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COMMENT L'ACTION EXERCE SA PROPAGANDE

considéré, compris, imité, secondé. Sans les connaître, nous escomptons la complaisance d’autres sujets, afin de rayonner, de vouloir et de vivre en eux. Détachée de ses générateurs dont elle garde et unit les types sans en être l'identique reproduction, l’œuvre, comme l'enfant, vit et croit; elle porte en elle cette étincelle d'une pensée qui cherche à se communiquer; elle est active et génératrice à son tour.

L'idée d'influence conserverait le caractère superstitieux ou enfantin qu’elle avait reçu de l'astrologie, ce serait un préjugé fataliste ou matérialiste si l’on estimait que toute pensée peut directement et proprement agir sur toute autre, par coaction, ainsi qu’on meut une pierre. Mais, en revanche, supprimer, par une sorte de protestantisme spirituel, toute communication entre les consciences; prétendre que chacun vit pour soi (comme si d’abord on pouvait, en ce cas, savoir qu'il y a d’autres esprits); estimer que tout sujet est foncièrement original € sans fenêtres sur le dehors », que rien n’entre en lui qui n’en sorte, que l’individualisme et la discontinuité sont la loi absolue du monde intellectuel comme l’évolution continue est celle des phénomènes sensibles; se persuader que nous pouvons demeurer indifférents ou que nous sommes vraiment étrangers aux suites de nos actes, de nos paroles, de nos exemples ou de nos enseignements, comme si rien ne pénétrait ni en nous ni en autrui qui ne fût, à l’entrée ou à la sortie, délibérément contrôlé et accepté, ce serait tomber dans un idéalisme arbitraire et chimérique. Et pourtant combien peu l’on s’est donné la peine d'y regarder de près en toutes ces questions d’un intérêt si vif!

Ce qu'il faut au contraire, c'est considérer l’œuvre non seulement comme le produit ou l'effet, mais comme l'instrument et le . lien d’une union plus réelle entre des consciences naturellement solitaires et inconnues les unes aux autres. Et, de même que l'acte consommé est pour celui qui l’accomplit un enseignement, une confirmation et un entrainement, de mème l’œuvre achevée et subsistante est, pour quiconque en subit la présence et en est pénétré même involontairement, un aliment et une impulsion. Sans doute ce n’est point par une imitation servile ni par une poussée brutale que cette vivante prédication de l’œuvre peut vraiment opérer son effet : rien de plus sot ou de plus périlleux que la fidélité tout extérieure d’une copie maladroite ou l’application routinière de recettes et de formules, comme ç’a été le ridi-

cule des Précieuses. Il faut, pour être féconde, que l’œuvre, détachée de ses auteurs comme la graine de la tige, meure en quelque façon avant d’être apte à renaître sur un autre sol; il faut qu’elle se dissolve, comme la semence en terre, pour germer et croitre; il faut qu’elle suive, afin d’arriver à la conscience d’autrui, ces routes secrètes où ne passent que goutte à goutte, invisiblement, les infiltrations qui alimentent les sources de la connaissance et de lPaction.

C'est, il est vrai, une tâche délicate d'expliquer la transfusion des pensées et des motifs d'action d'une conscience fermée dans une conscience fermée. Sans doute, par l'entremise du déterminisme universel, l’action, on l’a vu, parvient hors de nous comme un aliment proposé à d’autres agents; mais ce n’est encore que le symbole d’une propagation plus intime. Car toute pensée est, elle aussi, une expression particulière de l’universel : là est le principe de la communion réelle des intelligences. Dans les conceptions et les œuvres les plus personnelles, il y à un caractère d’impersonnalité qui les rend accessibles à tous et qu les place dans la communauté des esprits.

Toute action où l'homme met une parcelle de pensée est donc une idée vivante, soit qu’il laboure son champ ou qu'il tisse une étoffe ou qu'il taille la pierre et le marbre : mais sous la forme déterminée qu’elles revêtent et dont elles ne peuvent se séparer sans périr, ces idées réelles gardent leur valeur universelle; c’est ce qui les rend communicables. Grâce à ce qu'il y a de commun et d’impersonnel en elles, les suggestions les plus singulières et les œuvres les plus excentriques peuvent donc être interprétées. Par la double médiation du signe particulier et de l’idée générale dont l’union fait leur vie, elles sont capables de ressusciter en d’autres consciences, d’agir sur les résolutions et de pousser à leur manière dans un sol différent. De même que le type spécifique persiste à travers tous les caprices de la nature et toutes les transformations héréditaires, il y a aussi des familles d’esprits, une descendance et une évolution des idées par voie de filiation ou d'alliance. Et, par ce qu’il y a de générique en tout acte humain, nous pénétrons tous les uns dans les autres, y apportant avec l'impulsion de la raison générale les habitudes ou les aberrations de notre culture particulière. Un vivant naît d’un vivant.

Et s’il fallait entrer dans le détail des voies de cette fécondation, que de routes ouvertes aux germes contagieux! Une pensée réa-

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