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CHAPITRE III

Quand la coaction a produit son effet, le résultat semble former un tout suffisant et comme une créature nouvelle au | milieu des phénomènes. Mais, par cela même, l’œuvre a une A «influence » nécessaire; elle est un rouage dans le déterminisme Fa général. Inévitablement, l’action est plus que l’œuvre même; et au delà de toute fin particulière se trouve une fin plus générale. Ce que j'ai fait par moi-même avec le concours d’un autre n’est | plus pour moi seul et pour cet autre seul. L’acte accompli a forcément une portée plus large. Et, en un sens, il existe désormais pour tous les autres autant que pour ceux mêmes qui l’ont produit. Que signifie cette nécessité? et se cache-t-il là une secrète ambition du vouloir? — Oui; et quelle est-elle?

A l'instant précis où elle naît du concours de ses causes, l'œuvre n’est pas encore un spectacle pour ses propres auteurs. In actu, actus nondumn est actus. En parlant, on ne s'entend pas parler ; et dans le phonographe on reconnait à peine le son de sa voix; sur la feuille où elle vous revient imprimée, vous êtes surpris de votre propre pensée. Mais aussitôt qu'après l’aveugle opération dont elle sort, notre œuvre est produite, elle devient, pour nous comme pour tout autre, un objet où nous apprenons à nous voir.

- Nousignorons notre visage tant qu'une glace ne nous le révèle pas :

l’action est le miroir qui nous offre une image visible de notre caractère. Elle est faite pour être vue. La fin sciemment poursuivie ne clôt pas le désir. Ce qu’on fait, on le fait encore pour autre chose qu'on ne croit. Il y a dans l’intention un superflu caché; et c’est cette tendance enveloppée qui se retrouve dans le résultat même de l’opération.

L'action s’est d’abord épanchée dans vn signe immédiat; puis

elle a poursuivi une fin déterminée, pour en constituer une œuvre qui paraissait en être le complément; mais ce n’est pas tout. Sous cette œuvre rapportée à ce but particulier subsiste un besoin plus ample qui déjà commence à y chercher sa satisfaction. En appelant à lui le résultat d’une collaboration, l’homme est porté à évoquer, à vouloir non plus seulement l’œuvre, mais l’intmité même de l’ouvrier et du collaborateur. Ce qu’il y a d’universel en tout sujet, c’est là ce qu’il veut mettre dans son acte; et c’est là ce qu'il veut qui y soit retrouvé.

11 faut donc encore une fois déplacer et élargir la notion qu'il convient de se faire de la finalité. La fin, ç'avait d’abord été le motif préféré, puis la décision qui s’efforçait d’exécuter l'intention volontaire, puis l’objet auquel se portait l’opération elle-même, puis la collaboration de cette cause. finale, et enfin le produit de cette coaction, rapporté à l'intention primitive de l’agent. Mais

il y a plus encore : grâce à l'apport de notre partenaire qui main-

tient l'hétérogénéité de la cause et de l'effet, l’action consommée, différant toujours de l’action projetée, se détache de nous. Elle commence à se comporter avec indépendance et à jouir d’une sorte de vie mpersonnelle. Notre idée, en même temps qu'elle est nôtre, est une idée; et dans toute idée il y a un principe universel. Aussi, en agissant, nous proposons-nous invinciblement une satisfaction d’amour-propre pour ainsi dire désintéressée. Ce que nous faisons, nous le faisons (même quand c’est par égoïsme) avec une espèce de luxe, d’art et de superflu. Ne voit-on pas l’exagération de ce penchant jusque chez le criminel qui apprécie la beauté de son coup, ou chez le fat, « aussi sot qu’un coq qui s’imaginerait que le soleil se lève pour l’entendre chanter »? Nous n’agissons jamais pour nous tout seuls, pas plus que par nous seuls.

Où cette tendance se marque d’abord avee le plus de netteté, dans les œuvres sensibles elles-mêmes, c’est par l’art : et l’art

apparait dès les premiers objets ouvrés de main humaine. Il

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