

Pendant qu'Esther grandissait en gloire et en puissance, « Mordekhaï s'asseyait à la porte de l'enceinte royale. Deux eunuques, Bigthan et Therch, commis à la garde du seuil, se prii'ent de colère contre Aldiachvéroch, et résolurent d'attenter à sa vie\ »

1. Ch. II, §17.-2. Kibla, que l'on traduit d'ordinaire par pôle, boussole, a un sens bien plus spécial; kibla est la direction de la Kaaba, direction dans laquelle doit se placer tout musulman pour faire ses prières.

3. Les critiques se sont fort amusés de ces eunuques commis à la ijurdc de la porte. Que n'ont-ils lu Xénophon! Après avoir exalté la fidélité des eunuques, leur vigilance et leur prudence, l'auteur ajoute: Cyrus ne prend que des eunuques ptour portiers [Cyrop., VII, § o).

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