LA FILIATION ORIGINALE DES ACTIONS
mais en même temps ce que nous faisons, on nous le fait faire.
Aussi les grands ouvrages de science, d'art ou de vertu qui dépassent la conscience individuelle appar 1ennent-ils à tous; c’est de tous qu’ils reçoivent peu à peu leur sens et leur commentaire ; c’est de tous qu’il dépend de modifier insensiblement le jugement qu'on en porte. Leur influence est indéterminée; l’œuvre s’enrichif de ce que le temps y ajoute lentement; et pourtant elle demeure toujours elle-même, puisque l’on y a rien mis que ce qu’une pratique plus longue et plus diverse de la vie a prouvé qu’elle contenait en effet. Est-ce qu’une page du Dante ou une cathédrale gothique est pour nous, hommes du x1x° siècle, ce qu’elle était au xtr°? Il semble qu’en se reposant sur les mots, sur les pensées ou sur les pierres les regards humains achèvent de les sculpter et les pénètrent d'énergies nouvelles qui donnent aux ruines mêmes un surcroît de vie. Mais de cette génération illimitée, le premier initiateur ne peut refuser entièrement la paternité. Le lien qui perpétue la continuité de son intervention n’est jamais rompu. Si, par nature, l’action opérante est comme l’union d’une idée et d’un corps, yéuos, ce mariage est indissoluble et fécond à l'infini.
Sans doute il se peut que l’œuvre, pour ainsi dire désaffectée et pervertie, subisse le vent des opinions et le caprice des interprétations injurieuses. Une fable, sans malice pour l’innocente enfance comme elle l'était peut-être aux yeux de l’insouciant bonhomme qui l’a contée, paraît au regard du moraliste, grosse d’égoisme et d’épicurienne volupté. Inspirées par une haine étroite et farouche d’aristocrate vaincu dans les luttes politiques, pleines de passions honteuses, les sentences de Théognis deviennent, dans la démocratie des âges suivants, un recueil moral pour les écoliers. Mais justement parce que les œuvres dépassent toujours la claire vision de leur auteur, parce que les plus fixes restent malléables, parce que leur vertu génératrice tient à ce qu’elles gardent d’inachevé, la volontéinitiale, par une sorte d’atavisme, demeure immanente à toute cette prolification qui semble parfois trahir ou dépasser ses intentions. Il n’est pas besoin d’avoir distinctement pressenti tout le contenu d’une action, pour rester lié aux plus lointaines conclusions des prémisses et pour supporter justement les exigences de la logique cachée qui enchaîne la décision à tous ses effets.
Aussi que de précautions pieuses convient-il de prendre dès qu'il s’agit des questions où la moindre erreur se propage en ondu-
lations infinies de souffrances! Ce qu’on a dit, ce qu'on eût pu dire autrement, ce qu’on n’a pas dit quand il fallait le dire, quelles occasions de responsabilité pour quiconque enseigne ou agit! le souci de la clarté et de la netteté est un souci moral. N'est-ce pas aux points obscurs que les fausses applications d’une pensée se gréffent? car la vérité ne vaut jamais que par l'unité totale de son expression, tandis que les objections et les hérésies ont toujours la facilité de s'attaquer au détail. Qu’une connaissance partielle peut faire de mal! Tant que les idées entrent du dehors, elles risquent d’être meurtrières; elles ne sont bonnes et vraies que si, dans la circulation de la vie, elles reviennent des profondeurs où se forment les certitudes personnelles. Il y a des vérités prématurées ou déplacées qu’il faut, non point dénaturer ou dissimuler, mais offrir aux esprits selon qu'ils peuvent les porter. Indifférence à tout montrer, neutralité à ne rien enseigner, double excès cruel dans l’éducation. Pour toute idée, dans toute conscience, il est une époque de puberté qu’on ne peut devancer sans crime. Qu'on veille donc à l’influence, même de ce qu'on croit être la vérité. Quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, il y a un art à pratiquer, l’art de la vaccination intellectuelle.
L'action est donc efficace et par ce qu’elle a de total et par ce qu’elle a de partiel, par ce qui est clair en elle et par ce qui est obscur, par son idée et par son corps, par la nécessité du déterminisme et par les suggestions de la vie spontanée, par l’origipalité de son invention et par le principe universel qui rend toute idée accessible à tout esprit.
— Telles sont les voies, tel est le mécanisme de l'influence. D'abord la décision volontaire se projette en un acte; elle crée son expression et s’incorpore à une œuvre. Cette œuvre qui suppose déjà le concours effectif d’autres agents et qui se peint en eux par l'effet du déterminisme même des phénomènes, sollicite, par ce qu'elle a de vie infuse, un travail d'interprétation et d’assimilation. [1 ne dépend pas de nous, par exemple, d'entendre un mot : c’est là une nécessité encore brutale, quoique nous contribuions à l'impression subjective du son. Il ne dépend pas toujours de nous de ne pas comprendre cette parole : c’est une élaboration spontanée contre laquelle il est parfois impossible de se défendre. Or déjà dans ce travail de traduction intérieure se glisse, avec l’image et le sens transmis à la pensée, un attrait et une impulsion. C’est de cette suggestion que la connaissance tire en partie
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