AGE DU LIVRE D' « ESTHER
du récit, la punition directe et évidente du crime. Telle n'était pas la vérité, et le chroniqueur songe si peu à corriger l'histoire en faveur d'une thèse, qu'il laisse à la fatalité et aux souplesses d'un vil eunuque le soin de dénouer la tragédie. La main de lahvé, le protecteur suprême du peuple hébreu, n'apparaît même pas dans cette scène d'un réalisme saisissant.
On peut fixer au iv' siècle l'époque où fut rédigée la version hébraïque du livre d'Esiher. J'étayerai cette date sur des considérations tangibles, de nature, je l'espère, à convaincre les esprits prévenus.
Le palais d'Artaxerxès Mnémon fut pillé au temps d'Alexandre. II est encore parlé de la citadelle achéménide de Suse dans le récit des campagnes d'Eumène p. (76) ; puis le silence se fait autour de l'Acropole souveraine dont la possession, au dire d'Aristagoras, donnait une puissance égale à celle de Jupiter. Le palais s'écroula — j'ai découvert, encore béante à ses flancs, la plaie dont il mourut'; — les Séleucides exploitèrent les matériaux des palais achéménides comme les Achéménides avaient pillé les palais de leurs prédécesseurs (p. 306 et note 1), et l'œuvre de destruction était si bien consommée sous les premiers Arsacides que , dès le ii' siècle avant J.-C, les habitants de Suse couvraient de maisons les substructions de l'apadàna". J'ajouterai que les urnes funéraires enfouies par milliers dans les murs de la forteresse, toutes de l'époque des Arsacides, témoignent de la ruine et du démantèlement des ouvrages fortifiés dès les premières années de notre ère \
L'abandon définitif du palais de Suse, très antérieur à sa destruction, postérieur sans doute aux luttes d'Eumène, doit correspondre aux périodes troublées et aux révolutions qui précédèrent le renversement des Séleucides. Je placerai donc cet abandon vers l'an 300 avant J.-C. ^ Cette date ne me semble pas discutable. Elle est d'ailleurs parfaitement d'accord avec l'allure générale du récit, car il me paraît certain que le palais a été décrit d'après nature, encore debout et habité par les princes achéménides. 11 faut donc reculer au moins jusqu'au milieu du iv' siècle l'époque de la rédaction de la tneghi//o//.
Ainsi tombe d'elle-même, comme je m'étais promis de le montrer et devant des preuves quasi mathématiques, l'hypothèse de tous points inadmissible quiferait du livre d'Esihernn roman de tendance postérieur aux succès des Macchabées (160 av. J.-C). L'école dont M. Reuss est le porte-parole rejette avec raison l'assimilation de la fête de Pourîm et d'une fête célébrée par les Perses au retour du printemps. Que restet-il des solutions si péniblement conçues? Seule la légende biblique, si antique, si
1. En déblayant le palais, je remarquai que les colonnes étaient tombées dans le même sens. Vers la fin des travaux, j'eus l'explication de ce fait. Le mur de soutènement du palais, mal entretenu, n'avait pas tardé à se lézarder. A travers la fissure'Je gravier de fondation s'écoula (p. 336). La colonne, suspendue dans le vide, s'inclina vers le point où le gravier faisait défaut, entraînant dans sa chute le palais tout entier. Le gravier qui s'est écoulé par la lézarde remplit encore en partie le fossé qui entoure à l'occident la plate-forme de l'apadàna.
2 et 3. Voyez pour le développement de ces preuves le chapitre xv de ce travail, p. 420, note I, et 421.
388 L'ACROPOLU: DE SUSE.
parfumée d'effluves susiens, si vécue clans sa simplicité. J'ai dit légende et je me tiens à ce mot, car je ne défends ni ses chiffres, ni l'allure générale du récit.
Cette exagération hors d'échelle d'une révolution de harem sans importance serait imputable, je l'ai déjà fait observer, à la nature du sujet, au caractère des écrivains orientaux, à l'ivresse bien excusable des chroniqueurs, et surtout aux années qui séparent l'avènement de Iladassah de la rédaction la plus ancienne, parmi celles qui nous sont parvenues, de ses vraisemblables aventures.
Je m'explique.
Les fouilles de Suse, conOrmées par l'inscription trilingue graA'ée autour des colonnes de l'apadàna', nous apprennent que les souverains achéménides s'installèrent par deux fois sur les rives de l'Ulaîus. Darius couronna d'un premier palais les demeures ruinées des rois élamites. Cet édifice, brûlé sous le règne d'Artaxerxès fils de Xerxès, fut reconstruit par les soins d'Artaxerxès Mnémon (p. 279 et note 2). Je ne puis affirmer que le nouvel apadàna, qui sous le nom de bithdn joue un rùle si considérable dans l'histoire d'Esther, ait été rebâti sur. les ruines de la salle incendiée; à certains indices, je croirais même le contraire (p. 323, note 2). D'autre part, on ne discute plus l'identité des deux formes « Xerxès » et « Akhachvéroch » (p. 365, note \ ) '. En ce cas, Mordekhai et sa nièce seraient des contemporains de Xerxès, tandis que la meg/iillah aurait été rédigée sous le règne d'Artaxerxès Mnémon ou de ses successeurs, puisque les descriptions architectoniques se réfèrent au second palais construit à Suse par les Achéménides. La Bible ne contredit pas à cette conclusion. Le chroniqueur sacré, dont je ne saurais trop vanter la bonne foi, laisse entendre dès le début de sa naiTation qu'il raconte un événement déjà ancien : « Du temps d'Akhachvéroch, lequel Akhachvéroch régnait sur cent vingt-sept provinces '... ».
11 n'a pas été question jusqu'ici des nombreuses paraphrases grecques du livre (VEsi/ier. La plus connue, insérée dans la version alexandrine des Septante, à la suite des neuf premiers chapitres de la meghillah, fut rédigée à Jéi'usalem par un rhéteur juif nommé Lysimaque et apportée en Egypte sous un Ptolémée et une Cléopàtre mal définis. Elle débute par un songe, comme une bonne tragédie, substitue au nom de Xerxès celui d'Artaxerxès, comprend des morceaux de rhétorique tels que lettres, discours traités dans le style classique le plus banal, et des prières nombreuses destinées à corriger la tournure trop païenne du texte primitif. Les précieuses indications sur la topographie du palais, les mœurs et les usages des Perses, tous les épisodes naïfs mais caractéristiques de la version hébraïque, disparaissent sous un verbiage oiseux. Malgré ses défauts, la version alexandrine est un document pi'écieux. Elle agit par contraste. Fade, sans accents, portant les traces manifestes d'une origine
i. Oppert, h Peuple et la lancjuc des Médes, p. 229. — 2. Oppcrt, Commentaire, Ann. de Philosophie chrét., année i864. — .3. Cliap. i, § I.