‹ L'Acropole de Suse (volume 2)Chapitre 77 sur 124 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Monuments religieux de la Perse antique d'après le texte de Bissoiitoun et les Histoires d'Hérodote. — Description du dâdrjàli : izechnè khanè, arvicijdh, aledigâh, atechddn. — Antiquité de l'atechgàh et de l'atechdàn. — Définition du temple grec. — Temple mazdéen. — Son origine, sa forme actuelle. — Ddityôgdious et dddgâh. — Représentations divines. — Description d'un édifice religieux découvert à Suse. — Son identification avec l'àyadana acliéménide. — Des monuments religieux de la Perse depuis les Achéménides jusqu'à nos jours. — Modifications successives de la religion répondant à des transformations parallèles des édifices du culte.

Quand Darius grava sur les rochers de Bissoutoun l'histoire de son avènement, il relata des faits exacts. La traduction en trois langues de ce document, la notoriété qu'il devait acquérir du vivant même de son auteur en sont de sûrs garants.

Après avoir affirmé hautement sa double qualité de Perse, fils de Perse et d'Achéménide (p. 391, note 1), énuméré les provinces de l'empire, raconté la conspiration de Gaumâta, célébré la défaite de la caste sacerdotale mède et la mort de l'usurpateur, le Khchàyathiya ajoute :

« L'empire qui avait été arraché à notre famille, je le recouvrai, je le consolidai, comme il avait été avant moi je le rétablis.

« Les âyadana que Gaumâta le mage avait détruits, je les rebâtis.

« Je rendis les marchés au peuple ; je rendis les terres et les maisons à tous ceux que Gaumâta le mage en avait dépouillés; je remis sur le pied ancien la Perse, la Médie et les autres provinces' ......

Les philologues peuvent présenter des traductions dilTérentes des deux mots en petites majuscules, mais ils s'accordent tous sur le sens général et notamment sur le sens littéral sinon réel de la seconde phrase. Âyadana (de yad., en zend ijaz : « adorer ») est interprété dans la version assyrienne par << maisons des dieux ». Quant au verbe vii/aka, (pic j'ai traduit par « avait détruits», il signifie môme « avait sapés » d'après sa racine kmi., « creuser, fouiller ».

D'autre part, Hérodote", Xénophon (p. 402, note 3), Strabon (p. 393, note 1) n'affirment-ils pas que les Perses n'érigent ni statues, ni temples, ni autels et qu'ils traitent d'insensés ceux (|iii en élèvent, parce qu'ils ne croient point, comme les Grecs, que les dieux participent de la nature humaine ?

N'est-il pas étrange <|u'iin prêtre élevé par une conspiration de palais à la souveraine puissance ait détruit les édifices du culte et que Darius vainqueur des mages ait eu pour première pensée de les restaurer ?

Quelques savants se sont posé ces questions sans les résoudre ; d'autres, essayant de plier les textes grec et perse pour les amener au contact, ont traduit

l. Colonne HI, ligues 37 à 49. — 2. Liv. I, § 131.

AYADANA. 391

àyadana par emplacement consacré [sacellum). L'hypothèse est ingénieuse, mais elle est contredite par la version assyrienne, qui parle formellement d'une maison, et par le verbe viyaka, « avait démolis », employé à dessein par le scribe royal. D'excellents esprits pensent enfin que le mot àyadana s'applique aux temples grecs construits en lonie et aux temples de Chaldée, temples que la piété des mages ne pouvait tolérer, mais qu'un politique aussi avisé que Darius devait se hâter de reconstruire. Cette interprétation, très correcte au point de vue grammatical, détonnerait dans un morceau consacré au différend médo-perse et dans une phrase où Darius, ce Perse fils de Perse', s'enorgueillit d'avoir restitué aux tribus perses les édifices religieux [djjadamî), les privilèges et les terres enlevés à ses compatriotes par un théocrate d'origine mède qui s'était vengé sur les Perses de l'abaissement de la Médie. Je citerai encore le § 7 du HT livre d'Hérodote, inexplicable si le mage, dans son court passage au pouvoir, eût persécuté la religion des peuples sujets.

« En conséquence le mage régna sans inquiétude pendant sept mois. Dans ce peu de temps, // répandit sur tous les peuples de Vempire de grands bienfaits^ tels qu'à sa chute il fut regretté de VAsie entière^ hormis des Perses. L'un de ses premiers soins fut d'envoyer des hérauts chez toutes les nations qui lui obéissaient pour proclamer que pendant trois ans il ne lèverait ni hommes de guerre ni impôts. »

Il s'agit donc bien d'édifices perses, d'oratoires dont la construction remontait au delà du règne de Cambyse, que les prêtres mèdes (p. 418, note 2) avaient renversés et que Darius rebâtit en même temps qu'il rendit aux tribus persécutées par le mage, c'est-à-dire aux tribus perses, les privilèges, les terres, les maisons et les pacages dont elles avaient été frustrées. On verra par la suite (p. 411) que tel est le sens de la phrase et qu'il n'est besoin d'aucune hypothèse pour mettre d'accord Darius et l'historien des guerres médiques. Il y a mieux : j'ai découvert un àyadana dont les substructions encore intactes remontent à la période achéménide et sans doute au règne d'Arlaxerxès Mnémon. Le monument (fig. 264) est daté par le style et la forme des bases de colonne et par la dimension des briques (p. 411, fig. 206, p. 414, note 2, et p. 284, note 3).

Mais avant de décrire cet édifice je recueillerai les témoignages favorables à Darius et ceux que l'on tient pour hii être contraires.

Au nombre des monuments religieux de l'ancien Iran, on a signalé depuis longtemps \%% pyrées ou atechddn' figurés sur les bas-reliefs de Nakhchè-Roustem (fig. 237).

1. C'est ainsi que se qualifie lui-même le roi dans l'inscription funéraire de Nakhchè-Roustem (col. 1, S; 2).

2. Je suis forcé d'employer dans cette étude des désignations techniques et rigoureuses et de réformer celles qui ont cours, car c'est en partie de ce défaut de rigueur que sont nées toutes les difficultés d'interprétation. L'atechddn (récipient du feu) est l'urne ou la coupe (lig. 239, 240, 241) improprement nommée par ceu.x-ci atechjdh, par ceux-là u autel du feu ». Quanta Vatechyàh [lieu du feu), c'est, ainsi que l'indique l'étymologie, la salle où brûle le feu, nommée aussi adarian dans les édifices d'ordre secondaire,

On ne peut contester leur date : l'un d'eux surmont»' le lombeau de Darius I". L'entretien strictement obligatoire d(> jour comme de nuit, pendant l'hiver comme pendant l'été ', du feu Verethraglina ou Bahrâm", du feu divin dans toute sa pureté ^

FIG. 237. — BAS-nELlEF SUnSlONTAXT L4 POUTE DU TOMDEàU DE DARIUS.

implique déjà une construction autour et une toiture au-dessus du brasier sacré. La Perse est sujette à des tempêtes de neige, à des ouragans d'une extrême violence et, qui pis est, à des pluies d'une intensité et d'une persistance inconnues sous nos

i. Yarna, LXI (LXII), 7 et 19. Strabon, XV, III, § io.

2. Bahrdin est la forme persane; Varahi-dn la forme pehlvie, Verethraghna la forme avestéenne.

3. Le Feu, fils il'Aouramazda (page 405, not;' 5), unique dans sa nature, se présente sous des i'ormes multiples, les unes célestes, les autres terrestres. Aussi les textes en donnent-ils des classifications diverses. Il y en a surtout deux qu'on rencontre, et qu'on peut définir, l'une la classification naturelle, l'autre la classification sociale.... Mais, une fois sur terre, ils rentrent tous dans la classe du feu Bahràra.

Le feu Bahràm, proprement le feu de victoire, est le feu dans toute sa pureté et dans toute la puissance attachée à sa pureté, par opposition au feu tombé eu déchéance [lar l'usafçe domestique et industriel. Dans chaque province, il devait y avoir un feu Bahràm, qui est pour cela dalnjiqial, « ilief de pays »,et le feu commun, après avoir servi à ses usages profanes, remonte à sa pureté en retournant au feu Bahràm. D'après les Hivàyats, le feu de cuisine qui a servi trois fois devait être porté à un feu à\i Adaràn ou Adarân chah, « Roi des feux » et dont il y avait un dans chaque ville ou chaque bourg; on y portait les autres feux de la maison tous les sept jours. L'Âdaràn lui-même était porté tous les ans, ou au moins tous les trois ans, au feu Bahràm, qui est le résultat de lOOt feux, pris de quinze espèces de feux dilTérents (Anquetil, 11, Ji31, note 2). On trouve au Vendidad (Vlll, 81 et suiv.) les cérémonies suivies pour former le feu Bahràm (J. Dannesteter, Zcnd Avcsta : Yaçna, appendice, p. 149 et i'àl).

Le feu divin, dont le feu Bahràm est la forme terrestre, est pour VAvesla un être céleste (Gàthàs, XXXVI, 7), le plus puissant et le plus secourable des Yazatas (bons génies, divinités). De même que le chrétien croit à la présence réelle du Christ dans l'hostie consacrée, de même le Mazdécn voit dans le feu Bahràm, mais dans ce feu terrestre seul, le Yazata lui-même {Ycchts, XXXVI, 4; LXI, 1, etc.; Yanut, I, 0), l'émanaliou directe d'Ormazd, de la voûte céleste divinisée (p. 418, note 1). On sent à l'allure même des invocations que les mazdéens confondent dans une étroite union et dans une commune adoration la voûte céleste et le feu divinisés, tout en subordonnant le Yazata créé au Dieu primordial et créateur.

Hérodote (I, 131, et III, 16), Xénophon [inf., p. 402, noie 3) et Strabon (I. XV, § III, 14, 10, 18), pour ne citer que les plus anciens auteurs, savaient que le feu était pour les Perses un être divin et connaissaient toute l'importance que les Perses allachaiont à son culte. " C'est au feu et à l'eau que les Perses offrent leurs sacrifices les plus solennels. « u Quelle que soit la divinité à laquelle les Perses rendent hommage, leurs sacrifices commencent toujours par une invocation au feu. " « C'est parce que l'or a l'éclat du feu que les Perses et même les mages le portent en parure et ne l'approchenl jamais d'an cadavre. »

SANCTUAIRES ET PYHOETHEES. 393

climats ; les hommes, en se relayant, résisteraient peut-être à l'inclémence du plein air; mais, faute criuic protection suffisante, le Feu risquerait de s'éteindre, et le bois, absolument sec^ (p. 397, note 1), qui en conformité des prescriptions avestiques sert à l'alimenter, deviendrait au moins humide et par ainsi susceptible de profaner le plus pur et le plus saint des Yazafas. L'atechdàn fut donc abrité, et cela dès l'époque où on l'alluma, c'est-à-dire avant le règne de Darius. A côté de cette preuve matérielle de l'existence nécessaire d'édifices affectés au culte perse mazdéen s'en groupent d'aussi décisives.

Je citerai deux passages de Strabon et de Pausanias. Strabon, né en Cappadoce, soixante ans avant l'ère chrétienne, écrit en toute connaissance de cause, car il parle de ses compatriotes restés à peu près fidèles au mazdéisme. Voici, du reste, en quels termes il s'exprime. Après avoir nié, comme Hérodote, l'existence des statues, des temples et des autels dans les temps antérieurs, il ajoute' : « En Cappadoce où, pour desservir cette infinité de sanctuaires (Upôv) consacrés aux divinités de la Perse, la tribu des mages (des pyrœthes, comme on l'appelle aussi) se trouve être fort nombreuse, l'usage du couteau dans les sacrifices est interdit, la victime est abattue avec un énorme bâton en forme de massue. Outre \q?< sanctuaires (Uiov'), il y a aussi en Cappadoce des pj/rœt/iées et, au nombre de ces derniers, des cellas ((7/T/.Ô;') très imposantes, avec un autel au milieu, sur lequel brûle au-dessus d'un monceau de cendres le feu éto^nel entretenu par les mages. Chaque Jour les mages entrent clans le pyrœthée et y restent à peu près une heure à chanter debout devant le feu. Chacun d'eux tient à la main une poignée de verges* et porte sur la tète une mitre en laine foulée dont les oreilles pendantes descendent le long des joues de manière à cacher les lèvres''. On reconnaît là les rites qui se pratiquent dans les sanctuaires (îepo'v) d'Anaïtis et d'Oman. Ces deux divinités 07it aussi leur

{. Liv. XV, §111 ;14, V6, 16.

2. Upiv, que je traduis par sanctuaire, faute d'un meilleur mot, est plus général que vïc'ç qui s'applique exclusivement au temple; et cependant Strabon et Pausanias, comme on va le voir, se gardent de désigner ainsi les pyrœthées.

3. Strabon désigne toujours sous le nom de awo'ç une pièce très close, très retirée, telle que le saint des saints du temple égyptien.

4. Le bai'çom ou barcrina auquel Strabon et les auteurs anciens font allusion est un faisceau composé de tiges minces de grenadier coupées au lever de l'aurore (Ycchl, XV, K5), foimé et consacré da,ns les conditions prescrites par les textes (Vend., XIX, 38 àCO; Yaçna,ll et LVI (LVII), § II, 3 et 4). Les bois qui le composent sont précisément ceux qui doivent être brûlés sur l'atechdàn (p. 397, note 1).

5. C'est \e paitiddna ou pedom (Farg. XIV, 28). Les mobeds remplacent aujourd'hui les pans de la mitre par un voile de figure qui recouvre la bouche et le nez et se noue derrière la tète. Cette précaution est prise contre les éclaboussures humides qui risqueraient d'atteindre le Feu ou le bois. Dans le même but les prêtres portent des daslams (gants, voy. p. 396, note 1) qui préservent le bois du contact sacrilège de la peau moite, et doivent se servir de pinces et d'instruments appropriés pour remuer le bois ou les tisons (fig. 24o), enlever les cendres et activer la combustion (Farg. XIV, 19 à 23. Consulter également sur Fimpureté de tout ce qui provient du corps de l'homme les Farg. XVI et XVII). Les mazdéens poussent si loin Fhorreur des souillures humides, qu'ils en sont arrivés, quand ils se trouvent en présence de leurs princes et de leurs prêtres, à tenir les mains étendues devant leur bouche comme un écran protecteur. On constatera cette singulière attitude, dont la tradition s'est conservée chez les parsis, sur les bas-reliefs sassanides (Dieulafoy, Art ant. de la Perse, vol. V, pi. I à XII).

pyrœthée. Oman a de plus sa statue..., nous pouvo?is en parler, l'ayant vue de nos yeux.... »

Ce passage très intéressant et auquel on n'a pas, je pense, attaché assez d'importance, nous apprend d'abord que, quelques années avant notre ère :

i" On sacrifiait aux dieux de la Perse des victimes vivantes;

2° On sacrifiait les victimes dans ou plutôt devant les sanctuaires (Upo'v) ;

3" Les sanctuaires (Updv) étaient absolument distincts des pyrœthées ou séki dans lesquels brûlait le feu éternel ;

4° Et enfin que les pyrœthées étaient des édifices essentiellement fermés, comme l'indique le mot cwo'; (p. 393, note 3) et le texte lui-môme, puisqu'il est dit que les prêtres y pénétraient seulement une fois par jour.

FIG. 238. — PLAN d'un DADC4H.

Pausanias, qui vintau monde un siècle et demi après Strabon, avait grandi, comme lui, dans le voisinage des mazdéens. Il parle' de sanctuaires (tepdv), dans lesquels sanctuaires existe une petite chambre (ok/iu-a) spéciale, close et couverte, si l'on s'en réfère au mot grec employé", où brûle sans flamme, sur un autel chargé de cendres, le feu éternel. Les détails relatifs à la siccité des bois, au voile de bouche, à la lente combustion du bois sont conformes à ceux donnés par Strabon et aux rites avestiques.

On objectera peut-être que le mazdéisme perse avait subi sous le règne des Parthes des transformations profondes : cela est vrai et j'espère parvenir à en déterminer le sens (p. 414 et 415); mais il s'agit d'une tradition dont l'invariabilité à

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