DÉPÊCHES ET COURRIERS ROYAUX
Si je m'arrête sur ces détails, c'est qu'ils donnent la juste mesure de la critique faite par des philologues très savants, mais restés trop européens, d'événements et de traits de mœurs qui nous reportent au cœur de la Perse et à vingt-quatre siècles en arrière. A vouloir confiner l'étude de l'Orient dans l'exégèse grammaticale des textes, les esprits les plus éminents feront fausse l'oute parce que, sans en avoir conscience, ils mettront sous la même toise l'Europe et l'Asie, le passé et le présent.
Il est souvent fait allusion aux dépêches écrites parla chancellerie « ...pour chaque province dans son écriture, pour chaque peuple dans sa langue... et remises à des courriers du palais montés sur des chevaux issus d'étalons royaux'... ». Ces indications sont de la plus rigoureuse exactitude : les inscriptions officielles des Achéménides étaient rédigées en trois langues; l'organisation de la poste sur toutes les routes militaires de l'empire remontait à Darius. Hérodote nous a même conservé le nom perse des courriers, Anyarée"^ et celui de la race des étalons. Les chevaux niséejis ' étaient élevés pour le service du chef de l'État dans les vallées de la Médie.
Je ne conduirai pas plus avant ce commentaire.
Les derniers chapitres du livre A'Esfher sont des chants de triomphe empreints d'une exagération excessive, mais hien naturelle. La |>récision arithmétique et l'impai'tialité ne sont pas les qualités ordinaires d'un auteur oriental et, à plus forte raison, d'un Oriental intéressé dans une cause, enivré d'orgueil, grisé par le triomphe imprévu de ses coreligionnaires. Il faut savoir pardonner à l'annaliste bihlique ses rodomontades innocentes et ses hâbleries finales, en faveur de ses efforts pour rester véridique dans les parties narratives de son œuvre.
Je réclame la même indulgence en faveur de son héroïne. Les exégètes qui traitent d'apocryphes les personnages du drame font un crime à la favorite d'avoir préparé la vengeance du peuple juif. Comme Macbeth, Esther n'effacera jamais le sang qui par deux fois rejaillit sur ses mains.
Les siècles ne tempéreront-ils jamais la partialité des jugements humains ? Est-il des causes qui jouissent du triste privilège de ne pouvoir être portées devant un tribunal équitable ? La i*eine n'est pas la goule féroce qu'on nous dépeint. Loin de là. Belle à miracle, pure dans ses mœurs, fidèle à ses frères malheureux, courageuse jusqu'au martyre, terrible aux ennemis de sa race, la favorite d'Akhachvéroch résume en elle toutes les grandes vertus de la femme antique. L'oubli des injures, la magnanimité dans le triomphe sont des anachronismes s'il s'agit des âges bibliques; quant aux mièvreries sentimentales, elles ne furent jamais de mise à la cour de Suse, je m'en porte garant.
Je pense avoir montré, malgré lavis de quelques philologues, que le livre (ï Esther dépeint la cour du Grand Roi. ha pour ^ Vanderoi/n, le kluilot, l'infaillibilité royale,
1. Chap. III, § 12 et 13, et chap. vm, ix et x. — 2. Hérodote, VIH, 08. — 3. J.f., IH, lOn; VII, 40.
le costume médique n'appartiennent pas au fond commun des civilisations orientales, mais à l'Iran. Le palais d'Aldiachvéroch, la double désignation des mois suffiraient pour caractériser une époque, un peuple, une ville. Malheureusement la conviction ne s'impose pas; seules les sciences mathématiques ont le privilège de laisser l'esprit satisfait, parce qu'elles conduisent à la découverte de vérités absolues. Dans le monde des vérités relatives, on atteint pourtant à des résultats qu'il est difficile de nier. Ainsi l'on ne saurait contester la nationalité du chroniqueur et ses qualités maîtresses : l'auteur de la mcglnllah est un juif susion qui vit et visita le palais d'Artaxerxès Mnémon et se complut dans les descriptions précises.
Hérodote, Plutarque, Maçoudi, l'histoire de la Perse tout entière, les basreliefs de Persépolis, et surtout les palais de Suse, viennent témoigner de la sincérité matérielle de l'auteur et de ses qualités d'observateur. Ce Juif si profondément Juif oublie sa nationalité, pour nous mieux introduire au cœur du palais susien, décrire les mœurs si étranges, les intrigues si compliquées du harem. Il oublie même sa langue. M. Oppei't l'a savamment démonti'é en relevant dans le livre à' Est lier, non seulement tous les noms propres, mais un grand nombre de mots et d'expressions essentiellement perses '. Dans l'ordre historique la véracité du chroniqueur ne me paraît pas moindre. Traits de mœurs charmants, observations hnes, événements dramatiques, sont enregistrés sans artifice ni malice, sans souci de la morale à déduire du récit. Tels sont contés la disgrâce de Vachthi, l'avènement de Hadassah, l'intervention de Mordekhaï, la supplique d'Esther, le banquet offert au roi, tel est narré l'épisode de la chute d'Haman.
Haman n'est pas condamné pour avoir voulu massacrer le peuple d'Israël, mais parce que Akhachvéroch, ébranlé par les pleurs d'une belle reine, grisé par l'excellent vin qu'elle lui fait servir, se méprend aux intentions de son ministre et l'accuse, bien à tort, de faire violence à Elsther. Peut-être même le coupable eiit-il évité la potence, si l'eunuque Kharbona prosterné naguère aux pieds du toutpuissant favori, n'eiit hâté la chute du colosse branlant. En sa qualité de plat valet, il insinue au monarque cet avis perfide, mais humain : « Voici encore le gibet qu'Haman a fait dresser pour y pendre Mordekhaï, le serviteur zélé de mon souverain. Il est dressé dans la maison d'Haman et haut de cinquante coudées^. » Et le roi se laisse tenter par la perspective d'accrocher son ministre à une potence de cinquante coudées. Ainsi périt Haman, un grand coupable au regard de la justice éternelle, mais innocent du crime qui décide Akhachvéroch à l'envoyer au supplice.
Un romancier et surtout l'auteur d'un plaidoyer de tendance n'eût pas manqué d'attribuer la chute et le supplice d'Haman à la seule influence de son héroïne ou à la persécution dirigée contre les Juifs. La mort du coupable devrait être, dans la logique