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CHAPITRE II

Point d'acte, si intime soit-il, qui, forcé toujours de s'exprimer, ne fasse appel, hors de l'individu, à une sorte de complaisance et de collaboration. Un geste, une parole, ne sont possibles que par le milieu où ils se manifestent : le phénomène n’est ni de nous seulement, ni du monde ambiant seulement; il est de tous deux, et pour ainsi dire indivisiblement. Tout acte vient de l'agent, mais pour aller directement à l'agi, sans lequel il n’est pas. Non seulement nous ne pouvons créer ni faire rien de rien, c’est-àdire qu'une matière, quelle qu'elle soit, est indispensable à l'exercice de notre activité comme condition préalable; mais encore nos opéralions, nos intentions méme vont se mouler en quelque sorte sur l’objet où elles tendent, afin d’y recevoir leur forme.

C'est donc en toute vérité que, pour agir, il faut s’accommoder à son milieu, et que ce milieu contribue à la façon d’être et de faire de qui s’y déploie. Ainsi les formes architecturales sont commandées à la fois par la destination de l'édifice et par la nature même des matériaux, c’est-à-dire par l’idée de l’ouvrier et par l’action répondante de l’objet auquel s'applique son opération. Le signe est en partie façonné par le corps où il s’imprime, et la lettre du symbole est active sur lesprit mème qui l’inspire et l'anime. Si, dans la perception sensible, nous réagissons pour teindre de notre caractère subjectif l'impression éprouvée, réciproquement notre initiative, en s'implantant dans l’objet, y reçoit une empreinte qui est de lui et non plus de nous.

NÉCESSITÉ NE REQUERIR UN CONCOURS ÉTRANGER. 215 Notre action n'est donc jamais seulement nôtre action : ce n’est pas assez qu’elle soit amenée à sortir de l’enceinte individuelle, il faut encore que, par une sorte d’affinité naturelle et par coaclion, elle suscite des puissances étrangères à nous, et que son œuvre ou son phénomène résulte d'une convergence et d’une synthèse d'opérations issues d'origines différentes. Comment donc action d'autrui, € l'allergie », pourrait-on dire, rentre-telle dans le mouvement de notre volonté personnelle? Comment obtenonsnous ce concours nécessaire”? Et quel est le résultat ou la conséquence de cette coaction?

L'idée d’une fin déterminée à poursuivre suppose déjà l'expression immédiate de l'intention idéale dans le signe réel qui en est l’œuvre première. En se produisant et pour se produire, l'action se détermine, selon sa tendance propre et selon l’occasion même de son expansion.

Où que nous orientions notre activité, toujours nous avons à tenir compte du terme de déploiement où elle s'applique, parce

.que c’est de lui que résultera en partie la physionomie de l'œuvre poursuivie et souhaitée. Ce qu’on nomme la cause formelle n’est donc pas exclusivement propre à l'initiative de la cause efficiente ; elle dépend aussi bien de l’objet où tend l'opération que du sujet dont elle part. Car, du moment où un objet sert de but à l'acte comme condition subséquente, c’est qu'on attend de lui autre chose que ce qu’on y apporte. Il n'y à, à vrai dire, de cause finale pour notre volonté que celle où nous prévoyons, où nous cherchons, où nous requérons une cause efficiente.

C'est donc à tort qu'en étudiant la finalité intentionnelle, on regarderait uniquement à la volonté qui vise un but, comme si

seule, par ses propres ressources et ses efforts isolés, elle réussissait à y atteindre : la cause finale est, en partie, sa cause efficiente. Elle fournit non seulement le terme, mais l'accompagnement de laction qui s'y porte et l'appelle. C’est à tort aussi qu'on bornerait le regard au but prévu et prédéterminé; car en s’hr.aginant qu'on veut cette fin seule pour elle-même, c’est autre chose qu'elle encore, c’est son effet, son don, son incorporation à notre vouloir que nous poursuivons, souvent à notre insu; c'est-à-dire que

si elle semble Ôtre une cause finale, vis-à-vis de laquelle nous jouons le rôle de cause efficiente, c’est à la condition réciproque et avec l'intention secrète qu’elle sera une cause efficiente dont nous serons la cause finale. Ainsi le vrai but de l’égoïste, ce n’est pas ce qu’il veut et conquiert, c'est soi. Nous n’aspirons à ce que nous n'avons pas, que si ce quelque chose doit produire avec nous ou pour nous une synthèse nouvelle dans laquelle la fin apparemment convoitée n'entre plus que comme un élément et un moyen.

Que je le sache ou non, mon action, admise ou reprise hors de moi par ces forces mêmes où je la destinais et où je cherchais un achèvement, doit donc être profondément transformée. Et cetta transformation parfois imprévue et disproportionnée à mes plans, je l'ai voulue : elle est implicitement comprise dans la décision libre et dans l’opération qui en a été le point de départ. Qu'est-ce en effet que se propose la volonté? c’est de s'adapter tout le reste. Et comme un outil est une sorte d’organe ajouté à nos organes, l’action est une extension du vouloir hors de nous. Elle sort, mais c'est pour faire entrer en elle et s’assimiler cela même où elle semble s’aliéner !.

Aussi, quoi que nous ayons à faire, il faut que nous entrainions des forces étrangères à la nôtre : c’est une coalition nécessaire à la production de la moindre œuvre, du moindre signe de notre activité. On doit donc compléter l'ancienne définition péripatéticienne et dire qu'un acte est plus que le passage d’une puis- | sance à l'achèvement sous l'empire d’une puissance déjà en acte :

c’est la synthèse et le progrès de deux puissances concourantes, | sous la médiation et par l’échange d'une cause efficiente et d’une

cause finale. Car chacune des deux causes en présence sert de fin relative el provisoire à l’autre; toutes deux ont à fournir et

à recevoir ; en sorte que le résultat obtenu paraîtra, pour cha-

cune, le produit du déterminisme ou de l'efficience de l’autre,

Qu'est-ce à dire, sinon que la volonté, déjà réalisée mais encore

huparfaite en nous, tend à s’insérer et à se compléter dans le

monde comme elle l'avait fait déjà dans l'organisme? par ce

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