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XVIII LA CRITIQUE DE LA VIE HUMAINE

certaine du problème imposé à tous; il est bon que, si notre vie doit nous juger avec une souveraine rigueur, nous puissions déjà, si nous le voulons, la juger avec une suffisante clarté.

Pourquoi il est légitime et il devient même nécessaire de

poser le problème spéculatif de la pratique, c'est donc manifeste. Comment il se pose, il faut maintenant le rechercher.

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De quelle façon, dans l’étude de la réalité, les méthodes vraiment scientifiques procèdent-elles? Elles excluent toutes les fausses explications d'un fait, toutes les coïncidences fortuites, toutes les circonstances accessoires pour mettre l’esprit en face des conditions nécessaires et suffisantes, et le contraindre à affirmer la loi : c'est celte voie indirecte qui seule est celle de la science, parce que, partant du doute et éliminant systématiquement toute chance d'erreur et toute cause d'illusion, elle ferme toutes les issues sauf une : dès lors la vérité s'impose, elle est démontrée.

Or il n’y aura, à proprement parler, science de l’action, qu’autänt qu'on réussira à transporter dans la critique de la vie ce que cette méthode indirecte a d’essentiel. Car il ne faut pas feindre les hommes autres qu'ils ne sont pour la plupart, surtout les hommes de pensée : ils ne font guère qu’à leur tête, c'est-à-dire qu'ils aiment à choisir et à savoir où ils vont; et, pour le savoir sûrement, ils battront même les

faux chemins. Sans investigation complète, point de démons-

tration concluante et contraignante. Si, dans les sciences de. la nature, l'esprit ne se rend que devant une impossibilité de

douter, à plus forte raison, dans le monde de ses passions, de

ses souffrances et de ses combats intimes, l’homme tient bon et reste où 1l est, tant qu'il n'est pas délogé de la position,

LA MÉTHODE DE LA SCIENCE DE L'ACTION. XIX quelle qu'elle soit, où l'amour-propre, à défaut d’autre intérêt, le retient : qu’on ne demande à personne de faire le premier pas. La science n’a rien à concéder.

Ce serait faire le premier pas et le pas décisif que d’accepter, füt-ce à titre d'essai ou de simple postulat, l’obligation morale ou même la nécessité naturelle d'agir : c'est celle contrainte, ce sont ces exigences praliques qui sont en question, et qu'il faut justifier aux yeux les moins indulgents et par l'effort de ceux mêmes qui s’y dérobent de tout leur pouvoir. Du moment où je pose le problème théorique de l’action et où je prétends en découvrir la solution scientifique, je n'admets plus, au moins provisoirement et à ce point de vue différent, la valeur d'aucune solution pratique. Les mots usuels de bien, de mal, de devoir, de culpabilité que j'avais employés sont, dès cet instant, dénués de sens, jusqu’à ce que, s’il y a lieu, je puisse leur restituer leur plénitude. En face de la nécessité mème qui, à parler le langage des apparences, me force à être et à agir, je me refuse à ratifier, dans l’ordre de la pensée, ce que, dans l’ordre de l'action, je me suis résolu à pratiquer. Et, puisqu'il faut d'abord éliminer toutes les fausses manières d’être et d'agir, au lieu de ne voir que la voie droite, j'explorerai toutes celles qui s'en écartent le plus.

Ma situation est donc bien nette. D'une part, en action, complète et absolue soumission aux dictées de la conscience, et docilité immédiate; ma morale provisoire, c'est toute la morale, sans qu'aucune objection d'ordre intellectuel ou sensible m’autorise à rompre ce pacte avec le devoir. D'autre part, dans le domaine scientifique, complète et absolue indépendance; non pas, comme on l'entend d'ordinaire, l’affranchissement immédiat de la vie entière à l'égard de toute vérité régulatrice, de tout joug moral, de toute foi positive : ce serait tirer la conclusion avant d’avoir justifié les prémisses, et laisser la pensée usurper une autorité prématurée, au

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