LE PROSÉLYTISME SPONTANÉ DE L'ACTION
tresuit. Rien, disaient les stoïciens, n’est vil dans la maison de
Jupiter; rien n’est arbitraire, insignifiant, accessoire dans le déploiement de la volonté. Et de même que, sous le signe en apparence étranger à l'intention, l’on a découvert la voie directe qui aboutit à la fin convoitée, de même ici, sous l’œuvre constituée, apparait le prosélytisme caché et l'influence latente qui en est la raison d’être. Toute œuvre produite est une propagande
en acte.
Étrange illusion d’estimer qu’on peut à son gré restreindre ou répandre les conséquences de son action, qu'il est loisible d’enfermer sa vie en soi, de se faire du mal sans en faire à qui que ce soit, d'entrer ou de sortir si l’on veut du monde environnant, de la vie universelle, de la morale. On y est; on s’y meut; on y plante ses actes et ses pensées comme des semences fécondes à Pinfini. Autant dire que le séducteur ne doit rien à l’innocente qu'il a chargée d’un germe de souffrance ou de mort. En nous tirant hors de nous-mêmes, l’action est pour les autres afin qu’en retour les autres soient pour nous; elle leur donne notre pensée; elle est le ciment social; elle est l’âme de la vie commune. Pourquoi ne suffirait-il pas de se cantonner dans l'intention”? c’est que
- J’individu ne peut s’isoler; c’est que ses actes forment le milieu
où d’autres œuvres prendront racine; c’est que, dans cette atmosphère des consciences, de nouvelles intentions fleuriront. Oui, c’est une erreur naïve d'imaginer qu'on peut faillir et ne point faire de tort à d’autres : on ne saurait mal agir sans causer plus de préjudice et de peine qu’on ne voudrait le croire, comme un ouvrage mal commencé qui apporte des ennuis sans fin. Mais aussi, quoi qu’on fasse, qu'il s’agisse d'analyser à fond une idée ou de bâtir un mur, c’est un service public de le bien faire.
Ainsi donc, si l’œuvre matérielle a dans le déterminisme des faits où elle prend place un caractère d’universalité, c'est qu’elle a d’abord dans la pensée et l’intention sincère une portée également universelle. Sans doute nous agissons d’abord pour nousmêmes; et si nous recourons au dehors, c’est parce l’on s’ignore soi-même tant qu’on ne se mesure pas avec l'extérieur. Mais ce que nous faisons pour nous connaitre est fait pour être connu par d'autres. C'est le spectacle de notre raison. Cest donc le spectacle de La raison. Du moment où l'acte est voulu, il s'adresse implicitement à tout ce qui peut comprendre et vouloir. Une même et unique parole est reçue tout entière par mille audi-
teurs. L'action est la multiplication du verbe intérieur qui, revêtu d’un corps pour s'offrir à toutes les sensibilités, se propose en communion à l’univers, et y répand à l'infini sa semence. fécondante : c’est l’organe de la reproduction spirituelle.
Aussi s’explique-t-on que tous les signes, toutes les œuvres et toutes les productions de l’homme ou de la nature aient leur sommaire vivant dans le langage. Le langage est l'équivalent maniable, animé, intellectualisé de l’univers entier. Les mots gardent en eux quelque chose de tous les objets qu'ils évoquent et de toutes les pensées quis’en nourrissent et s’en servent. Pleins : de clartés et de mystères, ils ne rendent jamais tout le verbe-ntérieur et ils le dépassent toujours : comme le nuage est un mélange d’ombres et de rayons, ni les paroles n’égalent l'infini des pensées, ni les pensées n’égalent l'infini des mots. Ils expriment l’individuel et l’universel l’un dans l’autre. Et c’est pour cela qu’ils forment l’atmosphère intellectuelle des esprits; grâce à eux, rien qui ne soit comme un aliment digéré déjà pour les consciences; et si toute action peut être exprimée et expliquée par la parole, c’est que d’abord toute action est une parole implicite, c’est-à-dire un besoin de se révéler à tous. Ne voit-on pas avec quelle force chaque jour croissante l’homme tente de fixer ses idées et ses sentiments, d’universaliser et d’immortaliser ses actes ou ses œuvres, de communiquer avec toute la terre et tous les temps, et d’intéresser à son infime personne l’univers entier?
Un premier point semble acquis : l’action volontaire, en cons-
tituant une œuvre distincte, manifeste une intention implicite,
mais certaine. Au delà de l’acte individuel et de l’objet particulier
| où elle s’est complue, elle aspire à revêtir un caractère d’univer-
salité, à se produire d’une façon qui puisse être comprise de tous,
à créer une œuvre qui vaille par elle-même, et qui soit capable d'exercer à son tour une action. Comment cette influence devient- | elle efficace”?
IT
Par le caractère universel qu’elle revêt, l’action tend à aborder: et à pénétrer d’autres consciences. Si elle devient visible, peut-on dire, c’est afin d'être vue : rapport peu remarqué encore que cette progression continue qui, de la construction matérielle du signe ou de l’action sensible, nous mène au besoin naturel d’être