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LES VOIES MULTIPLES DE LA CONTAGION MORALE

lisée dans une action qui nous devient un spectacle et une leçon, qu'est-ce en effet sinon un exemple et un entrainement? Sait-on ce qu'est un scandale? C'est la formule des besoins confus qui s’agitaient en nous sans peut-être oser prendre une conscience distincte d'eux-mêmes; c’est le redoublement des appétits secrets qui trouvent enfin leur expression patente; c’est la justification, par le fait, des tendances inavouées; c’est un obstacle écarté et üne pudeur perdue : en dépouillant peu à peu certains sentiments de ce qu'ils ont de honteux quand on pense être seul à les éprouver, l'enseignement des actes engendre la tyrannie du respect humain. Ainsi se forme, d’invisibles influences, l’atmosphère morale et l'esprit du siècle. Déjà la façon toute matérielle dont intention est réalisée est un chemin frayé aux imitateurs : tout acte est une découverte; car il ne suffit pas, pour agir, d’éprouver un vague désir ou de former une conception abstraite;.il faut. encore inventer des moyens précis et des satisfactions réelles : l'exemple en propose l'invention toute faile.

Ce n’est pas tout; plus profondément, il y a dans l'influence qu'exerce l’action, à tenir doublement compte de la pensée et du corps où elle vit. Après que, par coaction, l’œuvre d’une parole et d’un spectacle est produite à la fois par l'acteur et par le témoin, non seulement elle agit dans la mesure où il y a, chez le spectateur, représentation sèche et extérieure du phénomène qu'il subit en y participant; mais « ncore, au-dessous de cette vue distincte qui laisse à sa décision la pleine maitrise d’elle-même, s'opère un travail inconscient qui vient remplir d’incitations secrètes et de sentiments confus le cadre abstrait de la froide et vide connaissance. L'activité sourde que le témoin, même passif, déploie spontanément pour percevoir le spectacle qui lui est offert, est comme une première vitesse acquise. Sentir et percevoir, c’est déjà commencer à faire. Car, ainsi que le remarque Platon, il y a dans l’emplette des connaissances un grand risque. On ne peut les mettre dans un autre vaisseau que l’âme; et, dès qu’elles y entrent, il y a un bien ou un mal qui est fait sans ressource.

Il y a davantage encore. Car l’œuvre constituée, renfermant plus que la claire prévision ne l'avait pensé, contient aussi plus que la claire image n’en peint dans la conscience. Si d’un côté l'expression sensible d’un sentiment ne rend jamais tout que ce nous sentons au cœur, d'autre part, il y a toujours aussi dans cet acte du signe autre chose et plus que l’état d’âme auquel il cor-

respond; il manifeste cela même qui en nous demeure obscur et nous échappe. Et puisque l’action ajoute à la pensée et à l’intention un complément essentiel, puisque l'opération réalisée est une synthèse enrichie encore d'éléments nouveaux, il est donc naturel que, sur d’autres consciences, l'acte revêtu de son accroissement sensible ait la double efficacité de ce qu’il a à la fois d’intelli-

gible et de matériel. Ainsi, par ce que la lettre même a d'infidèle,

d'extérieur et d’inadéquat à l’esprit qui s’y incarne, elle le complète et le dépasse en quelque façon. Ce qui donne à l’œuvre perçue et interprétée toute son action sur qui la perçoit, c’est ce qui, en elle, a besoin d’être interprété : elle porte avec elle sa gangue ou son enveloppe, comme dans la graine autour du germe il y a toujours une première provision d'aliments.

La nature profonde et durable de l'influence qu’exerce une œuvre, dépend donc de la façon même dont en elle l’idée est unie à sa matière. Plus ce lien est étroit, plus la vie s'y marque avec puissance et fécondité. C’est le propre du génie de découvrir les rapports lointains des choses, et d'opérer une synthèse plus simple et plus stable avec plus d'éléments disséminés. Dans ce composé mème, par ce qu’il a d’obscur, subsistent des virtualités latentes que le temps fait peu à peu passer à l’acte. Il n’y a point de grande œuvre à laquelle la foule ne collabore. Et avec les siècles, ces collaborateurs anonymes reprennent ou ajoutent leur part. A mesure que les œuvres humaines vivent plus longtemps, il faut trouver des raisons plus profondes de cette survivance : non que leur auteur ait vu d’abord tout ce que les âges suivants découvrent dans ses propres pensées; la destinée des grands inventeurs est ordinairement de trouver autre chose et plus qu'ils ne savent, d'aborder l'Amérique en croyant débarquer aux Indes. Mais ils n’en ont pas moins déposé le germe fécond; ce qu'ils font faire, c’est encore eux qui d’une certaine manière le font, Ils engagent l'humanité dans une voie qui, sans eux peut-être, ne se serait pas ouverte ainsi; et, servant de tête de file à l’armée des moutons humains, ils orientent, quelquefois à leur insu, les peuples et les civilisations. La variété des moyens et des fins est illimitée dans le développement de la vie comme de la science. Chaque action

est un tournant de l’histoire universelle. Il faut toujours agir comme si l’on gouvernait le monde : les autres sauront peut-être

recueillir et faire fructifier le moindre don qui leur sera confié. Ce que nous faisons faire, nous le faisons sans doute;

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