PORTE DU ROI
Mordekhai, ayant eu connaissance de la conspiration, en prévint la reine Esthcr, qui dénonça les eunuques au nom de son oncle. Bigthan et Therch, interrogés sur l'heure, furent reconnus coupables et pendus. On consigna la relation du complot dans les chroniques royales ' .
Un grand nombre d'exégètes ont cru reconnaître dans le mot hébreu chaar (littéralement « porte d'une enceinte », opposé à/)eMfl'A, « porte d'une chambre ») l'idée de palais et ont traduit la première phrase du verset précité : « Mordekhai s'installait dans le palais du roi... ». Je m'en tiens de préférence au sens littéral, d'accord avec les mœurs de la Perse et l'allure générale de l'ouvrage.
A quel titre un Juif et un Juif inconnu, car Mordekhai tenait cachée sa parenté avec la reine, se serait-il introduit et installé dans la demeure du souverain?
A cette interprétation inutile, le récit perdrait en vraisemblance sans profit pour l'action. Les conspirateurs dont le tuteur d'Esther dévoile les projets ne sont-ils pas qualifiés gardiens du seuil?
La suite du récit confirme d'ailleurs ma manière de voir. Plus tard, quand Mordekhai se voit refuser le chaar du ro/, où passe-t-il la journée? Comme les Hyrcaniens suppliants, comme Syloson invoquant Darius ", sur la place de la ville qui précède l'entrée de la forteresse, et « il allait jusqu'en face du chaar du roi, car il n'était pas permis de s'asseoir au chaar du roi en habit de sac » ; cela veut dire que faute de pouvoir s'asseoir sous le chaar du roi, c'est-à-dire sous la grande porte de l'enceinte, il se rapprochait de ce lieu d'élection autant que ses vêtements de deuil le lui permettaient. Il ne peut être question de l'intérieur du palais dans ce dernier membre de plirase — tous les commentateurs s'accordent à le reconnaître, — mais alors, pourquoi changer le sens de chaar en passant d'un verset à l'autre? pourquoi traduire le même mot là par palais, ici par grande porte?
Cette erreur des traducteurs provient encore d'une fausse intei'prétation des mœurs orientales. Dans le langage de la diplomatie moderne, «porte», détourné depuis longtemps de son acception réelle, signifie bien la demeure administrative du sultan, mais il en va tout autrement chez les Persans et les Arabes, parce que, chez ces peuples, la grande baie d'un palais ou d'une ville n'a rien perdu de son antique importance. Depuis l'époque oii les anges de Sodome y rencontrèrent Loth, la porte accuse son rôle prépondérant par sa hauteur, sa masse et la richesse de son architecture. Orientée aux meilleurs courants d'air, percée de niches profondes, garnie de bancs ménagés dans l'épaisseur des murs, elle est le rendez- vous préféi'é des oisifs du dedans et du dehors. Le maître lui-même en aime la fraîcheur bienfaisante et se plaît à faire étendre le tapis de justice sous les voûtes ombreuses de ce prétoire improvisé^ (p. 170 et 240).
\. cil. Il, § 21, el 23. — 2. Hérod., liv. lll, i; 117 et 140. — 3. Xùiiopli., O/rop., Vlll, S I, 8 et S 0, 4-
Nul observatoire mieux qu'une entrée de palais ne convenait à Morclekhaï pour surveiller sa pupille à travers les massives constructions du harem et lui continuer ses sages conseils tout en restant inconnu.
Peut-on déterminer la situation du chaar du roi?
Les faits sont énoncés si clairement, les termes architectoniques sont si bien appropriés à la description de l'édifice, que la réponse ne me semble pas douteuse. Par ces mots « porte du roi )> on ne saurait entendre que la porte extérieure du Memnonium, la baie qui s'ouvrait au pied du donjon, dans le châtelet construit à la tète du pont (p. 230 et suiv.).
Les dernières lignes du verset parlent des chroniques royales ; ce sont les célèbres annales que vit Ctésias et où Nicolas de Damas puisa, de seconde main sans doute, les épisodes si curieux de la bataille de Parsagade livrée par Cyrus à l'armée d'Astyage '.
Au troisième chapitre se déroule l'épisode d'Haman. La scène se joue encore sous la grande porte du roi : Mordekhaï refuse de s'incliner en public devant le nouveau favori. Le tout-puissant ministre ne saurait dévorer cet affront et tente d'acheter au roi, moyennant une somme considérable, un pichkach^ dirait-on en persan, l'édit d'extermination qui le vengera de Mordekhaï et des Juifs de l'empire. Démarche dangereuse et que l'aveugle colère pouvait seule conseiller, car en faisant l'étalage inopportun d'une fortune trop vite acquise, Haman signait lui-même son arrêt de mort. Bien avant le siècle de Louis XIV, il était imprudent de donner au roi les fêtes de Vaux.
Le persan désigne par un mot spécial — piclikarli — ces cadeaux obligatoires des fonctionnaires aux personnages puissants, parce que c'est peut-être à la cour des chahinchah que cet usage a pris naissance et s'est régulièrement pei'pétué. Le bakhchich et Vimam sont des pourboires ou des aumônes sollicitées ; le soiiqat et Vafâ, des présents échangés entre gens d'égale condition ; le khalat, une pelisse d'honneur offerte par le roi aux gouverneurs ou aux favoris qu'il veut honorer ; le piehlatch^ an contraire, est une contribution nécessaire de l'inférieur jaloux do con(piérir la bonne grâce de ses chefs.
La proposition d'Haman prouA'e que si la Perse a peu appris, elle n'a rien oui)lié.
Akhachvéroch n'accepte pas les offres de son ministre, mais lui permol de sceller de l'anneau royal le firman d'exécution. Haman jette le pour le premier mois qui est le mois de Nizan jour pour jour, mois pour mois jusqu'au treizième jour du douzième mois qui est le mois dAdar.
Le soin que prend l'annaliste de toujours préciser que \ç, premier mois est le mois de Nizan^ que le douzième est le mois dWdur et que le troisième mois esl le mois de